France: Document des évêques: les chrétiens interpellés sur la question de l’argent
Non à l’argent «idole»
Paris, 7 juin 2000 (APIC) Attention à ne pas faire de l’argent une idole. C’est en ces termes que le Conseil national de la Solidarité et la Commission sociale de l’épiscopat français met en garde les chrétiens, dans un document publié mardi en France. L’argent est un moyen d’échange, un outil utile pour favoriser des relations humanisantes entre les hommes, rappelle le document. Mais l’argent peut aussi devenir une fin, «un instrument de la volonté de puissance qui peut faire perdre la tête, un absolu qui se substitue au vrai Dieu: il peut devenir une idole».
Le document se veut également critique à l’égard de certaines paroisses et communautés: jusqu’où va le partage entre les différentes Eglises dans le monde, entre les diocèses d’un même pays. Certaines communautés chrétiennes, certaines Eglises locales, est-il rappelé, ne savent comment utiliser leur argent, voire comment le placer pendant que des dizaines d’autres n’ont pas les moyens de faire vivre décemment leurs prêtres.
«Ne serait-il pas profondément évangélique de considérer que la somme des multiples collectes puisse atteindre le niveau de la dîme dont il est question dans la Bible (10 % de nos revenus) ?» Cette suggestion, on la trouve dans le document publié mardi. Un texte proposé dans la dynamique du Jubilé et des actions telles que la campagne pour l’annulation de la dette.
Le Conseil national de la Solidarité, présidé par Mgr Georges Pontier, évêque de La Rochelle, et la Commission sociale des évêques, présidée par Mgr Olivier de Berranger, évêque de Saint-Denis, ont rédigé ce texte pour aider les communautés chrétiennes à réfléchir à leur attitude vis-à-vis de l’argent et des biens matériels en général.
Une idole qui sépare d’autrui
Le document commence par évoquer une longue tradition de pensée religieuse sur la gestion des biens. Elle commence dès la première page de la Bible: la terre appartient d’abord à Dieu, qui l’a confiée aux hommes pour produire du fruit au bénéfice de toute l’humanité. L’argent est un moyen d’échange, un outil utile pour favoriser des relations humanisantes entre les hommes. Mais l’argent peut aussi devenir une fin, un instrument de la volonté de puissance qui peut faire perdre la tête, un absolu qui se substitue au vrai Dieu: il peut devenir une idole. Le texte renvoie ici à l’Evangile de Luc, qui n’hésite pas à qualifier l’argent de «trompeur», en dénonce les pièges: l’aliénation de la personne dans l’avoir (parabole du riche insensé, Lc 12, 16-21), et la rupture avec les autres (parabole de Lazare et du riche, Lc 16, 19-31).
«Le grand malheur de l’argent transformé en idole, c’est qu’il sépare d’autrui, souligne le document. Plus on est riche, plus on risque de ne plus voir et entendre les autres. Les biens de ce monde, qui devraient être un signe de communication, de communion, deviennent un obstacle, un mur».
La parole libératrice de l’Evangile
Le texte montre ensuite comment, dans l’Evangile, la personne qui accueille le message de Jésus change radicalement d’attitude face à l’argent. La conversion évangélique prend deux formes principales. La première est le partage, sur lequel s’est fondée la première communauté chrétienne – le document renvoie aux Actes des apôtres, avant de citer saint Basile et le Concile Vatican II, qui a fortement rappelé la «destination universelle des biens». La seconde, c’est de «tout quitter», comme l’ont fait les premiers moines et, à leur suite, François d’Assise et tant d’autres, et comme le font encore aujourd’hui des personnes, des Instituts religieux et des communautés diverses qui témoignent de l’appel prophétique de l’Evangile: «Ce que tu as, vends-le et donne-le aux pauvres et tu auras un trésor dans le ciel».
Diverses façons d’être solidaire aujourd’hui
Le document constate que «le partage existe déjà, heureusement, sous de multiples formes», l’une a pour nom impôts. «Le propos n’est pas d’entrer dans le débat sur l’équité du système fiscal, ni sur les réformes à accomplir, mais de rappeler que le principe même de l’impôt est conforme à l’Evangile». «Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu», dit en effet Jésus. «A qui l’impôt, l’impôt ; à qui les taxes, les taxes», ajoute saint Paul. Les impôts contribuent pour une part à la redistribution des richesses.
