France: Hiver 54, hiver 2004: 50 ans après, le nouvel appel de l’abbé Pierre

«C’est la guerre»

Paris, 26 décembre 2003 (Apic) Cinquante ans après son appel à une «insurrection de la bonté» contre la misère, l’abbé Pierre, à 91 ans, lance dans l’édition de «la Croix» du samedi 27 décembre un nouveau combat pour arracher en France les trois millions de personnes mal logées à la détresse du dénuement. Sous le titre «C’est la guerre», le quotidien catholique publie ce nouvel appel, 50 ans après son retentissant appel de l’hiver 54.

«Pour vaincre le malheur, osons ouvrir les yeux et combattre. Le monde est malheureux. Ceux d’entre nous qui ne sont pas affamés, ni sans travail, ni sans logis, saurons-nous vivre ce que la détresse implacable des autres réclame de nous?»

Le monde est malheureux. Probablement plus que jamais. Lance l’abbé Pierre dans sa nouvelle croisade relayée par «La Croix». «Il l’est à l’échelle du monde entier car il y a l’aveugle refus de chefs d’Etats de mettre un frein à la pollution – dont s’enrichissent des chefs d’industrie – tandis qu’elle détraque irrémédiablement notre terre, comme le crient les inondations survenant à tour de rôle dans tous les continents. Et on nous dit que ce n’est qu’un début. Réagissons, il est encore temps!»

Réagissons pour vaincre le malheur qui se répand avec les écarts scandaleux entre ce que l’on gagne dans les pays pauvres et dans les pays riches, provoquant l’irrésistible émigration de ceux qui ont pu acquérir une compétence universitaire, demande l’abbé Pierre.

Malheur. Et encore le malheur ! «Avec l’immigration toujours croissante de ceux qui ne veulent pas désespérer. Et ce n’est qu’un début. Peut-on prévoir ce que cela sera bientôt si on est attentif à l’éveil d’un million et demi de Chinois et un million d’Indiens ? Quant au malheur français, on le voit dans la manière de vivre de ces 200’000 familles ruinées chaque année et privées de tout, par la faillite qui frappe chaque année 200’000 entreprises, abattant un million de personnes. Voudrait-on que l’Etat réduise les budgets de l’éducation, de la santé ou quels autres? Nous ne saurions nous arracher de nos malheurs par quelques grands travaux comme le firent les dictatures. Réagissons, il est encore temps ! C’est la guerre!»

«Oui, il faut le crier!»

Le nouvel appel à la guerre contre la détresse humaine de l’abbé Pierre pourrait bien embarrasser à plus d’un titre le gouvernement français. Première personnalité de l’hexagone dans le coeur des Français, l’abbé Pierre, malgré son âge, ne mâche ni ses mots ni ne relâchera sans doute son action.

Il s’interroge: «Qui accepterait de voir annuler ses allocations de survie, alors qu’en France plus de trois millions de personnes sont indignement mal logées? Nous savons tous que la France, comme l’Allemagne, parmi d’autres nations européennes, passe par un temps de restrictions de ses moyens. Un à un tous les budgets sont rognés. Refusons à tous ceux qui décident, élus et ministre du logement, le droit de diminuer le budget logement. Deux millions de Français sont encore mal logés ou dans des gîtes inhumains surpeuplés. 50’000 sans logis grelottent dans le froid, ou meurent écrasés de chaleur dans les canicules. Cette réalité ne peut que pousser la jeunesse au désespoir ou à la délinquance. Nous qui sommes logés, que serions-nous si, dans notre enfance, nous avions dû grandir dans cette détresse ? Où en serait notre santé ? Qu’aurait été notre scolarité ?»

Oui, il faut le crier, martèle l’abbé, fondateur d’Emmaüs: «Assez d’indifférence ou d’aveuglement ! Agissons tous, où que nous soyons, pour interdire que soit encore, cette année, réduite la construction de logements et sauvons par priorité les logements sociaux à la portée des plus démunis.

«N’ayons pas peur»

Et l’abbé Pierre de demander de ne pas oublier l’Eternel et de conclure en relevant que la science est certes merveilleuse. Mais qu’elle n’a pas réponse à tout. «Peut-on vraiment saisir l’Eternel à force de grossir la petitesse des atomes, comme les astronautes enfantins riant de ne l’avoir pas vu dans la démesure de l’espace?»

N’ayons pas peur. A l’heure de mourir, n’ayons pas peur!, termine l’abbé Pierre. «Nous nous verrons en pleine lumière devant Notre Père avec les péchés de notre vie. Mais Notre Dame, la Vierge Marie, aux côtés de Jésus Notre Seigneur dira au Père : «Oui, il ou elle a été pêcheur. Mais, Père, regarde comme il ou elle a vécu pour les pauvres avec les pauvres, pour leur redonner leur pain et leur dignité». Alors Jésus dira : «Père, oui, celui-ci ou celle-là sont de mes amis». Et notre Père dira : «Merci d’avoir aimé comme vraiment un de mes fils, pour rendre croyable que je suis Amour, malgré tout ce qui, dans la Nature et dans l’Histoire, semble le nier»«.

L’appel sur Radio Luxembourg

Avec Radio Luxembourg en 1954, l’abbé Pierre avait choisi le média de l’émotion. En 1954 encore, la France comptait 1,76 million d’étrangers. Cinquante ans plus tard, elle en en compte 3,25 millions. Alors que les compagnons d’Emmaüs qu’il a fondé son toujours sur le terrain, voire plus que jamais, les conditions de vie des laissés-pour-compte ne se sont guère améliorées aujourd’hui. Des poches de misère ont resurgi à la lisère des villes. Ces nouveaux bidonvilles, estime le fondateur d’Emmaüs, ne sont que la manifestation marginale des mauvaises conditions de logement qui frappent actuellement 3 millions de Français. (apic/cx/pr)

26 décembre 2003 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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