Action de solidarité et contre les abus dans l'Eglise à la paroisse de Volketswil (ZH) | © Manuela Matt
Suisse
Action de solidarité et contre les abus dans l'Eglise à la paroisse de Volketswil (ZH) | © Manuela Matt

Face aux abus dans l'Eglise, une protestation par amour

17.06.2019 par Beatrix Ledergerber-Baumer, traduction et adaptation Davide Pesenti

Veillées de prière, lettres ouvertes, soirées thématiques, débats… Dans les paroisses catholiques zurichoises la protestation face aux abus au sein de l’Eglise prend de l’ampleur. C’est un mouvement qui naît d’une préoccupation partagée. Mais surtout, une protestation qui puise ses racines dans l’amour pour l’Église.

“C’était si dur qu’on ne pouvait pas se taire. Il nous est apparu évident: comment célébrer Pâques sans en parler?” Le film “Religieuses abusées, l’autre scandale de l’Église”, diffusé sur “Arte” début mars 2019, n’a pas choqué seulement Patricia Machill, assistante pastorale à Pfäffikon.

Le film documentaire montre la violence systématique, spirituelle et sexuelle de prêtres contre des religieuses et leur tentative de dissimulation. C’est ainsi que Patricia Machill a prêché durant la Veillée pascale, avec un cœur ardent. “J’ai terminé ma prédication par cette interrogation: ‘Si ce n’est pas aujourd’hui, quand allons-nous nous dresser contre les abus dans l’Eglise?’ À ce moment, tout le monde s’est levé. En silence. C’était un moment très fort.”

L’engagement comme vocation

L’engagement ecclésial des agents pastoraux est plus qu’un simple travail. Cette conviction affirme  la nécessité de dire d’autant plus fort que “nous faisons partie de l’Église catholique et nous nous en préoccupons beaucoup”. C’est ce qu’on retrouve dans la lettre ouverte de la paroisse “St. Benignus” de Pfäffikon.

“C’est précisément parce que les personnes engagées par l’Eglise se soucient d’elle, qu’il faut s’attaquer ouvertement aux problèmes et exiger des changements profonds”, a affirmé Ludwig Widmann, responsable laïc de cette paroisse. Les drapeaux sur le clocher de l’église, le site web de la paroisse et la lettre ouverte à signer sur les murs de l’église étaient les signes visibles de cette conviction.

Soutiens des paroissiens et réactions positives

“Les réactions des paroissiens ont toujours été positives”, rapporte Ludwig Widmann. Ils étaient en effet reconnaissants de pouvoir signer la lettre ouverte. Sur internet, des voix inconnues venant de l’extérieur de la paroisse se sont demandées si Pâques était le bon moment pour aborder la question des abus. Dans l’ensemble, cependant, de nombreuses conversations ont renforcé l’équipe pastorale et toute la paroisse.

Dans la paroisse de Jean XXIII à Greifensee-Nänikon, les paroissiens ont regardé ensemble le film documentaire. Franziska Wenzinger, une bénévole de la paroisse, ne s’est jointe que plus tard. “Les images m’auraient trop poursuivies”, craignait-elle. “Mais après le film, je suis venue pour en discuter, car le sujet est si important. Une trentaine de membres de la paroisse ont exprimé leur choc de manière très personnelle.

À la fin de cette soirée, il était clair que l’on ne peut pas ne rien faire. “Je dois me tenir droit devant mes enfants”, affirme Franziska Wenzinger avec insistance. “Si je ne m’oppose pas à ces abus et aux structures ecclésiastiques qui les encouragent et les dissimulent, je ne serai plus crédible aux jeux de mes enfants”.

Lettre ouverte

Au cours des discussions, le scandale des abus a notamment été perçu comme symptomatique de la crise globale de l’Église et de la complexité de ses causes. Finalement, une lettre ouverte a été lancée. Elle a déjà été envoyée à divers responsables de l’Eglise catholique dans le canton de Zurich et en Suisse. La lettre a été publiée sur Facebook par Franziska Driessen-Reding, présidente du Conseil synodal de Zurich, ainsi que par le nonce apostolique Thomas E. Gullickson. Le vicariat général a répondu personnellement à la paroisse.

Hella Sodies se réjouit “que notre lettre a été discutée lors de la réunion de la direction du vicariat général de Zürich et que Rudolf Vögele, responsable de la pastorale au sein du vicariat, soit prêt pour une discussion ouverte dans la paroisse”. En revanche, elle n’a pu que secouer la tête à propos de la réaction du nonce apostolique. “Nous ne nous sentons pas compris avec nos préoccupations. Et l’insinuation qu’avec ce que nous entreprenons dans et avec notre paroisse, nous détruirions l’Église, nous blesse beaucoup”.

Témoigner des expériences quotidiennes

“Nous n’avons pas connaissance de réactions négatives à ces différents engagements”, affirme Hella Sodies, responsable laïque de la paroisse. Seuls quelques-uns étaient troublés du fait qu’on ne parlait que des abus au sein de l’Eglise. “Mais comme nous sommes nous-même l’Eglise, nous devons d’abord nous regarder nous-mêmes et entreprendre quelque chose”, souligne la responsable paroissiale. “Nous ne voulions pas imposer des exigences à l’Eglise, mais partir de nos propres expériences, poursuit-elle. Dans notre paroisse, nous vivons une hiérarchie horizontale et une grande participation des paroissiens. Tout le bien et la vitalité de l’Église ne doivent pas être perdus, juste parce que certains ne sont pas capables de repenser l’Église et de mettre en œuvre les réformes structurelles nécessaires !”

