Félix Kir: «Vous reprendrez bien un verre de blanc-cassis?»
Assis dans le train qui le conduit de Dijon à Paris où il siège à l’Assemblée nationale, Félix Kir ouvre sa sacoche pour en tirer deux bouteilles, une de vin blanc aligoté et une de liqueur de cassis. Durant le trajet, le chanoine aura bien le temps de partager l’apéritif auquel il a donné son nom, avec quelque voyageur de passage. Bon vivant, charismatique, le prêtre bourguignon aime le bon vin.
Mais réduire le prélat à un cocktail n’est pas rendre justice à un homme dont la longue vie fut aussi intrépide que passionnante.
Cheveux en bataille sous son béret, vêtu d’une soutane noire élimée, allure débonnaire, contact facile, verbe haut, Félix Kir ne passe pas inaperçu. Il a construit sa réputation déjà avant la Première guerre mondiale, jusqu’à devenir maire de Dijon et député à l’Assemblée nationale française.
Le prêtre a traversé toutes les grandes crises du XXe siècle, tant nationales qu’internationales, la séparation de l’Église et de l’Etat, la Première Guerre mondiale, l’Occupation, la Guerre Froide, en tant qu’acteur et non spectateur. Le personnage, tant religieux que politique est un homme inoubliable, truculent, à la répartie impitoyable.
Fils de coiffeur
Félix Kir naît en 1876 dans une famille d’origine alsacienne, à Alise-sainte-Reine, l’Alesia de Vercingétorix. Son père cheminot est devenu coiffeur itinérant après un accident de travail. Bien que pauvre, la famille possède un solide sens républicain. A l’école le petit Félix se fait remarquer par sa vivacité d’esprit, il est un bon élève et il devient aussi un enfant de cœur dévoué, mais ses parents n’ont pas les moyens de l’envoyer à l’école secondaire. Le garçon n’a pas du tout envie d’apprendre le métier de coiffeur de son père. A l’âge de quinze ans, sa planche de salut sera l’entrée au petit séminaire, la carrière ecclésiastique étant le meilleur moyen pour les enfants pauvres des campagnes d’accéder à une formation supérieure.
A la fin du petit séminaire, le jeune Félix est astreint au service militaire. En effet depuis 1889, la loi dite ‘des curés sac au dos’ a supprimé les dispenses aux séminaristes. Désormais, tous les membres du clergé doivent servir sous les drapeaux. De cette période, il garde un goût pour le sport et la camaraderie.

En 1896, Félix Kir entre au grand séminaire. Il est ordonnée prêtre en 1901. Pour l’Église en France la période est très chahutée par la lutte anticléricale qui aboutira à la séparation de l’Église et de l’État en 1905. C’est alors que le jeune vicaire développe sons sens politique.
Séparation Eglise-Etat
Avec la loi de 1905, la gestion des biens de l’Église est attribuée après inventaire à des associations cultuelles de fidèles. L’Etat ordonne que soient recensés tous les biens de chaque église. La «campagne des inventaires» commence. L’Église s’y oppose vigoureusement, ce qui conduit à des affrontements quelquefois violents.
Le jeune vicaire Kir est combatif et il ne laissera pas son église vandalisée. Pendant deux jours, avec un autre prêtre, il tient tête à la police et au commissaire de Dijon! Kir est fondamentalement républicain, mais il a compris que «la campagne des inventaires» est une erreur qui risque de détourner de la République un grand nombre de citoyens des milieux populaires profondément attachés à la religion. Finalement les inventaires seront stoppés, mais la tension restera vive. Kir dira plus tard: «A qui la faute si quelquefois la religion s’est trouvée transplantée sur le terrain de la lutte politique? Aux politiciens!»
En 1910, Félix Kir est envoyé comme curé de campagne à Bèze. Il y affronte une municipalité socialiste. Pour attirer la jeunesse, il fonde une association sportive qu’il baptise «Les marsouins» et acquiert une popularité incontestable.
