Lausanne: CSI défend la présence sur les terres bibliques des chrétiens menacés
En moins d’une génération, les chrétiens risquent de disparaître du Moyen-Orient
Lausanne, 7 octobre 2013 (Apic) «Il se peut qu’en moins d’une génération, les chrétiens du Moyen-Orient, notamment en Irak et en Syrie, aient tous quitté ces terres qui ont vu naître le christianisme, avec des conséquences très négatives, non seulement sur le plan des Eglises chrétiennes, mais également sur celui de toute la civilisation». L’Américain John Eibner, responsable de mission de l’ONG «Christian Solidarity International» (CSI), a tiré la sonnette d’alarme dimanche 6 octobre à Lausanne.
Devant une quarantaine d’auditeurs réunis à l’Hôtel Continental, le directeur de l’antenne américaine de CSI, une organisation chrétienne de défense de la liberté religieuse dans le monde, a présenté le travail de CSI en Syrie, en Irak et au Soudan. Pour ce faire, CSI avait invité des témoins de ces régions où les chrétiens vivent en grande précarité ou subissent une véritable persécution de la part de groupes islamiques fondamentalistes.
Déplorant la position des puissances occidentales, notamment des Etats-Unis, qui soutiennent les rebelles en Syrie uniquement pour des intérêts politico-économiques, John Eibner n’est pas tendre non plus à l’égard du régime en place à Damas, sans conteste «une dictature» qui utilise «la force brutale contre les opposants». Mais il relève que le mouvement rebelle est devenu de plus en plus radicalisé et anti-chrétien.
«Les personnes qui fuient les combats ne cherchent pas refuge chez les rebelles»
«Personne, surtout pas les chrétiens, dans les gens qui fuient les combats, ne va se réfugier chez les rebelles. Car si le régime est dictatorial au plan politique, il a au moins garanti un certain degré de liberté religieuse, plus qu’aucun autre régime sunnite de la région…Les chrétiens comprennent très bien que si les rebelles gagnent, il n’y aura pas de démocratie, mais par contre plus aucune liberté religieuse». Et l’Américain de déplorer que la couverture médiatique de la réalité syrienne soit la plupart du temps unilatérale: «Les médias occidentaux nous montrent qu’une face de la réalité».
«Depuis le 8 septembre dernier, tous les habitants chrétiens de Maaloula, mon village, ont été forcés de partir et sont devenus des réfugiés, après l’attaque des islamistes du Front Al-Nosra épaulés par des combattants de l’Armée syrienne libre», confie à l’Apic Sœur Sara (prénom fictif, pour des raisons de sécurité), une religieuse de la congrégation des «Saints Cœurs de Jésus et de Marie» venue témoigner de la réalité syrienne.
«C’est votre tour, vous qui adorez les idoles, vous qui adorez la croix!»
Dans ce village où l’on parle encore l’araméen, la langue du Christ, raconte-t-elle avec émotion, des jeunes ont été froidement abattus par les jihadistes pour avoir refusé d’abjurer leur foi et de se convertir à l’islam. «Au début des combats, on entendait crier: ‘c’est votre tour, vous qui adorez les idoles, vous qui adorez la croix!» Trois membres de la famille de sa mère ont été tués à Maaloula, et six jeunes ont été enlevés par les islamistes.
«Femme au cœur blessé», Sœur Sara raconte qu’avant la guerre qui a débuté en mars 2011, elle habitait à Homs, dont les quartiers du centre ont été détruit par les combats, faisant fuir les chrétiens vers le Wadi al-Nassara, la «vallée des chrétiens».
Dans cette région, protégée par l’armée gouvernementale, elle travaille avec deux autres religieuses et de nombreux bénévoles. Leur association accueille près de 500 familles de réfugiés – de plusieurs confessions – et leur distribue une aide matérielle. Avec le soutien de jeunes universitaires, des cours pour une communication non violente sont donnés. Pour les enfants, traumatisés par ce qu’ils ont vu, les religieuses ont mis en place une «école de vacances» et des week-ends bibliques.
«Nous voulons rester enracinés sur notre terre»
«Ces enfants ont la nostalgie de leur quartier, de leurs jeux, de leurs amis… Les femmes musulmanes que nous accueillons viennent du Nord de la Syrie. Elles ont tout perdu. Certains de leurs maris sont avec elles, d’autres ont rejoint le jihad!» Finalement, Sœur Sara lance un message à l’assistance: «Du fond de notre malheur, nous appelons Dieu à rester avec nous… Les chrétiens de cette région ne veulent pas être des ‘dégâts collatéraux’ des rivalités entre puissances. Malgré la guerre et les divisions, nous voulons rester enracinés sur notre terre, car l’Eglise de l’Orient est l’Eglise de l’espérance!»
Si elle ne se veut «ni théologienne ni politicienne», la religieuse syrienne relève que l’on trouve des chrétiens dans les rangs de l’opposition, mais elle affirme qu’ils se sont retirés devant la montée en puissance des éléments islamistes. Quant au régime, il a un grand besoin de renouvellement pour répondre aux besoins de la population.
