F.X. Putallaz: «Chacun témoigne de la loi naturelle, même sans le savoir»
Qu’est-ce que la «loi naturelle» selon la théologie chrétienne? Quelle est son sens, son importance pour le monde actuel? De vastes questions auxquelles le philosophe valaisan François-Xavier Putallaz donne des éléments de réponses.
Le Sénat français a rejeté, le 21 janvier 2026, le projet ‘d’aide à mourir’ qui prévoyait la légalisation du suicide assisté et de l’euthanasie. Le dernier épisode seulement des vastes débats qui divisent nos sociétés. Alors que notre monde, qui change à grande vitesse, est en recherche de boussoles éthiques, le concept de «loi naturelle» souvent utilisé dans l’Eglise catholique resurgit. Mais de quoi parle-t-on réellement?
Certains estiment que la question du bien et du mal est seulement une affaire de culture et que l’homme est seul à même de la déterminer…
François-Xavier Putallaz: Un tel relativisme des valeurs heurte le bon sens: si tout un chacun est indigné par un viol ou se montre solidaire lors d’un drame, c’est évidemment parce que le bien et le mal transcendent les cultures et les époques. Chacun témoigne donc de la loi naturelle, même sans le savoir.
De plus, si on déterminait arbitrairement ses valeurs en fonction de sa propre culture ou de sa petite subjectivité, aucun dialogue ne serait possible, puisque chaque individu prétendrait posséder «sa vérité», et avoir raison tout seul du fait qu’il le ressent ainsi.
«C’est par nature que l’être humain gère la nature»
Un tel relativisme sape les fondements de la démocratie, laquelle suppose au contraire une recherche en commun des meilleures solutions. Le processus démocratique présuppose donc qu’on s’appuie sur des valeurs qui constituent le cadre indispensable pour toute société. Il y a urgence à clarifier ce cadre préalable. Or notre situation culturelle s’y prête bien: on perçoit mieux aujourd’hui qu’il faut respecter ce qui est naturel.
La difficulté provient du fait que le terme «nature» comporte plusieurs sens: le monde environnant, la flore et la faune, l’essence humaine, ou le non-artificiel. Il faut donc tenir ceci: c’est par nature que l’être humain gère la nature; il revient à l’être humain de perfectionner des techniques qui aillent dans le sens des finalités de la nature et organiser des sociétés respectant les exigences de la nature humaine.
La loi naturelle ne serait donc pas liée à la nature au sens biologique du terme? En ce sens, les découvertes scientifiques sur l’humain et le milieu naturel peuvent-elles avoir une influence sur ces conceptions?
Puisque nous parlons ici de «la nature humaine», il est évident que l’être humain participe au monde biologique, mais il ne s’y réduit pas pour autant. Par son esprit, il émerge de la matière qu’il comprend par son intelligence et organise avec sa libre volonté. On appellera alors «loi naturelle» les inclinations foncières de son être: ses yeux sont faits pour voir, son intelligence pour saisir la vérité. En aucun cas la loi naturelle ne se réduit à une nécessité biologique: elle est au contraire le reflet dans la raison humaine des inclinations radicales de son être et de son environnement. C’est pourquoi l’intelligence est requise pour adapter à chaque époque et dans chaque situation les exigences imprescriptibles de sa nature. Les découvertes scientifiques bien sûr y contribuent.
La loi naturelle permet-elle de définir ce qui est juste ou non sur des sujets tels que le suicide assisté, l’avortement, l’homosexualité…?
La loi naturelle éclaire la conscience de chacun sur ce qui est bien ou mal. Mais elle le fait sans rigidité, car, étant intelligible et intériorisée, elle présuppose toujours le relais de la raison humaine et le progrès historique.
«On ne voit pas que chaque préférence individuelle doive s’ériger en norme universelle»
Or dans le suicide assisté, on prétend soulager la souffrance d’un malade en éliminant ce malade; il est toujours loisible de le faire, mais toute personne sensée admettra qu’un tel acte ne relève en aucun cas de la médecine et du soin. Pareillement, étant donnée la nature de l’animal humain, la finalité de sa sexualité est à la fois orientée vers la procréation et l’amour mutuel. Or ces axes fonciers de la nature humaine se trouvent interprétés selon les cultures et individualisés selon les personnes; d’où le respect dû aux individus.
Cependant, on ne voit pas que chaque préférence individuelle doive s’ériger en norme universelle et se substituer aux finalités de la vie en couple. Le «mariage pour tous» lui-même ne rend-il pas curieusement hommage à la loi naturelle, puisque, constituant un couple, il suppose deux personnes seulement, sur l’exact modèle de la complémentarité entre homme et femme?
