«Dans les Emirats, nous avons la liberté de culte», témoigne Mgr Paul Hinder

«La liberté religieuse, au sens strict du terme, n’existe dans aucun pays musulman, mais dans les Emirats, nous avons la liberté de culte. Je peux me rendre en ville en habit de capucin. Les gens ont une grande estime pour les autorités religieuses…», témoigne Mgr Paul Hinder, vicaire apostolique d’Arabie du Sud (AVOSA), basé à Abou Dhabi, dans les Emirats Arabes Unis (EAU).

Dans un français parfait, le capucin de Suisse orientale – qui a étudié à Fribourg de 1970 à 1979 auprès du professeur Eugenio Corecco, futur évêque de Lugano – décrit à cath.ch sa vie d’évêque sur un territoire d’une superficie de presqu’un million de km². S’il ne veut en aucun cas passer pour un spécialiste de l’islam, Mgr Paul Hinder connaît par contre bien la réalité du terrain. «J’ai affaire depuis des années avec des musulmans, au quotidien, sans parler des colloques et dialogues interreligieux avec des responsables musulmans».

Un million de catholiques aux Emirats et à Oman

Le religieux thurgovien, ancien provincial des capucins de Suisse, était de passage à Fribourg  le 29 octobre 2017 pour les 400 ans du couvent des capucins de Fribourg. Il est vicaire apostolique d’Arabie du Sud avec pour siège la cathédrale St-Joseph, à Abou Dhabi.

Mgr Paul Hinder est au service d’environ un million de catholiques répartis essentiellement dans les Emirats (quelque 900’000, dont la moitié de Philippins) ainsi que dans le Sultanat d’Oman (80 à 100’000 catholiques). Quant au Yémen, en proie à une guerre atroce qui a déjà fait 10’000 morts depuis fin 2014 et causé d’immenses destructions, le religieux thurgovien n’y a plus accès. La famine et le choléra font des ravages dans certaines parties du pays. La vie de l’Eglise, qui regroupait à Sanaa, Aden, Taez, ou Hodeida essentiellement des chrétiens étrangers  travaillant pour des ONG ou dans les hôpitaux, est désormais arrêtée. Il y a très peu de Yéménites chrétiens.

Quasiment plus de catholiques au Yémen

Les catholiques, déjà très peu nombreux, ont presque tous quitté le pays en raison de l’insécurité dans le pays. La communauté d’Aden est «éteinte», après l’assassinat par des djihadistes de quatre Sœurs missionnaires de Mère Teresa et de douze de leurs collaborateurs le 4 mars 2016, et tous les prêtres ont quitté le pays. Le Père salésien indien Thomas Uzhunnalil a été finalement libéré en septembre dernier après avoir passé 18 mois aux mains de ses ravisseurs. Il ne reste plus que les deux communautés des missionnaires de Mère Teresa à Sanaa et Hodeida, car leurs consœurs ont dû quitter, à cause de la guerre, aux alentours de Pâques 2016, le centre pour personnes handicapées physiques et mentales qu’elles dirigeaient à Taez. Sur place, la situation est très difficile et les contacts locaux ne peuvent se confier librement à l’évêque au téléphone par crainte de représailles.

Mgr Hinder a cependant maintenu des contacts téléphoniques avec les Sœurs de Mère Teresa, dont deux communautés poursuivent leur travail dans leurs homes qui accueillent des handicapés.

Une Eglise des étrangers, pour les étrangers

Aux Emirats, par contre, où 10% des habitants sont des chrétiens, la situation est pacifique. Dans ce pays, les étrangers forment les 80% de la population. Seuls 20% des habitants sont des Emiratis.

La majorité des étrangers, venant du Pakistan, d’Inde ou du Bangladesh, sont musulmans. Les chrétiens sont issus d’une centaine de nationalités, et les catholiques sont principalement de rite latin. 20% d’entre eux sont de rite syro-malabar ou syro-malankar, originaires du Kerala, en Inde, sans compter les coptes catholiques, les grecs-catholiques melkites, les maronites, les chaldéens, les arméniens catholiques, les syriaques catholiques, issus des pays arabes. C’est le pape lui-même qui a demandé qu’il y ait une seule juridiction pour tous les chrétiens catholiques dans cette région.