Une présence depuis les tout débuts du christianisme
Pascale Warda, ancienne ministre irakienne de l’Immigration et des Déplacés, sous le régime intérimaire du Premier ministre Iyad Allaoui, mis en place à Bagdad après l’invasion américaine de mars 2003, est à la tête de l’organisation pour la défense des droits de l’homme «Hammurabi», qui collabore avec CSI. Elle est engagée dans la lutte contre la discrimination des minorités religieuses, particulièrement contre la «conversion automatique» des enfants chrétiens, quand le mari devient musulman.
Active contre le régime de Saddam Hussein, elle relève que les chrétiens irakiens, qui étaient alors près de 1,5 million, ont en majorité quitté le pays après le renversement du dictateur. Ceux qui restent sont souvent des déplacés internes et ont trouvé refuge dans les villages chrétiens de la Plaine de Ninive, près de Mossoul, ou au Kurdistan irakien. Pascale Warda déplore vivement la situation des chrétiens d’Irak, cible des islamistes, en rappelant leur présence, dès les débuts, entre le Tigre et l’Euphrate: «Saint Thomas et ses disciples sont venus nous apporter la Bonne Nouvelle. C’est au sud-est de Bagdad que l’on trouve la 1ère église de la Mésopotamie, à Séleucie-Ctésiphon. Le message du Christ a été rapidement accepté dans la région et la langue araméenne est restée la langue maternelle des chrétiens. Les chrétiens de la région ont apporté l’Evangile jusqu’en Chine».
Si les chrétiens sont dans le collimateur des islamistes, «qui ne sont dans le pays qu’une faible minorité», les musulmans cultivés disent que si on affaiblit les chrétiens en Irak, on affaiblira tout le pays. Car, affirme l’ancienne ministre, les chrétiens ne luttent pas pour le pouvoir ou pour l’argent. Par contre, ce n’est pas le cas d’autorités qualifiées de «corrompues». La population aimerait en effet savoir ce qu’il advient des milliards de dollars dont dispose le gouvernement grâce à la rente pétrolière: «Tout est parti en corruption, les gens attendent toujours que les rues de Bagdad soient réhabilitées, alors que l’on se croirait en Afghanistan…»
L’Irak «n’a jamais eu de bons leaders»
Et Pascale Warda de déplorer que l’Irak «n’a jamais eu de bons leaders» et que le pays est «victime de ses ‘élites’ politiques». Sous Saddam Hussein, il y également eu de la persécution contre les chrétiens, affirme-t-elle, mais personne n’a jamais voulu en parler. Mais maintenant, la pression sur les chrétiens demeure: à Basra, une femme ne peut plus sortir de chez elle sans voile. Dans certains endroits, les islamistes veulent interdire que les chrétiens fêtent Noël. A Mossoul, les musulmans n’achètent pas les maisons des chrétiens, ils attendent tout simplement qu’ils prennent la fuite pour les récupérer.
«A la chute de Saddam Hussein, les Américains n’ont rien fait pour les chrétiens, et pourtant ils auraient pu! Maintenant, il faut se battre pour tout: dans chaque page des manuels scolaires, on a des références musulmanes, rien sur les chrétiens. On islamise nos enfants. On ne parle plus que des Arabes et des musulmans dans l’Irak d’aujourd’hui». Quant aux chrétiens qui se sont réfugiés au Kurdistan irakien, leur avenir n’est pas rose: malgré l’argent du pétrole – les Kurdes disposent de 17% du budget irakien – beaucoup est investi dans des bâtiments de prestige, mais peu est fait pour créer des ressources pour que les gens puissent vivre. Nombre de chrétiens ne voient le Kurdistan que comme une étape dans l’émigration vers l’Occident.
Libération d’esclaves au Soudan
Franco Majok, venu de Boston, aux Etats-Unis, a livré son témoignage sur la persistance de l’esclavage dans certaines régions du Soudan. Il a fui le Soudan du Sud après la guerre civile qui a causé la mort de plus de deux millions de personnes et fait 6 millions de déplacés. Depuis janvier 2013, ce membre du peuple Dinka – qui a acquis la nationalité américaine – collabore au programme de libération d’esclaves que mène CSI dans l’Etat du Bahr el Ghazal du Nord. Ces esclaves venus du Soudan ont été rachetés par CSI et ramenés au Soudan du Sud. Nombre d’entre eux ont été islamisés et arabisés. Ils portent souvent des noms arabes et ne connaissent plus la langue de leur peuple. «Je ne sais pas combien il reste d’esclaves au Soudan, mais je sais qu’ils sont beaucoup trop».
Si le programme de CSI pour le rachat des esclaves soudanais a parfois été critiqué, admet Franco Majok, il a néanmoins contribué à faire connaître la situation terrible prévalant alors dans le pays. En mars 2013, 405 Dinkas libérés ont pu quitter le Nord. Au Sud Soudan, l’organisation s’occupe de les réinsérer dans la société, en leur fournissant une chèvre et un «sac d’espoir» contenant notamment du millet. (apic/be)
Des photos de ce reportage sont disponibles auprès de l’apic au prix de 80.– francs la première, 60.– francs les suivantes



