Malheur à ceux qui refusent de se taire

En Colombie, être journaliste est le pire des métiers!

Par Paul Jubin, de retour de Colombie

Bogota, 7 juin 2001 (APIC) Plus de 50 journalistes ont été tués en Colombie au cours de ces dix dernières années. Non seulement six ont été assassinés en l’an 2000, mais une douzaine d’autres journalistes ont été menacés de mort et se sont exilés; une vingtaine ont été enlevés, parfois libérés après versement d’une rançon. En outre, un grand nombre ont été menacés, interpellés, agressés, arrosés de lettres de menaces, victimes de pressions et d’entraves en tous genres.

Leur crime? Dénoncer les massacres, enquêter sur les tueries et les agressions, révéler des affaires de corruption, mettre le doigt sur les liens entre des chefs militaires et le trafic de drogue, bref être au service de la vérité, de la justice, de la démocratie. Pris entre les feux des différentes factions armées occupant le terrain, ils accomplissent leur mission courageusement, avec tous les risques qu’elle entraîne.

La Colombie, pays latino-américain déchiré par la guerre civile depuis des décennies, se place en tête du triste palmarès établi par l’International Press Institute (IPI) basé à Vienne et chargé de surveiller la liberté de la presse écrite et des médias dans 165 pays. Certes, les négociations de paix engagées par le président Andrés Pastrana avec les principales guérillas FARC et ELN, avec l’armée et les groupes d’extrême droite qu’elle soutient (AUC ou paramilitaires) avancent à pas lents. Ces efforts sont stimulés, organisés, accompagnés par un groupe de «facilitateurs» de la communauté internationale, créé à l’initiative de la Suisse.

Les différents groupes en conflit, pressés d’en découdre avant d’éventuels accords, redoublent d’audace et de sauvagerie. Leurs chefs considèrent publiquement certains journalistes comme «des objectifs militaires».

D’après une enquête publiée l’an dernier, 42,5 % des journalistes interrogés affirment avoir été menacés au cours de leur carrière. Aussi est-il compréhensible que la vigilance première consiste en autocensure ! Ceux qui refusent de se taire savent qu’ils sont guettés par la mort violente.

Quelques cas

Le 31 octobre 2000, Juan Camilo Restrepo, directeur de la radio communautaire Galaxia Estereo, station du village d’Ebéjico, (Antoquia), dans le nord-est du pays, a révélé de graves affaires de corruption, un mal qui gangrène tout le pays, à tous les niveaux. Touchés par cette dénonciation, les paramilitaires ont fixé un rendez-vous au journaliste. Il s’y est rendu en compagnie de son frère. Celui-ci a été témoin de l’exécution sommaire du journaliste. Depuis lors, il se cache et toute la famille a fui le village.

Le 15 novembre dernier, Gustavo Ruiz Cantillo, journaliste de Radio Galeon, station privée dans la ville de Santa Marta (Magdalena), au nord du pays, a reçu des menaces de mort à plusieurs reprises. Ce jour-là, il marchait dans la rue de Pivijay quand deux hommes se sont approchés de lui et ont tiré deux balles dans sa tête. Il dénonçait les violences commises par les paramilitaires dans la région.

Le cas de Jineth Bedoya, journaliste judiciaire du quotidien «El Espectador», s’avère particulièrement exemplaire. Elle avait enquêté sur les prisons et dénoncé des projets d’évasion de trafiquants de drogue. Depuis plusieurs années, elle recevait des menaces. Elle organise une rencontre à Bogota, à la porte d’une prison, avec un chef paramilitaire. Droguée, battue, violée, elle est abandonnée dix heures plus tard au bord d’un fossé. Ce traitement barbare serait une réponse de l’organisation d’extrême droite aux reportages que son journal avait consacrés à une tuerie dans cette prison. Le chef d’investigation du journal et correspondant de Reporters sans frontières à Bogota, dut quitter le pays après avoir reçu des menaces de l’AUC, dont 58 lettres en deux mois, suite à ses enquêtes sur un massacre. Il dut se réfugier aux Etats-Unis. Il n’y jouit pas encore d’une sécurité absolue !

