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Filles et fils de Dieu: égalité baptismale et différence sexuelle

Comment articuler l’égalité entre hommes et femmes et leur différence sexuelle? La question est d’autant plus pertinente que les inégalités sont dénoncées aujourd’hui de manière toujours plus forte dans l’Église comme dans la société. Et pourtant… l’exigence de libération des femmes et leur égale dignité avec les hommes sont intrinsèques à l’Évangile. L’égalité n’est pas qu’un mot de la Révolution française; elle est profondément évangélique, souligne le Père Luca Castiglioni* dans un récent ouvrage.

Propos recueillis par Emmanuel Rey, Disciples aujourd’hui

Comment résumer l’angle d’attaque de votre réflexion?La question qui me tient à cœur est celle-ci: avons-nous – l’Église – entendu la voix des femmes (chrétiennes), celle qui s’est levée avec ses remontrances et ses propositions depuis l’époque moderne et jusqu’à aujourd’hui? Suivent d’autres questions: les réponses données par l’Église sont-elles à la hauteur? Comment la foi peut-elle aider concrètement à penser et à vivre des relations de véritable égalité entre hommes et femmes? Avons-nous conscience que la réponse à ces questions se trouve dans notre Tradition propre? L’égalité n’est pas qu’un mot de la Révolution française; elle est profondément évangélique.

Le Père Luca Castiglione est professeur de théologie au séminaire de Milan | DR

Écouter la voix des femmes vous a conduit à analyser le phénomène du féminisme.
Globalement la première vague du féminisme à la fin du XIXe siècle a cherché à affirmer les femmes en les comparant aux hommes. Elle a visé l’émancipation sociale et les droits civiques. Les féminismes de la deuxième vague (années 1970) ont mis l’accent d’abord sur l’égalité des hommes et des femmes, ensuite sur les différences qui les caractérisent, tandis que ceux de la troisième vague (années 1990) ont plutôt prôné une vision de la sexualité dénaturalisée: la culture seule ayant de la valeur dans la formation de l’identité sexuelle, il s’agit de «défaire» le genre, réalité socialement construite et imposée par les hommes.

«Nos sociétés occidentales considèrent-elles vraiment les femmes comme les égales des hommes?»

L’anthropologie chrétienne a toujours affirmé l’égalité des hommes et des femmes, créés à l’image de Dieu.
Oui, elle a aussi entériné l’idée d’une nature différenciée sortie des mains du Créateur, mais malheureusement elle a eu tendance à justifier théologiquement la subordination des femmes aux hommes. C’est toute l’ambiguïté de l’anthropologie classique: la nouveauté évangélique de l’égale dignité des filles et fils de Dieu aurait pu bouleverser un système androcentrique qui prônait la soumission et l’obéissance des femmes, mais cela ne s’est pas fait.

En d’autres termes, le christianisme a manqué la possibilité de transformer la société et se retrouve maintenant en retard?
Je nuancerais cette affirmation. Certes, il nous semble aujourd’hui que la participation des femmes aux prises de décisions dans l’Église évolue lentement. Mais nos sociétés occidentales considèrent-elles vraiment les femmes comme les égales des hommes? Leur reconnaissance sociale n’est pas acquise partout, leur corps est souvent considéré comme un objet, les plafonds de verre existent bel et bien, sans parler des féminicides. On doit constater de réels retards du côté de l’Église mais on ne doit pas oublier que la nouveauté de l’Évangile conserve sa force de conversion: l’Église a la mission de l’instiller dans tous les milieux de la société.

Marie-Madeleine est la première à rencontrer Jésus réssucité | Pierre-Paul Rubens 1620 Kunsthalle Bremen

Comment le magistère a-t-il réagi face aux changements de la modernité ? N’y a-t-il pas une distance entre ses affirmations et la réalité?
Il ne faut pas sous-estimer certaines avancées décisives comme l’intuition du pape Jean XXIII qui, dans son encyclique Pacem in terris (1963), considère la promotion de la femme comme un «signe des temps». Le concile Vatican II n’a pas abordé directement la «question féminine» mais il a affirmé l’égalité fondamentale entre hommes et femmes. Les interventions des pères conciliaires indiquent clairement une prise de conscience, à l’instar de cette exclamation du cardinal belge Léon-Joseph Suenens à la fin de la deuxième session conciliaire: «Pourquoi discutons-nous de la réalité de l’Église quand la moitié de l’Église n’est même pas représentée? ». Quant à la curie romaine, elle a intégré progressivement des femmes. Et n’oublions pas que dans la partie invisible – celle qui n’émerge pas dans les médias – œuvrent d’innombrables femmes, et ce depuis longtemps. Sans les femmes, l’Église ne serait pas ce qu’elle est et ne ferait pas ce qu’elle fait. Cela étant, il faut reconnaître que bien peu de femmes participent aux processus décisionnels. Or, le pape François a posé certains choix dans cette direction, les derniers étant le motu proprio Spiritus Domini et la nomination de Soeur Nathalie Bequart comme sous-secrétaire du synode des évêques. Mais si ce document et cette nomination deviennent des breaking news, c’est bien le signe qu’il y a encore beaucoup à faire…

«Le bonheur relève du fait que le «vis-à-vis» entre femmes et hommes a lieu, tandis que le malheur vient lorsque l’un parle à la place de l’autre»

On en arrive donc inévitablement à la question de l’ordination des femmes.
C’est une question complexe qu’il ne faut pas aborder de manière caricaturale ou simpliste. Si l’on y parvient, c’est déjà une victoire car on a résisté à la tentation de formuler une réponse rapide à une question difficile. C’est une manière de dire: prenons le temps d’examiner la question posément, sans avoir peur. Dans mon ouvrage, je cherche à entrer, de manière apaisée, dans un débat qui n’est pas du tout aisé.

