Marie Gahéry (1855-1932) a eu un impact important sur les programmes sociaux en France
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Et Marie Gahéry transforma la «charité» en «œuvre sociale»

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«Apprendre à pêcher plutôt que de donner un poisson». Cette maxime aurait pu être celle de Marie Gahéry (1855-1932). La catholique normande, en inaugurant le concept de «centre social», a contribué à renforcer la dignité de la classe ouvrière, notamment en l’émancipant de la «charité».

«Ne pas faire d’aumône, n’aller chercher personne, ainsi nous ne froisserons pas.»  Telle est la vision de Marie Gahéry dans son action au service des enfants, des jeunes filles et des familles de la région parisienne au tournant des 19e et 20e siècles. L’ouvrier mérite plus que de seulement survivre, il peut prétendre à une vie épanouissante. Des idées quelques peu nouvelles, qui résonnent avec la sortie de l’encyclique Rerum novarum, en 1891. Le pape Léon XIII le clame haut et fort: le travailleur n’est pas une marchandise; il est une personne humaine dont la dignité doit être respectée.

Pas faite pour le couvent

Même s’il n’existe pas de preuve qu’elle ait lu le texte, Marie Gahéry a été naturellement prise, en tant que fervente catholique, dans cette émulation «sociale» qui se répand dans l’Église en Europe en cette fin de siècle.

Née à Lisieux en 1855, Marie n’était pas prédestinée à la vie de foi. Ses parents, des bourgeois locaux bien installés, sont républicains et peu enclins aux «bondieuseries». A contre-courant de la tradition familiale, elle rencontre cependant Dieu et rejoint dès sa majorité le fameux carmel où entrera quelques années plus tard la petite Thérèse.

«Pour Marie Gahéry, le véritable enjeu est celui d’une régénération sociale qui passe par des actions éducatives et non caritatives»

Contrairement à la sainte, Marie ne reste que deux ans au couvent, note le site du Groupe de Recherche en Histoire du Service Social (GREHSS). Si elle entend bien vivre pleinement sa foi, la clôture est incompatible avec son tempérament… explosif. «A chaque instant, son bouillant caractère menace de faire exploser la façade de respectabilité », dit d’elle le Livre des Merveilles. «Cette Normande, plus têtue qu’une Bretonne, ne s’est pas laissé démonter par les objections de sa famille.»

Partager la vie des plus pauvres

Le salut de Marie sera dans l’éducation. Après un séjour aux États-Unis et en Grande-Bretagne, où elle se forme dans ce domaine, elle fonde en 1890 un «ouvroir» près de la paroisse St-Ambroise, à Paris. Des femmes de la classe ouvrière y sont invitées à coudre ou tricoter en bavardant ou en écoutant des lectures saintes prodiguées par Marie Gahéry. Mais cette dernière se rend vite compte que les histoires de martyrs du début de la chrétienté parlent assez peu à son auditoire. «Le martyre, elles ne le connaissent que trop. Il s’appelle misère, alcoolisme, maternité à risques, mort des enfants, incompréhensions des maris qui s’en vont au bistrot rassurer leur peur et s’en reviennent parfois les battre», souligne le Livre des Merveilles.

Elle saisit que pour être entendues de cette population laborieuse, il faut qu’elle partage cette ambiance «d’Assommoir». Elle s’installe ainsi rue du Chemin-Vert, dans un quartier des plus populaires. Dans ce lieu, elle appréhende les limites de l’action charitable, qui ne fait que secourir et qui infériorise le secouru, relève le GREHSS. Elle identifie l’importance des clivages entre les classes sociales qui s’accentuent dans les années 1890. Dès lors, elle estime que le véritable enjeu est celui d’une régénération sociale et que celle-ci passe par des actions éducatives et non caritatives.

La découverte des ‘settlements’

Elle ouvre donc, dans le quartier ouvrier de Popincourt, en mars 1894, un «petit ouvroir» pour fillettes de 6 à 10 ans, estimant qu’un travail éducatif auprès des enfants lui permettra de l’étendre auprès de leurs parents. L’entreprise est victime de son succès et doit être rapidement repensée pour lui permettre d’accueillir toutes les demandes.