Après sept mois de détention par les FARC, Guillermo Cortés, directeur du conseil éditorial télévisé «Hora Cero», est libéré avec quatre autres personnes, hommes d’affaires. Ce groupe de guérilla avait d’abord nié l’enlèvement du journaliste, puis quatre mois plus tard, avait exigé une rançon d’un million de dollars pour sa libération. Les forces armées ont aussi besoin d’argent. D’ailleurs, l’armée nationale affirme que les guérilleros et les paramilitaires trouvent une source de financement dans le vol de pétrole aux oléoducs (un galon coûte 800 pesos à l’oléoduc, contre plusieurs milliers à la colonne !), et dans les redevances perçues dans les territoires qu’ils occupent.

Les familles puissantes

La famille Santo Domingo se révèle la plus puissante du pays dans le secteur des médias : elle possède une chaîne de télévision : Caracol, ainsi qu’une Radio Caracol, avec plus de 100 stations dans le pays. Elle édite le quotidien «El Espectador», le deuxième en importance en Colombie. Cette famille possède le quasi monopole de la bière en Colombie, notamment avec «Pocker». Elle possède la compagnie aérienne Avianca, elle est partie prenante dans la commercialisation du gaz en lien avec les Etats-Unis, et elle a même des intérêts dans la construction.

La famille Ardilla Lule, possède la chaîne de télévision RCN et la radio du même nom, également avec une centaine de stations réparties sur le territoire. Elle possède également les fabriques textiles Coltejer, la fabrication des eaux minérales et la distribution de Pepsi-Cola.

La famille Santos possède le journal le plus important du pays : «El Tiempo». Elle défend les intérêts de la force politique de type libéral, au pouvoir depuis près d’un siècle. D’ailleurs, un membre de cette famille se trouve actuellement ministre de l’économie.

Il faut reconnaître que la Colombie résiste bien aux assauts commercialisants des Etats-Unis. Fière de sa culture forte, elle la défend et la promeut. Les intellectuels colombiens s’engagent intensément dans sa défense. A la télévision, 60 % des films sont colombiens, surtout sous forme de feuilletons. Elle les exporte en Amérique latine, en Espagne et dans les zones d’Amérique du Nord à forte concentration de Latinos. La Colombie produit chaque année au moins une dizaine d’excellents films d’auteurs.

Un champ de mines

Face aux différents rapports de forces en jeu en Colombie, devenir journaliste signifie s’engager dans un champ de mines ! Autant la liberté d’expression et de dénonciation vis-à-vis du pouvoir politique est étonnante, autant les enquêtes menées sur les massacres, la corruption et les exactions de tous les groupes armés sont explosives. Exposer les liens d’un chef de police ou de l’armée avec des trafiquants de drogue est considéré comme une atteinte à leur honneur. Enquêter sur la dilapidation des fonds publics et leur disparition dans les poches de hauts dignitaires, c’est attenter à la dignité de leur fonction. Appeler un massacre par son nom, c’est diffamer les paramilitaires ou les groupes de guérilleros. Surtout quand on sait que 98 % des cas de violence sont couverts par l’impunité. Qui voudrait risquer une dénonciation ? Quel juge se précipiterait au casse-pipe ?

Dans ce sombre tableau, il convient de signaler que pour la première fois, un tribunal de Bogota a condamné à de lourdes peines les meurtriers de deux journalistes abattus. Le chef de l’Etat s’engage personnellement dans cette avancée. Souhaitons qu’elle se poursuive et que la protection des journalistes menacés par les groupes armés, par les mafias de narco-trafiquants et les puissants, s’amplifie de manière significative. (apic/pj/pr)

7 juin 2001 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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