Le Père Castiglioni s’interroge sur l’égalité homme femme

Après avoir entendu la voix des femmes et la voix de l’Église, vous revisitez les Écritures en vous attardant sur le livre de la Genèse et sur le Cantique des cantiques. Quels chemins de malheur et de bonheur avez-vous repéré pour vivre la différence sexuelle?
Nous pourrions dire que, dans la Bible, le bonheur relève du fait que le «vis-à-vis» entre femmes et hommes a lieu, tandis que le malheur vient lorsque quelqu’un parle à la place de l’autre. À ce sujet, je suggère la lecture des ouvrages du bibliste belge André Wénin. Le livre de la Genèse propose un long chemin qui part de l’absence de dialogue (entre Adam et Ève) et progresse en paroles mal dites, en silences, en avancées et retours en arrière, jusqu’à ce qu’un dialogue s’installe entre Abraham et Sarah. Lorsque le dialogue s’installe, il est fécond. Dans le Cantique des cantiques, on devine la splendeur d’une relation accomplie.

Dans les évangiles, les rencontres de Jésus avec des femmes offrent des relations révélatrices.
Des femmes très différentes sont entrées en relation avec Jésus. Au-delà de leurs différences, on peut relever certains traits communs comme le fait que la plupart sont pauvres et confiantes (ce qui les dispose à la foi), que Jésus ne les a pas exclues mais qu’il les a considérées dignes de ses gestes de guérison, d’attention et d’entendre son enseignement. À cette époque, c’est déjà un pas énorme ! Mais il faut aller plus loin : Jésus est un libérateur qui sape les fondations d’une société androcentrique et patriarcale, introduisant une manière inédite de vivre les rapports homme-femme.
L’attitude de libération de Jésus passe aussi par ses silences: il n’a pas considéré les femmes comme une catégorie, il n’a pas parlé de leur nature, de leur spécificité féminine ou de leur vocation propre (en tant que mères, épouses ou vierges), il ne les a pas assimilées à un rôle figé.

«Pour saint Paul, homme et femme sont ‘un’ dans le Christ»

Dans les écrits de saint Paul, vous soulignez le caractère eschatologique des relations des hommes et des femmes.
Les théologiens ont beaucoup cherché à comprendre comment saint Paul pensait l’égalité entre les hommes et les femmes. En fait, l’Apôtre a surtout mis l’accent sur un principe plus fondamental: hommes et femmes sont «un» dans le Christ (cf. Ga 3, 26-28) et c’est le lieu de leur véritable dignité. Tout le reste en découle. Je pense que Paul a bien raison de concevoir les différences, même sexuelles, de façon charismatique : l’unicité de chacun est au service du Corps du Christ qu’est l’Église. La différence gagne à être pensée comme quelque chose d’offert au service de la communauté plutôt qu’en termes hiérarchiques ou conflictuels. Dans cette perspective eschatologique, seule compte la foi en Dieu: c’est elle qui rend les hommes et les femmes égaux et qui, en même temps, rend chacun unique et incomparable.

Marie-Madeleine pénitente, Le Greco, 1576, Musée des beaux-arts de Budapest

À partir des Écritures et du concile Vatican II, vous suggérez un parcours de conversion pour que l’Église soit attentive aux charismes des baptisés. Quelles sont vos pistes?
La première étape de ce parcours est la plus fondamentale: reconnaître qu’il y a encore un problème, ne pas le cacher, accepter d’y réfléchir. D’autres propositions suivent. Ne pas parler à la place des femmes, ou ne pas parler d’elles entre hommes sans parler avec elles. Éviter l’idéalisation: il me semble que c’est une limite de la «théologie de la Femme», qui fait en quelque sorte de la Vierge Marie la quintessence de la féminité. Penser à ne pas toujours dire «oui, mais», avoir le courage de se remettre en question.
Beaucoup de chrétiennes ne se mettent pas dans une position infantilisante et n’attendent pas des solutions d’en-haut. Elles s’engagent énormément dans l’Église et poursuivent son œuvre missionnaire. Ce qui compte, à mon sens, c’est qu’elles soient réactives, prêtes au changement, et que l’habitude de collaborer à égalité avec les hommes s’installe, là où cela est possible. C’est le relationnel qui est fondamental. (cath.ch/da/er/mp)

*Luca Castiglioni: Filles et fils de Dieu. Egalité baptismale et différence sexuelle, Paris 2020 Editions du Cerf. Cet ouvrage est l’adaptation de sa thèse en théologie défendue en 2019 au Centre Sèvres, à Paris, sous la direction du Père Christoph Théobald.

Luca Castiglioni
Né à Legnano en 1981, Luca Castiglioni a été ordonné prêtre en 2007. Il a étudié la théologie à Milan, Rome et Paris. Depuis 2015, il enseigne la théologie fondamentale au Séminaire de Milan à Venegono Inferiore. Le P. Castiglioni est également vicaire de quatre paroisses au bord du lac de Varèse. Il accompagne le parcours diocésain des fiancés et fait partie des Équipes Notre-Dame.

Adam et Eve au paradis, Lucas Cranach l'Ancien | Musée d'art et d'histoire de Vienne
4 avril 2021 | 17:00
par Rédaction
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