«Actuellement, en France, les deux tiers des prélèvements sont à destination sociale. Cela invite à vivre la relation aux impôts d’une manière positive. D’accord pour améliorer le système et exiger que l’argent public serve l’intérêt commun; par contre, chercher par tous les moyens à échapper à ce que nous devons à la communauté en fonction de notre richesse n’est que malhonnêteté et vol».
Parmi d’autres formes de partage, il y a la participation aux collectes de l’Eglise, «essentielle, souvent méconnue». L’Eglise de France, rappelle le docuement, vit intégralement de la générosité de ses fidèles et de nombreux diocèses se trouvent, financièrement, dans une situation très précaire. Et que dire des Eglises des pays pauvres ?
Mais le texte va plus loin: «Ne serait-il pas profondément évangélique de considérer que la somme des multiples collectes puisse atteindre le niveau de la dîme dont il est question dans la Bible (10 % de nos revenus) ?» Et de noter: «Nous serions encore loin de répondre aux besoins criants des 2,8 milliards d’êtres humains qui n’ont pas deux dollars par jour pour vivre. Mais nous serions sur la route de l’appel évangélique au partage». Le document rappelle encore que les Pères de l’Eglise, au début du christianisme, donnaient ce point de repère: «La mesure du dépouillement doit être l’échelle de l’infortune de ceux qui n’ont rien».
Le document souligne que le partage ne peut se réduire à une contribution financière: «Donner de l’argent sans se donner soi-même est un mensonge. Partager veut dire, dans la mesure de ses moyens, donner de son temps, de son avoir, de son pouvoir, de ses qualifications, des dons reçus. C’est aussi participer à l’une ou l’autre des associations de solidarité».
Balayer devant sa porte
La bonne gérance de ce que l’on possède en vue du bien commun n’est pas le privilège des personnes, elle est le devoir de la société et de toutes les communautés ecclésiales. D’où la question: aujourd’hui, jusqu’où va le partage entre les différentes Eglises dans le monde, entre les diocèses d’un même pays, entre les paroisses, les communautés, les mouvements et les services d’Eglise dans le diocèse? «Certaines communautés chrétiennes, certaines Eglises locales, est-il rappelé, ne savent comment utiliser leur argent, voire comment le placer pendant que des dizaines d’autres n’ont pas les moyens de faire vivre décemment leurs prêtres et leurs permanents pastoraux ni de s’engager dans des activités nécessaires à l’évangélisation».
Dès le début de l’Eglise, Paul organisait, dans les communautés qu’il avait fondées, des collectes à l’intention de la communauté de Jérusalem qui était dans le besoin. Le document commente: «Si les chrétiens souhaitent que l’Etat soit plus généreux envers les exclus de notre société, envers les immigrés, envers les pays les plus endettés, il leur est urgent de montrer l’exemple non seulement au niveau personnel, mais aussi au plan collectif».
Tous responsables
Cette réflexion sur l’argent et les biens veut rendre plus attentifs à la dimension sociale du Jubilé, qui, «puisque la justice est toujours en retard sur la vie des personnes et la survie de beaucoup» est donné aux chrétiens comme un temps où «la remise des dettes, la restitution de la terre et la libération des esclaves» sont vécus comme «une annonce prophétique du temps messianique, lorsque Dieu viendra lui-même achever la création en la renouvelant de fond en comble».
Pour vivre pleinement le Jubilé, les catholiques ne peuvent se désintéresser des campagnes pour l’annulation de la dette pour un commerce plus équitable et plus solidaire, pour une moralisation plus sérieuse des flux financiers incontrôlés qui gravitent tout autour de notre planète. «Dans les débats actuels concernant le pouvoir de l’argent, la bulle financière, la Bourse sur Internet, le choix des investissements, insiste le texte, les chrétiens ne peuvent pas rester les bras croisés ni être absents du débat, laissant à d’autres le soin de prendre des initiatives pour que les pauvres ne soient ni les victimes ni les otages d’un système sans alternative! La gestion de nos biens personnels en fonction des exigences de l’Evangile nous rendra plus créatifs dans notre participation à la gestion des biens collectifs…»
L’argent, conclut le document, n’est pas tout et ne peut pas tout; il ne peut apporter la joie de comprendre et de connaître, la joie d’admirer, la joie d’aimer et d’être aimé, le respect du gratuit et du contemplatif, le sens du partage et de la solidarité!. (apic/cip/pr)



