Domdidier: Témoignage du Père Ziad Hilal, prêtre jésuite en Syrie
Faire revivre la Vieille Ville de Homs, dévastée par la guerre
Domdidier, 1er juin 2014 (Apic) Après l’évacuation le 9 mai 2014 des derniers rebelles qui y étaient assiégés depuis plus de deux ans, la Vieille Ville de Homs, avec son cœur historique aux nombreuses églises chrétiennes aujourd’hui dévasté par la guerre, veut revivre. Grâce au courage de ses habitants qui reviennent peu à peu dans les quartiers d’al-Hamidiyeh et de Bustan al-Diwan, aujourd’hui en ruines, sans eau et sans électricité. «Beaucoup d’organisations internationales ont promis d’aider à reconstruire les maisons et les églises, on espère qu’elles vont tenir leurs promesses, c’est notre place ici !», lance le Père Ziad Hilal. Le jeune jésuite syrien était invité durant le week-end dans plusieurs paroisses de la Broye par l’ACAT, l’Action des Chrétiens pour l’Abolition de la Torture.
Le Père Ziad Hilal vit dans le quartier d’al-Adawya/al-Nouzha, à Homs, où il dirige le «Centre éducatif Saint-Sauveur» et 10 autres centres du même genre dans la métropole syrienne et la campagne environnante. Dans une interview accordée à l’Apic, il met en avant un autre motif pour lequel il faut retourner vivre au cœur de la Vieille Ville martyrisée: par fidélité à son ami le Père Frans van der Lugt. Le jésuite néerlandais n’a jamais abandonné ce quartier encerclé par l’armée gouvernementale, par solidarité avec les quelques familles chrétiennes et musulmanes restées sur place depuis le début du conflit dans des conditions extrêmement difficiles. Ce prêtre, âgé de 75 ans, a été brutalement assassiné, le lundi matin 7 avril 2014, dans le jardin de la Résidence des Jésuites de Bustan al-Diwan.
Un peu de terre de la tombe du Père Frans, en signe de bénédiction
C’est en raison de cet état d’esprit, de la solidarité de cet homme très engagé dans le dialogue interreligieux et qui considérait la Syrie comme sa «deuxième patrie», que le Père Ziad Hilal veut contribuer à la reconstruction du quartier. «Je me suis rendu le 8 mai à la résidence des jésuites. Là, les gens qui étaient restés avaient faim, car ils n’avaient plus de nourriture: ils en étaient venus à manger de l’herbe et des nèfles qu’ils avaient trouvés sur un arbre. Ils trempaient les noyaux de nèfles dans l’eau chaude et les faisaient frire avec de l’huile. J’ai vu que les gens avaient arrangé la tombe du Père Frans, une belle tombe ornée de roses. Dès que les rebelles ont quitté la ville, tous les civils qui sont revenus, avant même d’aller voir si leur maison existait toujours, sont allés prier et pleurer sur la tombe du Père Frans. Il y avait parmi eux des musulmans, des femmes voilées. Ils disent que c’est une personne respectable, un martyr de l’humanité. Certains ont emporté avec eux un peu de terre de sa tombe… en signe de bénédiction ! »
Si les quartiers historiques d’al-Hamidiyeh et de Bustan al-Diwan – où il ne restait plus que 24 chrétiens sur les dizaines de milliers qui y vivaient auparavant – ont été libérés, ce n’est plus qu’un champ de ruines. Des immeubles de dix étages sont à terre. Des maisons ont été piégées, et les deux premiers jours après le départ des rebelles, une douzaine de personnes ont été tuées par ces bombes cachées dans les ruines. La plupart des évêques sont revenus dans la ville, les jeunes nettoient les églises.
«C’est un travail magnifique, on voit l’unité de l’Eglise à Homs ! Le travail de nettoyage se fait aussi avec l’aide d’organisations musulmanes. Des voyous, qui s’en sont pris aux propriétés privées tant des chrétiens que des musulmans – ils cherchaient de la nourriture mais ont aussi pris l’argent et les bijoux qu’ils ont pu trouver dans les maisons – ont également causé des dégâts dans les églises. Ils ont détruit des statues et des icônes, brûlé les Ecritures saintes, dévasté des presbytères…
La négociation, seule voie pour sortir de la crise
Le Père Ziad estime que la voie des armes n’a apporté que mort et destruction, et que la seule sortie possible de cette profonde crise qui détruit le pays et sa population est la négociation. Celle-ci doit reprendre, car ›Genève II’ n’a pas apporté grand-chose. «La communauté internationale doit encourager le dialogue. Il faut absolument empêcher que les combattants étrangers pénètrent en Syrie par la frontière avec la Turquie. JB
Encadré
A la demande de l’ONU, en accord avec les autorités et les rebelles, l’évacuation de la Vieille Ville a débuté le mercredi 7 mai 2014. «Le premier jour, 5 prêtres – un maronite, un syriaque orthodoxe, un grec-orthodoxe, un syriaque catholique et moi-même – ont accompagné les bus évacuant les rebelles dans la région de Dar Al-Kabira, à une vingtaine de minutes du centre. Leur rôle était de faire le pont entre les rebelles et l’armée, et se porter garants que tout allait bien se passer. Le 2ème jour de l’évacuation, nous étions 8 prêtres dans les bus. Ceux qui sont montés dans les bus avaient l’autorisation de prendre un fusil et une grenade avec eux. Il y avait parmi eux des blessés qui avaient perdu une main ou une jambe, et des malades. Ils ont été d’accord de partir parce qu’ils n’avaient plus ni médicaments ni nourriture. Ils avaient faim, et avaient même mangé tous les pigeons du quartier. Avant de partir, ils ont écrit sur les murs: on va manger, et on reviendra ! »
«2’100 personnes sont sorties de la Vieille Ville, dont seulement 6 femmes, 2 enfants et un vieillard. Les autres étaient des combattants, des gens des quartiers de Homs, ils parlaient avec l’accent typique des Homsites. Nous n’avons pas rencontré d’étrangers. Parmi ceux qui sont partis, il y a des fondamentalistes, des fanatiques, qui disent vouloir faire tomber le régime. Ils disent que le Coran leur indique que les musulmans doivent prendre les armes, faire le djihad. Ils sont très jeunes: la plupart ont entre 16 et 30 ans, seuls quelques uns avaient plus de 40 ou 50 ans. Ils répondaient avec des slogans, leurs réponses du point de vue religieux n’étaient pas étayées. Ils portaient sur eux de petits livres récemment imprimés, sur la manière de faire le jihad. Avant la guerre, ils travaillaient dans de petits métiers, des garages, des petits ateliers… Ils ont reçu des ordres selon lesquels ils devaient combattre le régime. En février dernier, suite à un accord entre les rebelles et le gouverneur de Homs, leurs familles – 1’400 femmes et enfants – avaient déjà été évacuées et les combattants se sentaient de plus en plus seuls, sans nourriture ni médicaments. D’autre part, le gouvernement voulait que la ville soit totalement libérée pour l’élection présidentielle du 3 juin. C’est très symbolique, car Homs est le berceau de l’insurrection. Il a fallu deux bons mois de négociations pour arriver à cette issue. Mais cela a montré l’importance de négocier, car on a vu qu’il n’y a que le dialogue, pas les armes, qui peut apporter une solution à cette crise qui détruit le pays et cause tant de souffrances à sa population. Nous sommes un seul peuple. Il n’y a pas d’autre chemin que la réconciliation ! » (apic/be)