«Je suis l’ordinaire pour tous ces rites. Les orientaux aimeraient disposer de leur propre hiérarchie, mais ce n’est pas souhaité par le Saint-Siège, pour éviter d’ouvrir la boîte de Pandore…»

Aucune croix ni signes chrétiens visibles depuis la rue

Dans les Emirats, l’Eglise catholique dispose de 8 paroisses, et de quatre autres à Oman. Mgr Hinder a pu construire deux nouvelles églises aux Emirats, outre celles qui existaient déjà à l’époque de son prédécesseur, Mgr Gremoli. L’évêque estime que dans les Emirats, la situation est bonne, «mais on est tout de même dans un pays musulman, la hiérarchie est claire. Dans les permis de construire, pour les églises, il est précisé qu’il ne doit y avoir aucune croix ni signes chrétiens visibles depuis la rue!» Il y a certes quelques exceptions, comme l’église orthodoxe russe de Charjah, dont les coupoles sont munies de croix.

Si leurs édifices religieux sont obligatoirement dépourvus de croix et de cloches, à l’intérieur de l’enceinte de l’église, derrière les murs de la paroisse, les chrétiens des Emirats sont cependant libres de pratiquer et d’organiser de grandes liturgies.

On le surnomme «l’évêque d’Arabie»

Quand il a affaire aux officiels, par exemple pour traiter avec les ministères, «l’évêque d’Arabie»  se rend aux réunions avec tous ses attributs épiscopaux. «Le cheikh Nahyan bin Mubarak Al Nahyan, ministre de la Culture des Emirats, est venu chez nous pour l’inauguration de l’église Ste-Thérèse à Abou Dhabi et pour celle de St-Paul, inaugurée en juin 2015 dans le quartier industriel de Musaffah, cinquante ans après l’inauguration de la cathédrale Saint-Joseph d’Abou Dhabi. Le terrain pour l’église de St-Paul a été donné par les autorités, comme c’est le cas pour presque tous les projets d’églises».

Les activités caritatives se réalisent de façon discrète, car elles se heurtent très rapidement aux règles de la charia, la loi islamique. Pas question d’encourir le moindre soupçon de prosélytisme envers les musulmans, ce qui est strictement interdit, voire dangereux: ce serait au minimum l’expulsion du pays, avec le risque de la fermeture de l’église.

«On est sur la sellette»

Il ne faut pas oublier que les chrétiens dans cette région, sont quasiment tous des étrangers: «On est sur la sellette, le visa est renouvelable au plus tard tous les trois ans. Les étrangers savent qu’ils doivent respecter les règles. Surtout ceux qui ont besoin de leur travail aux Emirats pour vivre ont tout intérêt à se comporter comme il faut». Les musulmans étrangers qui voudraient se faire baptiser sont invités à le faire dans un pays où c’est possible.

Il n’y a pas de Caritas organisée officiellement. Les paroisses aident discrètement: presque tous les jours des gens viennent exposer leurs problèmes, notamment des ouvriers ou des employés trompés par les agents de recrutement, qui sont la plupart du temps leurs propres concitoyens, et pas des Emiratis.

Activités caritatives sous surveillance

«Le contrôle sur les activités caritatives n’est pas seulement justifié par destes raisons religieuses, mais également parce que les autorités craignent que par ce biais, des transactions financières aient lieu sous couvert de ‘charité’, mais qu’il pourrait s’agir en fait de financer des actions de déstabilisation. Nous sommes un peu victimes de ce qui se passe avec le terrorisme islamique…»

Ces dernières années, on assiste à des changements dans les Emirats: d’un côté, il y a plus de liberté dans la vie publique, mais également plus de contrôles liés au danger terroriste. Le pays développe de plus une bureaucratie paralysante, non seulement pour les Eglises, mais également pour leurs écoles, par exemple. Depuis 2016, le pays compte un «Ministère de la Tolérance», aux côtés d’un «Ministère du Bonheur» créé l’an dernier.

Chrétiens bien vus et bienvenus

L’évêque suisse constate cependant que les chrétiens sont généralement bien vus voire bienvenus dans les Emirats, où ils sont surtout affectés dans certains secteurs de travail pour lesquels autorités et employeurs leur font confiance.