Le poilu
Arrive l’été 1914, sac au dos, le prêtre quitte sa paroisse pour rejoindre les soldats de la Grande guerre. Félix Kir est mobilisé comme 23’000 autres prêtres dont plus de 3’000 laisseront leur vie. Le prêtre n’est pas aumônier, mais agent sanitaire. Ses états de services lui valent la Croix de Guerre. Une nouvelle page de sa légende s’écrit, celle du poilu.
Après quatre ans et demi de guerre, le retour à la vie ecclésiale à Bèze n’est pas si facile. Les noms de nombreux jeunes ‘des Marsouins’ figurent sur le monument aux morts. En 1924, il est promu curé-doyen de Nolay, où il entre en conflit avec le maire socialiste… car il estime le loyer de la cure trop cher.
Le propagandiste
En 1928, l’évêque de Dijon qui reconnaît son talent de débatteur, promeut Félix Kir directeur des Œuvres diocésaines. Il part s’installer à Dijon et en 1931, devient chanoine honoraire. Il anime puis dirige l’hebdomadaire de l’évêché Le Bien du peuple de Bourgogne. Plusieurs fois par semaine, il sillonne la campagne pour donner des causeries populaires, ou il affiche des idées conservatrices, il prône le protectionnisme, propose de «liquider le marxisme une bonne fois pour toutes» et de ralentir l’immigration. Il est hostile au Front populaire de Léon Blum.
Defensor civitatis
Le 15 juin 1940 une division allemande avance sur Dijon. Le lendemain, le maire quitte la cité … Le préfet ordonne l’évacuation de la ville et 50’000 Dijonnais se lancent sur les routes … Face aux Allemands, une délégation de cinq personnes est mise en place pour gérer la cité. Le chanoine Kir en fait partie. Il devient defensor civitatis (le défenseur de la cité) chargé de négocier avec l’occupant. Comme des millions de ses compatriotes, le chanoine est alors pétainiste.
Bien qu’éloignée du front, Dijon devient centre de transit pour des dizaines de milliers de prisonniers de guerre en attente d’une déportation en Allemagne. Profitant de sa position, le chanoine facilite les évasions du camp de Longvic-les-Dijon, ce qui lui vaut d’être arrêté par les Allemands. Condamné à mort, il est cependant gracié et relâché après deux mois d’incarcération, mais écarté de toute charge publique.
Il se mue alors en dénonciateur des Allemands et devient une figure du patriotisme populaire. Les collaborateurs du régime de Vichy, le voient d’un très mauvais œil. Arrêté une seconde fois en octobre 1943, il est libéré au bout de quelques heures. Le 26 janvier 1944, il est victime d’un attentat. Deux hommes déboulent chez lui et lui tirent dessus. Blessé de plusieurs balles, il décide de quitter Dijon pour se réfugier à la campagne. En septembre, voyant arriver la libération de la France, il fait à pieds, à 68 ans, les 110 kilomètres qui séparent le village où il s’est réfugié de Dijon où il arrive le jour de la libération de la ville, le 11 septembre 1944 sur un char de la première armée française. La page du grand résistant est écrite!
Maire de Dijon
Le 18 septembre, le chanoine Kir entre au Conseil municipal. Aux élections d’avril 1945, il se présente comme «partisan sans réserve de l’action du général de Gaulle, partisan du Conseil national de la Résistance». Il remporte la mairie avec 53% des suffrages. Il endosse écharpe tricolore qu’il portera jusqu’à sa mort, 23 ans plus tard.
Elu également conseiller général de Côte d’Or et député à l’Assemblée nationale. Il participe aux débats toujours vêtu de sa soutane noire. Sa truculence, son sens de la répartie, ses bons mots prononcés avec l’accent rocailleux du terroir bourguignon font merveille dans l’hémicycle, et dans la presse même si son exagération, voire sa mythomanie, sont souvent décriés. En tant que doyen d’âge, il présidera même la première séance parlementaire de la 5e République en octobre 1958.
