Le Moyen-Orient se vide des chrétiens

Entretien avec le patriarche Nasrallah Pierre Sfeir, patriarche d’Antioche des maronites

Propos recueillis à Rome par Antoine Soubrier.

Rome, 25 novembre 2002 (APIC) Le cardinal Nasrallah Pierre Sfeir, patriarche d’Antioche des maronites au Liban, est un des rares cardinaux de plus de 80 ans encore à la tête d’une Eglise particulière. De petite taille, cet oriental à la barbe blanche conserve une vivacité extraordinaire et une volonté ferme de participer à la recherche d’une solution aux conflits qui ensanglantent le Moyen-Orient. Le patriarche Sfeir était présent à Rome à l’occasion de l’assemblée plénière de la Congrégation pour les Eglises orientales, avec tous les autres patriarches de l’Eglise catholique. L’APIC l’a rencontré. Intervierw.

APIC: Vous venez de passer une semaine avec tous les patriarches de l’Eglise catholique orientale et notamment du Moyen-Orient. Quelle conclusion avez-vous tiré de cette rencontre?

Mgr Sfeir: L’objectif de l’assemblée n’était pas de faire des gestes concrets, mais plutôt de discuter de l’avenir de nos Eglises. Nous devons faire face à de nombreuses questions dues en particulier à nos différences avec les Eglises latines. Nous avons ainsi notamment parlé du problème de l’élection des évêques, de l’action des Eglises orientales catholiques entre elles et avec les autres, ou encore de nos relations avec Rome. Je peux simplement vous dire que ces discussions ne sont pas encore terminées. La présence de tous les patriarches du Moyen-Orient, dans le contexte actuel, nous a aussi permis de faire part de nos points de vue sur la situation de la région, dans une très bonne ambiance. Nous avons voulu insister sur le dialogue islamo-chrétien, comme principal défi pour nos Eglises. Jean Paul II, qui s’est montré très préoccupé par la situation, a lui-même insisté sur l’importance du soutien des chrétiens d’Occident.

APIC: La situation actuelle au Moyen-Orient est marquée par les menaces de guerre qui pèsent sur l’Irak et le conflit israélo-palestinien. Quel rôle le Liban peut-il jouer dans ce contexte?

Mgr Sfeir: Il s’agit d’être actif là où nous sommes. Etant dans un milieu arabe, nous devons agir en conséquence, c’est-à-dire chercher à travailler avec ceux avec qui nous vivons, en l’occurrence avec les musulmans. Malgré les nombreuses difficultés, il existe entre nous un dialogue religieux, établi grâce à des commissions mixtes. Dans notre pays, les chrétiens ont servi de ciment à sa construction et partout où vous allez, vous ne trouverez pas de villages où chiites et sunnites se retrouvent ensemble sans qu’il n’y ait des chrétiens. Chacun des chrétiens, d’une certaine manière, apporte ses propres valeurs.

Seulement, aujourd’hui, nous sommes confrontés au problème de l’émigration. Il y a une grande hémorragie concernant les jeunes en particulier, qui, ne trouvant pas de travail et supportant mal le climat politique lourd, sont tentés d’aller ailleurs. On compte ainsi près de 12 millions de Libanais dans la diaspora, notamment en Australie, aux Etats-Unis ou encore au Canada, qui s’attachent rapidement à leurs nouveaux contextes. Notre travail est d’essayer de faire en sorte que ces Libanais immigrés restent attachés à leur pays d’origine, car ils sont un soutien pour ceux qui restent chez eux. Seulement, à la longue, on peut se demander si cette terre où le Christ est né, à vécu, est mort et est ressuscité, ne risque pas de perdre son témoignage chrétien. Ce problème ne concerne pas seulement les chrétiens de ma région, mais toute la chrétienté.

APIC: Vous vous opposez à l’occupation syrienne depuis le début, en 1975. Pour aider les chrétiens à y réfléchir, vous avez lancé, quelques semaines avant la venue de Jean Paul II en Syrie, en mai 2001, les «rencontres de Cornet Chehouan». Quel en est l’enjeu?

Mgr Sfeir: Les accords de 1989 stipulaient le départ des quelque 40’000 soldats syriens dans les deux ans suivant leur signature. Mais rien n’a été fait et entre temps, il y a eu aussi les résolutions des Nations Unies, qui n’ont jamais été appliquées. Alors en tant qu’évêques maronites, nous avons publié une déclaration, en 2000, pour rappeler chacun de ces principes. En septembre, les principaux dirigeants chrétiens des partis opposés à la présence syrienne ont publié une déclaration commune en reprenant nos appels. Et c’est ainsi qu’en avril 2001, quelques semaines avant la venue de Jean Paul II en Syrie, nous avons encouragé ces rencontres au sein du diocèse d’Antélias, sous la direction de l’évêque du lieu, Mgr Joseph Béchara. Depuis, les leaders politiques chrétiens se réunissent régulièrement pour rappeler la position de l’Eglise. C’est la première fois que tous les chrétiens opposés à la présence syrienne avait la possibilité d’agir ensemble, et aujourd’hui, ils sont considérés comme étant la principale opposition du pays.

Par ailleurs, le Liban est un pays où chrétiens et musulmans vivaient pacifiquement avant qu’il n’y ait une ingérence extérieure. Il est resté le seul pays de la région où subsiste la liberté religieuse, puisque dans la plupart des autres pays voisins, c’est l’Islam qui est la religion d’Etat ou la religion au moins du chef de l’Etat. Nous pouvons ainsi certainement aider à ce qu’il y ait un dialogue entre musulmans et chrétiens, mais il faut d’abord faire cesser l’ingérence syrienne, qui implique une ingérence locale.

APIC: Quel avenir voyez-vous pour les chrétiens du Liban ?

Mgr Sfeir: Si nous arrivons à stopper l’émigration, cet avenir pourra être prospère. Le Liban a toujours vécu sous la menace du danger, et nos ancêtres ont, à chaque fois, su tenir bon. Aujourd’hui, il est urgent que les chrétiens du Liban restent malgré toutes les difficultés, pour donner un témoignage chrétien dans ce pays. Pour cela, il leur faut peut-être changer le style de vie et ne pas se sentir humilié, par exemple, en entreprenant un petit métier.

Notre avenir et celui des chrétiens du Moyen-Orient dépend également du soutien des chrétiens d’Occident. Ils doivent prendre conscience de l’importance du témoignage chrétien sur cette terre où le Christ est né. (apic/as/pr)

25 novembre 2002 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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