Les œuvres d’entraide plus soudées que jamais
Ethiopie: La communauté internationale n’a pas d’excuses
Dubuluch/Ethiopie, 1er mai 2000 (APIC) Une centaine de monticules de pierres, soigneusement empilées, signalent le nouveau cimetière à la limite de cette petite ville aride dans le sud de l’Ethiopie. Ce nouveau cimetière, à l’écart des tombes des habitants de cette communauté du désert, a été construit pour tous ceux, et ils étaient nombreux, qui sont morts ces dernières semaines. Ils étaient arrivés là en quête de nourriture, fuyant les ravages d’une sécheresse qui menace aujourd’hui la Corne de l’Afrique. Pour eux, la mort était au rendez-vous. Pour les œuvres d’entraide, plus soudées que jamais, la communauté internationale n’a pas d’excuses.
Sora Guyo est l’un de ces nouveaux arrivants. Cet homme de 45 ans, qui parle oromo, est un pasteur nomade, qui erre sur cette terre désolée de la Vallée du Rift avec son petit troupeau de bétail et de chèvres. Tous dépendent des pluies saisonnières mais cela fait trois ans qu’elles ne sont pas tombées. Les 12 bêtes composant le troupeau de Sora sont mortes, et leurs carcasses gisent dans le désert à coté de celles de milliers d’autres animaux.
Sora dort dans un camp temporaire avec sa femme et ses trois enfants au pied de la montagne voisine. Il va en ville tous les jours pour y vendre un peu de bois de chauffage. Comme la plupart des pasteurs qui sont venu ici, Sora est très maigre. Sans grand espoir, il s’appuie avec lassitude sur son bâton. Même si la pluie tombait bientôt, il n’a plus de troupeau et il faudrait des années pour le remplacer.
«Avant, nous serions allés voler du bétail aux Somalis» avoue-t-il. «Aujourd’hui nous ne pouvons même plus le faire. Je ne sais pas ce que nous allons faire».
La famine n’est pas généralisée en Ethiopie, du moins pas encore. Les images d’enfants mourant de faim de la ville de Gode, à l’est de l’Ethiopie, reprises par CNN, la BBC et d’autres médias, ne sont pas représentatives de tout le pays, disent les représentants d’organismes humanitaires. Mais des millions d’Ethiopiens sont menacés par la famine, et certaines communautés en sont réduites à manger de la mousse et des feuilles.
Crime contre l’humanité
«Si l’aide n’arrive pas à temps, il y aura bien plus de villes comme Gode», estime Anne Bousquet, représentante de «Catholic Relief Services» (Service catholique d’entraide) à` Addis-Abeba, la capitale éthiopienne, dans un entretien accordé à l’Agence oecuménique ENI.
«Ce sera un crime contre l’humanité de laisser des centaines de milliers de gens mourir parce qu’il n’y a pas assez de nourriture ici», a averti Christian Balslev-Olesen, secrétaire général de «Dan Church Aid» (entraide des Eglises danoises) lors d’une tournée dans la région de Borena, dans le sud du pays, frappée par la sécheresse.
Les responsables des organisations d’entraide avaient estimé au début que huit millions d’Ethiopiens auraient besoin d’assistance alimentaire cette année. Aujourd’hui, ils pensent que la pénurie des pluies pourrait augmenter ce chiffre de 2,6 millions.
«Nourrir autant de personnes coûtera environ un tiers d’un milliard de dollars. C’est ce qui a été dépensé pour un jour de bombardements de l’OTAN pendant la guerre au Kosovo, fait-il remarquer. «L’Ethiopie a une infrastructure en place, un bon système de surveillance, des organisations non gouvernementales expérimentées, et une société très organisée au niveau local. Si elle laisse des gens mourir ici, la communauté internationale n’a pas d’excuses».
La sécheresse est un phénomène périodique ici et à travers la Corne de l’Afrique. L’Ethiopie est devenue le symbole de la famine après la sécheresse qui en 1984-1985 a fait des millions de morts.
Mesures tardives t
Les donateurs internationaux et le gouvernement éthiopien ont alors pris des mesures pour prévenir une autre famine. Pourtant un des éléments critiques de cette stratégie – la réserve de sécurité alimentaire – n’a pas fonctionné cette année. La réserve – plus de 350’000 tonnes métriques de céréales – sert de stock lorsque la famine menace, permettant une mobilisation rapide de l’aide alimentaire sans attendre les trois à neuf mois nécessaires aux grands donateurs comme l’Union européenne et les Etats-Unis pour la faire livrer. Ces vivres peuvent être «empruntés» à la réserve et repayés plus tard par les donateurs.
Mais plusieurs donateurs ont tardé à remettre les vivres pris dans la réserve l’an dernier, et les entrepôts sont presque vides aujourd’hui. Le monde se hâte pour remettre des vivres dans la filière, mais savoir si l’aide va arriver à temps est la question qui pèse comme un nuage mortel sur des communautés telles que celle de Dubuluch.
Même si plusieurs responsables de l’aide humanitaire donnent au gouvernement éthiopien de bonnes notes pour sa réaction en cas de catastrophe, nombreux sont ceux qui pensent que la politique aggrave cette tragédie. Le gouvernement d’Addis-Abeba fait en effet face à plusieurs groupes d’opposition armés disséminés dans le pays. Un responsable d’Eglise, qui a demandé à garder l’anonymat, a laissé entendre que le gouvernement pourrait avoir tardé à reconnaître la sécheresse dans certaines régions de ce vaste pays où il y a des rebelles armés.
«Le gouvernement nous a laissés seuls, ignorant nos avertissements, pour que la sécheresse frappe les rebelles en même temps que nous», soutient-il.. «La famine sera l’instrument suprême pour obtenir une trêve».Les organisations d’entraide des Eglises se chargent de nourrir au moins un dixième des victimes, le travail étant en grande partie coordonné par un partenariat unique négocié entre deux grands réseaux d’entraide.
Appel commun
Un appel commun devrait être bientôt lancé par l’action commune des Eglises (ACT) – réseau mondial d’Eglises et d’organisations d’entraide protestantes et orthodoxes, dont le bureau de coordination se trouve auprès du Conseil oecuménique des Eglises et de la Fédération luthérienne mondiale à Genève – et par Caritas Internationalis, réseau cathlique d’organisations de secours et d’aide au développement, dont le siège est à Rome.
Alors que cet accord doit encore être approuvé par les directeurs de ces deux réseaux, Rudolf Hinz, représentant de la Fédération luthérienne mondiale présent à Addis-Abeba pour participer aux négociations concernant cette nouvelle initiative, estime que cela représenterait «la coopération la plus étroite et efficace entre les Eglises travaillant en situation d’urgence dans le monde». Cet appel commun soutiendra le travail d’urgence entrepris par «Joint Relief Partnership», organisation éthiopienne qui rassemble l’Eglise orthodoxe d’Ethiopie, le Secrétariat catholique éthiopien, l’Eglise évangélique éthiopienne Mekane Yesus, la Fédération luthérienne mondiale, et «Catholic Relief Services» et qui a été mise en place au moment de la famine des années 80.
«C’est un accord innovateur», estime Stein Villumstad, secrétaire général adjoint de la section «politique et droits de la personne» de «Norwegian Church Aid» (Entraide des Eglises norvégiennes. «Nous nous appuyons sur un système de coopération locale efficace… Les Eglises sont sur le terrain et savent ce qui se passe réellement en Ethiopie». (apic/eni/pr)




