Les semaines à venir s’annoncent à couteau tiré
Espagne: Avortement: l’Eglise entame son bras de fer avec le gouvernement
Pierre Rottet, Apic
Madrid, 19 mars 2009 (Apic) Nouveau bras de fer entre l’Eglise catholique et le gouvernement socialiste de José Luis Zapatero, en Espagne. En cause, l’avortement, dont le projet de loi suscite la plus violente réaction sans doute jamais enregistrée ces dernières années de la part des ténors de la hiérarchie catholique d’Espagne, des associations pour la défense de la vie, d’intellectuels et de scientifiques.
Ces derniers entendent bien faire échouer ce projet, y compris par le biais d’affiches, où ils affirment que certaines espèces d’animaux sont mieux protégées que les bébés. Le ton est donné. Et les semaines à venir s’annonces mouvementées. A couteau tiré.
Les protestations des milieux catholiques à propos des réformes sur l’éducation, et, surtout, contre le mariage entre personnes du même sexe, pourraient bien faire pâle figure face à ce qui attend l’Espagne ces prochain mois. Un pays profondément divisé politiquement. Bien éloigné de l’époque où la hiérarchie de l’Eglise, conservatrice, était écoutée, sinon crainte. Mais le vent a tourné, en Espagne aussi, et aujourd’hui, cette même hiérarchie s’est attirée les foudres d’une partie de la population, qui lui reproche de faire alliance, sinon le jeu de la droite, voire de l’extrême droite franquiste encore bien vivante.
En d’autres termes, l’Eglise et tout ce que compte le pays de milieux liés à elle – 80% des habitants de la péninsule se déclarent catholiques, même si la pratique religieuse continue à s’éroder vertigineusement – ont sorti cette semaine l’artillerie lourde et multiplié les initiatives pour contrer la réforme sur l’avortement que le gouvernement socialiste veut présenter d’ici l’été. En septembre 2008, la ministre espagnole de l’Egalité, Bibiana Aido, avait annoncé que la nouvelle loi sur l’avortement serait présentée au Congrès des députés au premier semestre. «Il n’est pas possible qu’une femme, qui désire interrompre sa grossesse en Espagne, rencontre des difficultés», avait-elle dit. Précisant que la loi en question pourrait entrer en vigueur fin 2009, début 2010 au plus tard.
L’Espagne a décriminalisé l’avortement en 1985, sous le premier gouvernement socialiste du pays, dirigé par Felipe Gonzalez. Dans certain cas seulement: 12 semaines en cas de viol; 22 semaines en cas de malformation du foetus, mais jusqu’au moment qui précède l’accouchement s’il y a risque pour la mère, physiquement ou mentalement. Aujourd’hui, le gouvernement de Madrid veut rendre légale l’interruption volontaire de grossesse (IVG). Cela, dans un délai limité, comme dans la plupart des pays en Europe. Aujourd’hui, parmi les points polémiques du projet gouvernemental figurent l’avortement jusqu’à la 14e semaine de la grossesse; la faculté donnée aux adolescentes mineures de se faire avorter sans le contentement parental. Cela dès l’âge de 16 ans.
L’Eglise aux barricades
L’Eglise est immédiatement montée aux barricades, en sonnant la charge en début de semaine. 29 ans après la première campagne, qui s’était soldée pour elle par un échec. «Associations contre l’avortement, médecins, représentants de la hiérarchie ecclésiastique et partis politiques ont condamné le projet du gouvernement». Ces lignes, relevait mercredi dernier le quotidien madrilène «El Pais», pourraient avoir été écrites au lendemain de la campagne des opposants. Mais il se trouve qu’elles apparaissent dans un quotidien le 28 janvier 1983, lorsque l’exécutif de Gonzalez préparait pour la première fois en Espagne la dépénalisation de cette pratique.
