Berne: La Conférence nationale StopPauvreté dénonce la traite humaine
En point de mire: l’industrie du porno et la prostitution forcée
Berne, 2 novembre 2013 (Apic) La traite humaine? Une hydre que même le héros Hercule ne saurait exterminer. Faut-il créer des emplois et redonner une dignité aux femmes issues des pays de provenance? Ou renforcer les contrôles en Suisse en vue de traquer les exploiteurs? Ou encore repérer et accompagner davantage les victimes? Aucune solution n’est à écarter car la problématique forme un tout, selon les intervenants à la conférence StopPauvreté, consacrée cette année au trafic d’êtres humains.
Le Réseau évangélique suisse a fait le point, le 2 novembre à la Fabrikhalle à Berne, sur cette question éminemment complexe. Si l’exploitation humaine peut toucher des domaines très divers, c’est sur la traite des femmes dans le commerce du sexe que se sont exprimés en priorité les conférenciers devant les quelque 470 participants, issus principalement des Eglises et de plusieurs organisations humanitaires de Suisse et des pays voisins.
Lutter contre la traite humaine ne va pas de soi en Suisse. Beaucoup croient que ce phénomène ne touche que des contrées lointaines: le Sud-est asiatique, l’Europe de l’Est, … a relevé la conseillère fédérale Simonetta Sommaruga. Et pourtant il existe aussi en Suisse, où il prend la forme d’abus sexuels, d’exploitation de la main d’œuvre ou de trafic d’organes notamment.
En tant que cheffe du Département de Justice et police, la socialiste bernoise est chargée des questions liées au trafic des êtres humains. Peu après son élection, elle s’est rendue à Zurich afin de visiter le centre d’information pour les femmes, discuter avec la police et rencontrer dans leur milieu de vie les prostituées de la Langstrasse. «Il était difficile de communiquer avec elles en raison de la langue, mais j’ai remarqué que certaines ne savaient même pas qu’elles se trouvaient en Suisse», a relevé la conseillère fédérale.
Les quatre piliers du combat contre la traite humaine en Suisse
Alertée par le phénomène de la traite humaine, elle a lancé avec son Département un plan d’action comprenant 4 piliers:
– Sensibilisation de la population ;
– Poursuite pénale des auteurs ;
– Identification et protection des victimes ;
– Coopération entre la Suisse et l’étranger.
Le fait qu’il y ait peu de poursuites pénales en Suisse a pu faire croire que le phénomène du trafic humain était un problème mineur. C’est faux, affirme Simonetta Sommaruga. Les poursuites pénales, en augmentation, se déroulent surtout dans les cantons où des tables rondes ont été mises en place et où la coopération entre les différents partenaires (hôpitaux, autorités, police, organisations d’entraide, …) fonctionne. La conseillère fédérale a relevé l’importance des services d’accompagnement dans la lutte contre la prostitution forcée. «Dans leur pays, les femmes n’ont pas confiance avec la police, car elles considèrent qu’elle se trouve du côté de leurs exploiteurs», a-t-elle affirmé.
Dans le cadre de son plan d’action, la Confédération a mis à disposition un montant de 400’000 francs pour les organisations qui luttent contre la traite humaine. «Jusqu’à présent, ce commerce est à haut profit pour un risque très bas. Il faut inverser la tendance: haut risque et bas profit», a lancé Simonetta Sommaruga.
Collaboration avec la Roumanie
Jusqu’à présent, c’est avec la Roumanie que le Département de Justice et police a pu renforcer la collaboration, à partir des 4 piliers de son plan d’action. La Hongrie vient à son tour de manifester son intérêt. «Chez les victimes que j’ai pu rencontrer, c’était chaque fois une histoire de peur, d’exploitation, de pauvreté. Lutter contre la traite humaine doit commencer avec la création de conditions de vie dignes de la personne dans son pays», a affirmé la conseillère fédérale, avant d’inviter les Eglises à persévérer dans leurs campagnes de sensibilisation et leur lutte en faveur du commerce équitable. «Au lieu de croire que rien ne change, il faudrait plutôt se demander : que se serait-il passé si nous n’avions rien entrepris?», a-t-elle lancé.
Près de 30’000 disparitions de jeunes filles en Moldavie
En Moldavie, près de 30’000 jeunes filles ont disparu sans laisser de traces ces dernières années. Elles se trouvent très probablement en Occident ou dans les pays arabes, victimes de la traite humaine. C’est dans ce pays de 4,5 millions d’habitants, encastré entre l’Ukraine et la Roumanie, que s’est engagée Irene Hirzel, directrice des projets de l’organisation «Christliche Ostmission» (COM) contre le trafic de femmes et d’enfants en Europe de l’Est et au Népal. Après la perestroïka, la Moldavie, tout comme bon nombre de pays de l’Est, a vécu des changements trop rapides et n’a pas trouvé la stabilité économique qu’elle espérait. Beaucoup d’habitants ont cherché à émigrer à l’Ouest, alors que des jeunes filles à qui l’ont promettait monts et merveilles se sont laissées piéger et ont atterri involontairement dans les réseaux de prostitution.
Dans les maisons d’accueil de COM en Moldavie, Irene Hirzel a même rencontré des jeunes filles dès 14 ans vendues par leurs parents et qui ont tout perdu, surtout leur dignité. «Il n’y a plus de limites dans le commerce du sexe», a-t-elle lancé, en citant les diverses facettes de ce business lucratif: prostitution, tournages porno avec violence, cabarets, … Le tout avec chantage, viols, menaces, coups, confiscation du passeport, …
«Notre société a complètement intégré le commerce du sexe. La pornographie engendre 68 millions de recherches par jour sur internet », a-t-elle expliqué, tout en dénonçant le laxisme dont fait preuve la Suisse. L’industrie de la pornographie engage des filles de plus en plus jeunes. Et de l’autre côté, devant l’écran, on trouve également toujours davantage d’enfants. «Il faut absolument les protéger. Sans quoi ils finissent par croire que la femme est un objet à louer», prévient-elle.
Procurer un emploi et redonner une dignité
Le Tessinois Pierre Tami a témoigné des violations de la dignité humaine qu’il a rencontrées dans le cadre de son engagement en Afghanistan et au Cambodge avec l’organisation HAGAR qu’il a lancée. Pour lui, lutter contre la traite humaine commence par créer des conditions de vie acceptables dans les pays de provenance. Confronté à de nombreuses femmes victime de violence, d’écrasement psychologique et de pauvreté qui ont fui leur famille, il a créé des entreprises pour leur procurer un emploi et une dignité. Ainsi, HAGAR est devenu le plus important traiteur du Cambodge, et a pu engager 300 femmes qui ont ainsi échappé à la traite humaine. D’autres chaînes dans le domaine alimentaire ont ensuite été crées dans le même but, au Cambodge et au Laos. (apic/bb)