«Elle crée, au début du 20e siècle, un jardin d’enfants, sur le modèle des ‘Kindergarten’ d’outre-Rhin»

Marie Gahéry profite de l’été 1895 pour étudier en Angleterre le mode d’action des ‘settlements’. Ces établissements sont nés une décennie plus tôt de l’initiative du pasteur protestant Samuel Barnett dans le quartier londonien de White Chapell. Dans ces maisons, ouvertes dans les quartiers pauvres, des étudiants et des bénévoles vivent parmi les habitants pour fournir éducation, formation professionnelle et activités culturelles. Le but est de réduire les inégalités sociales et de favoriser l’éducation de la population, ainsi que la solidarité.

Au-delà de l’aumône

Conquise, la Normande entend bien reprendre ce modèle en l’adaptant au contexte français. Elle réussit à obtenir de solides appuis auprès surtout d’aristocrates parisiens, catholiques et protestants, de tradition monarchiste, conscients du paupérisme ouvrier, soucieux des divisions sociales et désireux de s’engager personnellement, au-delà des pratiques d’aumône.

En 1902, elle crée dans le quartier parisien de Charonne une nouvelle structure, qu’elle appelle l’Union Familiale (de Charonne) et qui sera considérée comme le premier ‘settlement’ français, ainsi que le précurseur des «centres sociaux». Dans les années suivantes, elle multipliera les établissements et les projets éducatifs.

Parents associés

Elle est l’une des premières, voire la première en France, à pratiquer et à adapter la méthode pédagogique active initiée par l’Allemand Friedrich Froëbel (1782-1852) qui consiste à éveiller la curiosité et la créativité des tout-petits, de trois à six ans, au travers du jeu et du jardinage. Elle crée ainsi, au début du 20e siècle, un jardin d’enfants, sur le modèle des ‘Kindergarten’ d’outre-Rhin.

En 1903, elle associe les parents à sa réflexion éducative, recevant chaque mois un groupe d’entre eux. Il y est question de pédagogie, du rôle du jeu, des récompenses et des sanctions… «Bref, tout ce qui sera mis en forme et en concepts par Mme Lebrun, trente ans plus tard, avant d’être repris par Françoise Dolto», relève le Livre des Merveilles.

«Même si elle avait à cœur de valoriser le travail des femmes, elle concevait toujours que leur rôle était de s’occuper de leurs enfants et de leur foyer»

Mais le fleuron de sa carrière sera l’ouverture, en 1908, d’une école de formation de jardinières d’enfants et d’enseignement ménager. Un institut pratique qui peut être considéré comme l’une des premières écoles de travail social, souligne le GREHSS. Cette dernière œuvre aura un retentissement considérable et sera reprise beaucoup plus tard par l’école publique et l’université.

Tous les enfants du même père

De nombreuses jeunes filles trouveront dans ces structures des moyens d’élargir leurs horizons. Une entreprise qui ne faisait toutefois pas de Marie Gahéry une féministe tel qu’on l’entend aujourd’hui. Même si elle avait à cœur de valoriser le travail des femmes, elle concevait toujours que leur rôle était de s’occuper de leurs enfants et de leur foyer.

La travailleuse sociale meurt en 1932 en Haute-Savoie, où elle avait également créé des établissements pour jeunes filles.

Son œuvre, relativement méconnue, est largement saluée comme «structurante » par les spécialistes du domaine. La catholique a contribué à faire reconnaître la famille comme sujet collectif d’intervention sociale, et non plus seulement comme bénéficiaire d’aide. Elle a élargi la conception du travail social vers une dimension communautaire et participative.

Cette battante n’a en tout cas jamais perdu la fougue «révolutionnaire» qui l’animait déjà à vingt ans. «Sans doute fallait-il la témérité de la jeunesse pour renverser les préjugés sociaux, souligne le Livre des Merveilles. Et croire, contre les avis de ses proches, que tous, hommes, femmes et surtout enfants, ont le droit non seulement de survivre, mais de vivre et de développer leurs talents puisqu’ils sont tous des enfants du même père.» (cath.ch/livredesmerveilles/grehss/arch/rz)

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