«En prison, j’ai remis à Dieu mon besoin d'être aimé»
Quand les portes de la cellule se ferment derrière lui pour sa première journée en prison, Thomas se dirige droit vers la fenêtre. Sur le mur de droite, il voit un petit calendrier biblique. Aussitôt il se dit «un truc du genre: ‘Dieu est là et m’attend.’ J’ai fait demi-tour et sonné pour parler à un gardien. Et j’ai directement demandé à voir un aumônier et un psychologue.»
Grand, intense et à l’allure plutôt classe, Thomas (prénom d’emprunt), dans la cinquantaine, témoigne volontiers de son parcours dans des églises ou lors de séminaires, de manière franche et directe, «pour être utile à d’autres, notamment les jeunes». Sa route l’a conduit en prison dans les années 2010, mais aussi à la rencontre de Dieu et au baptême.
Dès ses six ans, Thomas est placé par sa mère dans un internat catholique. Adolescent, il gagne un autre internat plus spécifiquement jésuite. Si ces années scolaires ne le marquent pas d’un point de vue religieux, il en garde un grand sentiment de liberté.
Un père absent et une mère dure
«Ma mère était catholique, mais elle ne m’a rien transmis de ce côté-là. Elle nous a placés très jeunes, ma sœur et moi, dans des écoles catholiques pour que nous puissions avoir une ›bonne éducation’ et pour ne pas avoir à nous gérer durant la semaine. Elle nous a eus, je pense, trop tôt, à l’âge de 19 ans, et nous n’avons pas connu notre père. Elle était très sévère et avait beaucoup de frustration, de colère et de souffrance en elle.» À la maison, les punitions sont nombreuses, et parfois même les coups.

L’internat chez les jésuites lui permet de faire de bonnes études, du sport, d’acquérir des valeurs positives dans une atmosphère bienveillante et de fréquenter toutes les couches sociales. «Les parents payaient la scolarité de leurs enfants en fonction de leurs revenus. Mes deux meilleurs potes étaient un paysan des alentours de Charleroi et un petit bourgeois du centre-ville de Bruxelles.» Il en gardera une capacité à se sentir partout à l’aise.
Encouragés par ses oncles, il entreprend des études en sciences économiques. Mannequinat, breakdance, sport, fêtes: Thomas vit une jeunesse stimulante, voire tumultueuse. Les relations avec sa mère (aujourd’hui décédée) s’enveniment. Peu avant ses 18 ans, suite à un conflit entre eux, le jeune homme lève la main sur sa mère, et celle-ci le met à la porte, avec rien dans les poches. L’argent que ses grands-parents avaient versés sur un compte durant des années a été vidé par la maman.
«Je lui ai fait un procès, car j’estimais qu’un parent doit soutenir son enfant pendant qu’il est aux études, mais je l’ai perdu car elle a dit que j’étais un mauvais fils. Elle a rappelé que j’avais fait une semaine de prison à la suite d’une petite arnaque. Je me suis fait ratatiner. Ma mère était mannequin et avait une agence d’hôtesse. Elle connaissait beaucoup de monde et de bons avocats.»
Faconde et pics d’adrénaline
Durant 17 ans, Thomas ne verra plus sa mère. Il abandonne les études et gagne sa vie en intégrant un réseau de vente dans la rue de petites BD «maisons», en Belgique, en France, puis en Suisse où le commerce cartonne. «On avait la tchatche, on était marrants, mais on bossait dur aussi, hiver comme été.» Un mode de vie qu’il adoptera dix ans durant. Il se marie aussi, à 21 ans à peine. Le couple tient quatre ans.
Thomas reconnaît avec regret qu’il n’était pas facile à suivre. Durant la vingtaine d’années qui précédera son emprisonnement, ses relations avec les femmes suivront le même schéma, explique-t-il. Attiré par ce qui procure de l’adrénaline, il s’enflamme au départ, puis s’ennuie vite et finit invariablement par tromper sa compagne et la quitter, pour faire un temps la fête «comme un fou». «Je les ai faites souffrir, malgré, moi car je ne savais pas fonctionner autrement à l’époque.»
Une recherche désordonnée d’amour
La thérapie et le chemin catéchuménat entrepris en prison lui permettent aujourd’hui de comprendre les raisons de ce schéma répétitif. «J’avais besoin d’amour et j’allais chercher auprès des femmes l’assurance que j’étais aimable, digne d’être aimé. C’est le cliché égotiste de tous les gens qui n’ont pas été assez aimés par leurs parents. Sauf que j’ai été trop loin, puisque que j’ai fini en prison.»
«J’allais chercher auprès des femmes l’assurance que j’étais aimable, digne d’être aimé.»
À Genève, Thomas reprend – et termine cette fois – des études dans un autre domaine (non précisé par mesure de confidentialité: ndlr) qui le comble professionnellement et dans lequel il exerce toujours. Il rencontre une nouvelle compagne et devient papa en 2007. Mais cela ne suffit toujours pas à l’ancrer. Au contraire. «Ma femme a accouché à la maison et cela a duré 36 heures. Devant ses souffrances, j’ai vrillé. Cela m’a ramené à ma propre enfance sans père.»
Une porte d’église s’ouvre à son passage
Au même moment, sa grand-mère de cœur décède d’un cancer fulgurant, sans qu’il n’ait trouvé le temps d’aller la voir et de lui présenter son fils. «Je me suis rendu compte de la tristesse que j’avais en moi en passant un jour devant l’église St-Joseph aux Eaux-Vives. La porte munie d’un détecteur s’est ouverte à mon passage, et je suis entré. Je me suis assis au fond et je me suis écroulé en sanglots. Ma grand-mère m’est revenue en tête. Ça m’a fait du mal de me rendre compte qu’elle était morte sans avoir connu son arrière-petit-fils.»