La loi naturelle peut-elle être détachée de la foi, de l’Évangile?
La loi naturelle est inscrite dans le cœur de chacun, et aucun subterfuge n’est à même de l’éradiquer. Antérieur à l’Évangile, l’exemple par excellence en est grec et païen: c’est celui d’Antigone qui, à l’encontre d’un décret promulgué par le roi Créon, assure une sépulture décente à son frère. Elle en paiera le prix et sera condamnée à mort, enterrée vivante. La loi de la conscience intérieure est plus puissante que toutes les violences humaines, fussent-elles soutenues par de mauvaises lois.
«On ne voit pas que chaque préférence individuelle doive s’ériger en norme universelle»
La loi d’Antigone est dite «naturelle», car elle est inscrite au plus profond du cœur humain. Elle se trouvera plus tard explicitée par la loi juive qui lui donnera une formulation explicite («Tu ne tueras pas», y compris toi-même) et la dépassera sans la nier: telle est la loi ancienne. Cette dernière elle-même trouvera son accomplissement inouï dans la loi nouvelle, celle de l’Évangile: la grâce procure les moyens efficaces de l’accomplir, par la charité et l’amour de Dieu, de soi et du prochain. Socle réceptif de la grâce, la loi naturelle est donc rappelée par l’Église, à temps et à contretemps, car elle est porteuse d’espérance.
La loi naturelle peut-elle agir comme un «forum commun» entre croyants et non croyants au sein de la société? Peut-elle servir de cadre de référence, notamment sur le plan juridique?
Lorsque, en 1999, la Constitution suisse réitère dans son Prologue qu’elle est promulguée «au nom de Dieu Tout-Puissant», elle ne suppose pas que tous les citoyens soient chrétiens et ne verse en aucun cas dans une forme de théocratie. Elle souligne seulement avec réalisme que toutes nos lois humaines sont enracinées dans une loi antérieure et non écrite, qui dépasse les simples consensus et permet la démocratie: la loi naturelle (par exemple le respect de la dignité humaine), socle de toutes les dispositions légales, transcende les opinions politiques et rend possible la diversité respectueuse des opinions.
Or la foi agit comme un écrin qui protège et favorise cette loi naturelle, reflet dans nos intelligences de la loi éternelle inscrite dans la création. La loi naturelle, si on la comprend bien, n’est donc pas une option parmi d’autres: toujours présente, elle requiert d’être expliquée, afin que chacun, croyant ou non, comprenne pourquoi il y adhère spontanément.
La loi naturelle peut-elle, selon vous, être utilisée pour contrer des tendances totalitaristes sur le retour et la remise en cause des droits de l’homme?
La loi naturelle a trouvé une magnifique expression dans la déclaration des droits de l’homme de 1948. Il s’agit très exactement d’une «déclaration» qui, loin d’être créatrice, rend manifeste les exigences imprescriptibles inscrites dans le cœur humain: offusquées durant la Guerre, il s’agissait urgemment de les promulguer de manière explicite.
«Les véritables droits de l’homme ne seront protégés et renforcés qu’à condition d’être considérés comme des expressions de la loi naturelle»
La tendance actuelle est à une inflation qui, au lieu d’expliciter de tels droits et les renforcer, tend au contraire à en inventer arbitrairement de nouveaux: les désirs subjectifs deviennent alors des revendications et ces revendications s’érigent en pseudo-droits. Ceux-ci en viennent ensuite à brimer la liberté des personnes. Par exemple, le projet de loi française sur l’euthanasie (pudiquement appelée «aide à mourir») ne ménage aucune clause de conscience pour les pharmaciens. Ces derniers n’auront d’autre issue, comme Antigone, que de rendre hommage à la lumière naturelle par une grave objection de conscience. Une telle prétendue loi est évidemment une régression démocratique.
Puisque l’euthanasie n’est aucunement un droit, le paradoxe est donc sournois: c’est au nom de pseudo-droits humains que s’immiscent dans nos démocraties des tendances totalitaires inquiétantes.
En réalité, les véritables droits de l’homme ne seront protégés et renforcés qu’à condition d’être considérés comme des expressions de la loi naturelle. Telle est l’urgence novatrice de notre temps: penser le fondement des droits de l’homme et en témoigner par des actions crédibles. (cath.ch/rz)
François-Xavier Putallaz, philosophe, était professeur titulaire à l’Université de Fribourg. Membre du comité de rédaction de Nova et Vetera, il a été nommé à l’Académie pontificale Saint Thomas d’Aquin. Son dernier livre La déroute de la raison. Les enjeux du suicide assisté est sorti aux Editions du Cerf (Paris) en 2024. RZ
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