Ami de Nikita Krouchtchev
Actif pour sa ville, dont il est réélu maire à quatre reprises, il laissera entre autres réalisations la création d’un lac artificiel pour protéger la ville des crues de l’Ouche et offrir aux habitants un lieu de détente et de baignade très apprécié et qui porte aujourd’hui son nom.

Un des dernières facéties du chanoine est l’invitation à Dijon du dirigeant soviétique Nikita Krouchtchev en 1960. Farouchement anticommuniste, il admire cependant les Soviétiques pour leur rôle dans l’écrasement du nazisme. Dijon crée un jumelage avec Stalingrad, le «Verdun de la seconde guerre mondiale» selon le mot du chanoine. Devant la réprobation de son évêque, qui évoque la persécution des chrétiens en URSS, le chanoine quitte cependant la ville pendant deux jours afin d’éviter une rencontre avec le dirigeant communiste. Il rencontrera cependant Khrouchtchev quelques semaines plus tard à Paris et visitera le Kremlin en 1964.
Dernier clin d’œil à l’histoire Félix Kir rend son dernier soupir le 25 avril 1968, à l’âge de 92 ans, quelque jours avant l’éclatement de la révolte étudiante à Paris. Il est enterré à Alise-sainte-Reine dans une tombe portant uniquement les trois lettres KIR. (cath.ch/mp)

Le kir
Félix Kir avec son sens rabelaisien de la conversation fait à chaque occasion la promotion d’un apéritif de sa région, le blanc cassis, que certains appellent le ‘rince-cochon’. S’il n’est pas l’inventeur de ce breuvage, il en fut le promoteur, au point de lui donner son nom.
L’invention de ce mélange de vin blanc aligoté et de liqueur de cassis remonterait à 1904 et reviendrait à un sommelier d’un restaurant où le maire de Dijon, Henri Barabant, avait ses habitudes. Appréciant ce mélange, et par souci d’économies, il avait proposé de le servir, à la place du champagne, lors des réceptions offertes par la municipalité. La coutume fut maintenue par ses successeurs.
En 1952, la maison qui produit la liqueur de cassis demande au chanoine Kir l’autorisation d’utiliser son nom pour promouvoir sa boisson. Bon prince, le chanoine donne formellement son agrément et le terme ‘Kir’ est déposé a l’institut national de la propriété industrielle.
Mais le chanoine avait oublié la concurrence. Comme il refuse toute discrimination entre producteurs, il précise en 1955 que l’autorisation d’utiliser son nom n’est pas un monopole. S’en suivent des années de contestations juridiques qui aboutissent à un procès en 1980. L’affaire est enfin tranchée en 1992, lorsque le tribunal stipule que le mot Kir est bien une marque commerciale protégée. Un décision qui restera lettre morte puisqu’entre-temps le terme ‘kir’ est entré dans le dictionnaire des noms communs. MP
Les réparties du chanoine Kir
Quelques-unes des réparties du chanoine Kir sont restées dans les mémoires. Petit florilège: A un officier allemand venu lui réclamer de la paille: «Vous n’êtes pas ici dans une écurie!»
A un député qui lui reproche de changer d’avis: «On m’accuse de retourner ma veste, et pourtant voyez, elle est noire des deux côtés.»
Lorsque lui propose d’entrer au Sénat: «Et pourquoi pas à l’hospice? Rien à faire, je n’irai pas dans une maison de vieux.»
A un opposant qui lui demandait pourquoi il ne s’est jamais marié, il répond «pour ne pas être cocu! Comme toi !»
S’exprimant en face à des grévistes en colère: «Je savais que le rouge faisait peur aux taureaux, mais je ne savais pas que le noir faisait gueuler les vaches !»
A ceux qui critiquent son invitation à Nikita Krouchtchev: «Je me fiche pas mal de ces crustacés!» MP
Au cours de l’histoire, de nombreuses personnalités catholiques, certaines méconnues, ont contribué à la civilisation dans divers domaines. cath.ch propose d’en mettre certaines en lumière à travers une série bimensuelle.