Pour Thomas, c’est là le premier signe que Dieu lui a adressé. Mais sur le moment, il ne le perçoit pas ainsi. «Tous mes problèmes personnels que je n’avais jamais voulu régler, que j’avais noyés sous la construction d’un personnage, dans l’alcool, la drogue ou la fumette, tout cela a explosé lors des deux ans qui ont précédé ma condamnation.»
Il commet plusieurs délits de gravité croissante et se retrouve à chaque fois en garde à vue, mais, sous l’effet de l’alcool et de la drogue, sans aucun souvenir des événements qui l’y ont conduit. Il a mal au dos et à l’épaule, et il rentre souvent ivre mort chez lui. En 2009, il est finalement arrêté, conduit au centre pénitencier genevois de Champ-Dollon le temps du jugement, puis, condamné à huit ans de prison (qui seront ramenés à cinq ans et demi).
Découverte de soi et conversion
Quand les portes de la cellule se ferment derrière lui, Thomas se dirige droit vers la fenêtre et voit un petit calendrier biblique. Un autre signe de Dieu, pour lui. «J’ai sonné pour parler à un gardien. Et j’ai directement demandé à voir un aumônier et un psychologue.»
Commence pour lui un long chemin de découverte de soi et de conversion religieuse. Tout le long de son séjour en prison, il est accompagné par des psychologues et par des aumôniers, en particulier par Christine Lany Thalmeyr, ancienne responsable de l’Aumônerie œcuménique des prisons de Genève, qui devient sa marraine.
Ne manquez pas: «Les prisonniers ont été mes maîtres»,
le deuxième volet de ce reportage, le 9 février à 17h sur cath.ch
Toujours aussi entier, Thomas s’attelle avec sérieux et constance à ce nouveau défi. Sa thérapie cognitivo-comportementale lui permet de démêler les traumas et de «comprendre ce qu’est l’empathie». Il creuse dans sa colère profonde et dans son besoin de reconnaissance, découvre ses ressources et, avec les aumôniers, l’amour de Dieu. Deux travaux complémentaires pour se reconstruire, estime-t-il.
«Tout reste une histoire d’amour»
«Le parcours religieux touche plus profondément au Mystère. Mais finalement tout reste une histoire d’amour. Quand on a la certitude d’être aimés, nos besoins sont nourris sans qu’il faille se battre pour les réclamer. Et souvent on obtient bien plus qu’en utilisant la force. C’est quelque chose de très puissant, que j’ai appris dans les deux premières années de ma conversion. J’aime transmettre cette conviction quand je témoigne de mon expérience, notamment aux étudiants de la Haute école d’études sociales qui n’ont pas nécessairement accès au vocabulaire religieux.»
Il a une certitude: Dieu sait mieux que lui ce dont il a besoin. «Le chemin, parfois, semble ne pas avoir de sens. Mais Dieu voit plus loin. Il avait envie de me faire venir à lui et il l’a fait de cette manière-là.»
L’image de l’entonnoir
Le lâcher-prise a été un de ses grands apprentissages. «J’étais un maniaque du contrôle et j’avais besoin de paraître, d’être le centre de l’attention, le premier que tout le monde voit, que tout le monde entend. J’étais incapable de rester chez moi tout seul. Mais je me trompais de cible. Quand Jésus dit ›quitte ta mère, quitte ta famille et suis-moi’, il montre que l’amour des parents est un amour de substitution. Le véritable amour, c’est celui de Dieu. J’ai appris à faire confiance à Dieu et je lui ai remis une partie de mon besoin d’être aimé, avec cette certitude qu’il m’aime inconditionnellement.»
«Le chemin, parfois, semble ne pas avoir de sens. Mais Dieu voit plus loin.»
Thomas utilise parfois l’image de l’entonnoir pour expliquer aux autres ce processus. «J’étais menteur, manipulateur, contrôlant. Je dirigeais tous mes efforts vers un but, le bout serré de l’entonnoir. Je ne laissais personne rentrer dans le champ. Être croyant permet au contraire de renverser l’entonnoir, du plus serré au plus large.»
Un pardon à donner et à recevoir
Un chemin qui passe aussi par le pardon. À sa mère en particulier. «Je rendais ma mère responsable et coupable de mon malheur. Cela justifiait à mes yeux le fait que je sois malheureux, que je puisse boire ou me droguer. Ma mère est venue me voir en prison et j’ai accepté de lâcher ma colère pour avancer, pour assumer mes responsabilités. Mais c’est dur, elle m’habite encore, même si je suis plus calme.»
Et puis, il y a le pardon reçu. L’important travail de remise en question personnel amène Thomas à se dévoiler avec franchise à sa compagne. Celle-ci est venue le voir, alors qu’il se trouvait en détention, deux fois par semaine, dont une fois sur deux avec leur fils. «Elle a été magnifique. Le premier jour où elle m’a rendu visite, je lui ai raconté tous mes mensonges. Elle est tombée des nues. Elle ne savait pas pour la drogue, ni pour mes tromperies et délits. Et elle m’a pardonné d’emblée. Je lui ai promis que j’allais tout régler. En fait, nous avons fait tout ce chemin ensemble.»
S’il ne fréquente plus vraiment les églises, il, continue de prier tous les jours et fait toujours le Carême. Son avenir, il l’envisage avec plus de confiance, car il se sent habité et accompagné par Dieu. (cath.ch/lb)