«Ils savent que généralement les employés chrétiens ne créent pas de problèmes: ils sont travailleurs et fiables. Beaucoup d’Emiratis préfèrent de ce fait employer des chrétiens.  Nous ne sommes de toute façon pas un danger réel pour eux, comme nous ne sommes que des ‘hôtes’ et notre séjour est limité dans le temps. Il y a une rotation des ouvriers étrangers, et de surcroît les syndicats ne sont pas autorisés, encore moins les manifestations. Par contre, les réunions pour l’iftar, la rupture du jeûne, sont permises».

L’église, un morceau de la patrie

Les chrétiens – une population jeune appartenant à quasiment toutes les nationalités – sont très pratiquants, car ils se retrouvent à l’église dans un lieu sûr où ils ne sont pas surveillés et où ils se sentent libres. De plus, c’est pour ces expatriés un peu un morceau de leur patrie.

«Notre dimanche commence le vendredi matin et dure jusqu’au dimanche soir, car nombre de personnes n’ont que le vendredi de libre. Nous avons en moyenne 60 à 70’000 fidèles qui viennent à la messe à Dubaï, 30’000 à Abou Dhabi. Nous devons faire face à des problèmes de logistique, car dans les grandes fêtes, à Noël ou durant la Semaine Sainte, c’est hors de contrôle! Toutes les places dans l’enceinte de la paroisse sont prises: les gens se pressent dans l’église, autour de l’église, sur les places de sport, sur le parking… ”

Des fidèles engagés et très pratiquants

Les fidèles sont en majorité des ouvriers de la construction ou des employés domestiques ou dans les services, note le vicaire apostolique d’Arabie du Sud. Quelques-uns ont des magasins ou de petites entreprises, mais dans ce cas, ils doivent avoir un «sponsor», un citoyen émirati ou une entreprise des Emirats, qui doivent généralement posséder 51% des parts. Il y a également des cadres de l’industrie pétrolière, des ingénieurs ou des professeurs.

Ces catholiques, qui proviennent principalement des Philippines, d’Inde, du Bangladesh, du Pakistan, de Corée ou du Sri Lanka, sans compter les chrétiens des pays arabes – Libanais, Palestiniens, Irakiens, Syriens ou Egyptiens -, sont d’ordinaire de condition modeste. Il y également des personnes bien formées, qui vivent dans le pays avec leur famille. Ce sont souvent eux qui collaborent avec l’Eglise au niveau des paroisses. Ils sont fortement impliqués dans l’instruction religieuse ou dans la préparation des cérémonies.

«L’évêque d’Arabie» se réjouit de l’extraordinaire engagement et de la forte pratique religieuse de ses fidèles. «Les évêques des pays d’origine de nos fidèles me disent que les gens sont plus actifs ici que dans leur propre pays. Leur séjour en tant que diaspora en pays musulman réactive quelque chose en eux: ils ne seraient peut-être pas si fervents au pays!» (cath.ch/be)

 


Des travailleurs loin du luxe et des palaces

Avec le développement économique de la région, l’Eglise voit une augmentation constante du nombre de ses fidèles, qui sont essentiellement des travailleurs immigrés, la plupart du temps logés loin du centre-ville, entassés dans des camps de travail, loin du luxe et des palaces. Ils ne parlent pas arabe, et dans la vie quotidienne, ils n’ont pas de contact avec la population locale. Ils ne se mélangent pas et les amitiés entre immigrés et autochtones ne sont pas fréquentes.

De la Suisse à la Péninsule arabique

Mgr Paul Hinder est né le 22 avril 1942 à Lanterswil-Stehrenberg, dans le canton de Thurgovie. Frère capucin, il a été ordonné prêtre le 4 juillet 1967. Il a été ordonné évêque le 30 janvier 2004, avant d’être nommé vicaire apostolique d’Arabie le 21 mars 2005, succédant à Mgr Giovanni Bernardo Gremoli, également capucin, qui avait démissionné pour raison d’âge. Lors du partage de la Péninsule en deux vicariats, Mgr Hinder est devenu vicaire apostolique d’Arabie du Sud le 31 mai 2011, avec pour siège la cathédrale St-Joseph, à Abou Dhabi.  JB

Mgr Paul Hinder, vicaire apostolique d’Arabie du Sud (AVOSA) ¦ © Jacques Berset
31 octobre 2017 | 06:08
par Jacques Berset
Abou Dhabi (15), AVOSA (3), Eau (15), Oman (1), Paul Hinder (17)
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