Recueillis à Volketswil (ZH) en faveur d’une Eglise plus ouverte et transparente | © Manuela Matt

Des revendications soutenues par les responsables ecclésiaux

Dans leur lettre ouverte au pape François du 2 avril 2019, le vicaire général Josef Annen et la présidente du Conseil synodal Franziska Driessen-Reding ont déjà exigé plusieurs réformes: “Dans l’Eglise, il y a un besoin de tribunaux indépendants devant lesquels les droits fondamentaux peuvent être revendiqués. Les femmes doivent être capables d’assumer des responsabilités de leadership dans l’Église. L’Eglise catholique a besoin de processus synodaux dans lesquels les conditions d’accès aux fonctions ecclésiastiques (célibat obligatoire, exclusion des femmes) peuvent être décidées au niveau régional”.

Interrogé notamment sur ces protestations et les lettres ouvertes des paroisses, Josef Annen a affirmé que “toutes ces voix témoignent d’une profonde inquiétude, expriment l’indignation et présentent des revendications. C’est une bonne chose.” Certaines exigences ont déjà été satisfaites. Il mentionne notamment les directives de la Conférence des évêques suisses qui sont devenues plus sévères ainsi que le concept de protection contre les abus du diocèse de Coire. Il a invité tous les responsables de la pastorale à  thématiser au sein de leurs équipes pastorales l’engagement mutuel “Rencontre dans la responsabilité”. Annen est aussi convaincu que “ce serait faire preuve de négligence que de prétendre que tout est sous contrôle. Nous sommes et demeurons mis au défi”.

Amour pour l’Eglise et nécessité de changement

Judith Schiele, aumônier de pastorale jeunesse auprès de la paroisse Saint-Nicolas de Volketswil, avec cinq autres femmes, a organisé une veillée sur la place de la maison communale du village zurichois. “Au terme de la messe de semaine, nous avions eu encore des discussions. Quelqu’un, par exemple, avait été dérangé par le fait que la veillée avait eu lieu à l’extérieur, sur la place, et non dans l’église. Mais c’était un choix conscient d’aller dans l’espace public,” souligne l’aumônier. Judith Schiele s’est dite très heureuse que cette personne était présente à la veillée.

Un autre membre de la paroisse a soutenu qu’une telle action publique nuirait à l’Église, car les auteurs des abus étaient des personnes individuelles et non pas l’institution. “J’ai répondu que ces cas d’abus massifs n’étaient plus supportables pour moi en tant que personne engagée professionnellement dans l’Eglise, poursuit Judith Schiele. C’est pourquoi je veux montrer que nous défendons une Eglise ouverte et transparente, une Eglise qui suit Jésus Christ. Nous aimons l’Église, mais nous voyons aussi la nécessité d’un changement structurel au-delà des auteurs individuels.”

Un engagement solidaire diversifié

L’aumônier s’attendait à un maximum de 20 participants à la veillée de protestation. Elle s’est réjouie de la présence de quarante personnes. “La soirée était très harmonieuse. Les gens sont venus nous voir et nous ont remerciés pour nos déclarations personnelles. Nous avons pu passer de la colère, de l’indignation et des blessures, à la solidarité avec les victimes et à notre vision de l’Église”. Les six organisateurs sont restés tard dans la nuit, jusqu’à ce que la dernière bougie s’éteigne.

Ce qui frappe lorsque l’on regarde l’Eglise dans le canton de Zurich, c’est que l’engagement de la base est diversifié. Les barres bleu-vert du bulletin de paroisse Forum en font également partie. Plusieurs paroisses les ont utilisées sur leurs pages web respectives. Le bleu-vert est la couleur du mouvement “sexual assault awareness”. Dans différents pays, il s’engage en solidarité avec les personnes victimes d’exploitation sexuelle, sensibilise à la violence sexuelle et s’efforce de la prévenir.

Un soutien silencieux

Cela peut surprendre: les premières à protester dans la région de Zurich furent les religieuses du monastère de Fahr. Et elles l’ont fait avec un signe silencieux et pourtant fort: Depuis le mois de février 2019, elles prient tous les jeudis à cette intention. “Dans ce temps de changement, cette prière veut donner courage et confiance”, affirme Irene Gassmann, la prieure de la communauté. Son initiative est rayonnante : en Allemagne, au Luxembourg et dans de nombreuses paroisses suisses, cette prière est maintenant récitée à des rythmes différents.

“Une profonde réforme s’impose”

Se dresser et s’engager pour le changement – le mouvement se propage sans orchestration centrale. Et c’est peut-être ce qui le rend si fort. Il est notamment porté par une variété de personnes proches de l’Église qui ne peuvent être simplement mises de côté. En effet, ces membres de l’église ne veulent pas se contenter d’une protestation ponctuelle.

À Volketswil, on pense à se joindre à cette “prière du jeudi”. A Pfäffikon, un événement est prévu pour tous les paroissiens avec “Castagna”, un centre de conseil pour des victimes la violence sexuelle. Dans un an, le sujet sera abordé plus largement.

Et dans la paroisse de Greifensee, l’intention est de faire avancer les discussions avec les autres destinataires de la lettre ouverte. Pour la responsable de la paroisse, “l’enjeu est de taille. Comme il y a 500 ans, une profonde réforme s’impose à nouveau aujourd’hui dans l’Eglise”. (forum/cath.ch/dp/blb)


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