Même langage, côté Eglise, en plus fort, en plus incisif, en ce début de semaine à Madrid, avec la conférence de presse de Mgr Juan Antonio Martinez Camino, porte-parole de la Conférence épiscopale (CEE), qui présentait la campagne à venir. Une campagne appuyée par quelque 1’300 panneaux publics dans 37 villes du pays, 30’000 affiches dans les églises, et plus de huit millions de dépliants. Sur un énorme panneau, en effet, apparaît un jeune lynx. Et une inscription: «Lynx protégé», attestant de la protection de son espèce en Espagne. A ses côtés: une image choc: un bébé. Il s’interroge: «Et moi?», accompagné d’un péremptoire «Protégez ma vie!» Ce qui fera dire à Mgr Camino: «C’est bien de protéger les animaux menacés d’extinction… cette sensibilité majeure doit nous faire réfléchir à la nécessité de protéger, non pas moins, mais davantage, les êtres humains à naître». Et le porte-parole de la CEE d’ajouter: «Le Code pénal espagnol prévoit également des peines de prison pour toute personne qui porterait atteinte à la faune et la flore protégées».
Un autre chemin
L’appel de l’Eglise n’a pas tardé à être suivi des effets escomptés, puisque concertés. Avec la pétition des milieux anti-avortement, conduite par l’association catholique «HazteOir» (Fais-toi entendre) et signées, assurent-ils, par des milliers de scientifiques ou autres professeurs et intellectuels. La réaction a elle aussi fusé côté socialiste. Le numéro deux du Parti, José Blanco, qualifiant l’Eglise d’»hypocrite» aux positions «rances». La campagne des évêques étant ni plus ni moins vue par les socialistes comme étant «démagogique» et «extrémiste». Quant au ministre de la Santé, Bernat Soriat, il a reproché à l’Eglise de «suivre un chemin distinct de celui de la société».
Les points de tensions et de frictions risquent d’aller crescendo ces prochaines semaines. Alors que, aux yeux des observateurs, les derniers événements pourraient bien ne pas donner toute la crédibilité à l’Eglise espagnole, avec la levée de l’excommunication des quatre évêques schismatiques, dont le négationniste Williamson, l’excommunication de la mère d’une fillette de neuf ans au Brésil, pour avoir favorisé l’avortement de sa gamine, et, plus récemment, le discours du pape sur le préservatif: autant de faits largement commentés dans le monde, qui ont soulevé un tollé de critiques. Et qui desserviront vraisemblablement la position de l’Eglise espagnole. En l’affaiblissant, murmure-t-on à Madrid. PR
Encadré:
En quelques chiffres
La semaine prochaine le Forum espagnol de la famille, à l’origine des imposantes manifestations de 2005 pour dénoncer les mariages gays, entrera à son tour en campagne, avec la création d’une fondation qui se donne pour objectif d’assister et d’appuyer «toute femme afin qu’elle puisse mener à bien sa grossesse». Le diocèse de Valladolid célébrera pour sa part le 25 mars «une veillée pour la vie». Quant à l’évêque de Santander, qui a qualifié l’avortement de «crime abominable» et de «culture de la mort», il annonce que les prochaines étapes seront marquées par les manifestations de rues. Le Parti populaire, prudent pour l’heure, pourrait à son tour entrer dans le jeu des protestations. Et des alliances. Selon les chiffres du ministère de la Santé, le nombre d’avortements en Espagne a été multiplié par deux entre 1997 et 2007. 53’847 avortements ont été pratiqués en 1997, contre 112’138 dix ans plus tard. En une seule année, assure encore le ministère, entre 2006 et 2007, les chiffres révèlent une hausse de 104%. En 2008, le scandale des cliniques privées du docteur Morin devait éclater à la suite d’un reportage d’une TV danoise. Corollaire, l’annonce, quelques mois plus tard, de l’annonce de la révision de la loi. A noter que dans les pays hispanique de l’Amérique latine, le Chili demeure l’un des pays à interdire toute forme d’avortement. Alors que la plupart des autres l’autorisent, en cas de viol ou de mise en danger de la mère.
(apic/pr)



