La France se mobilise mollement pour le développement durable

France: Jean-Pierre Ribaut, de Pax Christi, commente la santé et l’environnement

Jean-Claude Noyé, correspondant de l’Apic à Paris

Paris, 22 juin 2004 (Apic) En France, du 16 au 27 juin et à l’initiative du ministère de l’écologie, plus d’un millier de manifestations vont sensibiliser les habitants au «développement durable». Le Premier ministre Raffarin, prenant acte des lourdes conséquences de la pollution sur la santé des Français, vient de présenter un Plan national santé environnement (PNSE).

L’occasion de demander à Jean-Pierre Ribaut, responsable de la commission «Développement durable» à Pax Christi, d’évoquer la mobilisation des Eglises, de l’Eglise catholique en particulier. Mobilisation encore molle en France, à la différence de la Suisse ou de l’Allemagne. Et si le pape lui-même est souvent en pointe sur cette question, les chrétiens ont à prendre davantage conscience de leur responsabilité particulière: rechercher un vécu harmonieux, non violent, avec la création. Cela suppose, estime Jean-Pierre Ribaut, de s’associer aux luttes pour une autre mondialisation. Une mondialisation qui place vraiment l’homme au centre des politiques de développement.

Apic: A l’image de Jean-Marie Pelt, président de l’Institut européen d’écologie à Metz et chrétien convaincu, des scientifiques regrettent la faible mobilisation de l’Eglise catholique en France pour l’environnement. Rien sur les OGM, la vache folle, le réchauffement climatique. Récemment l’adoption dans la constitution française d’une charte de l’environnement n’a fait l’objet d’aucune déclaration des évêques alors qu’ils se sont prononcés voici peu sur le dossier de la sécurité sociale! Pourquoi ce mutisme?

Jean-Pierre Ribaut: La raison, à mes yeux, est simple: ces questions sont estimées moins prioritaires que les problèmes touchant la famille, le social, les immigrés, l’avortement, la bioéthique, les vocations, les jeunes. Il faut ajouter que de très nombreux chrétiens ne mesurent absolument pas la portée des problèmes d’environnement tels qu’ils sont abordés aujourd’hui.

Cela dit, il y a des prises de position importantes, mais très ponctuelles: en 1991 déjà, les Eglises protestantes et catholiques de Strasbourg et Kehl (en Allemagne) s’étaient formellement opposées à la construction d’une usine d’incinération de déchets toxiques dans une déclaration à caractère nettement politique. Plus près de nous, Mgr Molères, évêque de Bayonne, en charge de la mission de la mer auprès de la Conférence des évêques de France, a récemment pris position avec une rare violence contre les nouveaux pirates des mers à l’origine des naufrages de pétroliers. De fait, il y a en France une belle brochette de scientifiques qui ne demandent pas mieux que l’Eglise s’exprime à ce sujet.

Apic: A Pax Christi, vous êtes responsable de la commission «Développement durable» et membre de l’antenne «Environnement et modes de vie». De quels moyens disposez-vous pour faire avancer les choses?

J.-P. R: Pax Christi s’est engagé, il y a plus de 10 ans, dans l’étude des problèmes écologiques, étant convaincu que la paix vécue dans l’esprit du «shalom» doit intégrer le vécu harmonieux avec la création. Sa commission spécialisée a demandé aux évêques de s’ouvrir à ces questions et c’est suite à son action que la commission sociale a publié «Le respect de la création» et qu’a été mis sur pied l’Antenne «Environnement et modes de vie».

Apic: Quelle est l’action de cette antenne?

J.-P. R: Elle finalise actuellement un ouvrage, demandé par les évêques, sur les problèmes d’environnement, qui comportera une présentation des grands problèmes écologiques d’aujourd’hui, puis une théologie de la création, et enfin une série de réalisations concrètes. L’Antenne envisage également un débat sur l’énergie. Elle aimerait traiter des OGM, mais tout se fait bénévolement et les dossiers progressent trop lentement.

Quelques belles initiatives se développent sur le plan régional, par exemple dans le diocèse de Bordeaux. Sept Eglises (catholique, réformée, évangélique, adventiste du 7e jour, baptiste, orthodoxe et anglicane) coopèrent depuis octobre 2003 dans le cadre d’une Journée «Forum oecuménique de la Création», qui va se répéter probablement chaque année. Il ne faut pas oublier l’ambitieux projet de «Assises chrétiennes de la mondialisation», qui regroupe quelque 25 mouvements et associations chrétiens extrêmement diversifiés. Des assises régionales sont organisées par la France et ces efforts devraient déboucher sur un livre blanc discuté en été 2005.

Apic: Comment a été reçue la proposition du patriarche oecuménique Bartholomé 1er de fêter une journée de la création ?

J.-P. R: Le principe d’une célébration oecuménique de cette journée a été adopté par toutes les Eglises mais la date n’a guère été retenue. La Conférence des Eglises européennes et les épiscopats catholiques recommandent une telle action entre le 1er septembre et la fête de François d’Assise, le 4 octobre. De fait, des célébrations de ce type, souvent associées à des actions de formation, se répandent progressivement dans nos pays.

Apic: Certains objectent que le terme «développement durable» est ambigu et d’aucuns mettent en avant le concept de «décroissance soutenable». Qu’en pensez-vous?

J.-P. R: Le terme de «croissance» est, de fait, ambigu. Croissance quantitative? qualitative? Le club de Rome a raison de parler de limites à la croissance, les ressources de la planète étant limitées. Tout autre est le développement, qui est une caractéristique de vie de tout être, tout groupe, toute société humaine. Ce qui ne se développe plus va vers la mort. Le problème est de réorienter toute notre politique de développement vers le qualitatif au lieu du quantitatif. Il faut revaloriser l’entretien au lieu de promouvoir le jetable (appareil de photo, rasoir, .). Le concept de développement durable est parfaitement clair et précis dans ses objectifs. Certes, son application peut poser des problèmes, car il privilégie le long terme, alors que nos projets sont centrés sur le court terme (motivé par des échéances électorales, des dividendes ou la survie, lorsqu’il s’agit de problèmes nutritionnels en Afrique ou dans un autre pays en développement). Il y a suffisamment de données incontestées pour montrer que l’évolution socio-économique actuelle accentue l’injustice sociale et surexploite de manière dramatique les ressources naturelles.

Apic: Les pays en développement font valoir que la lutte contre les pollutions, les déchets toxiques est un luxe pour les seuls pays riches .

J.-P. R: Ce qui est en jeu, c’est pourtant la survie de l’humanité. Là où les pays pauvres peuvent se révolter, c’est face à la malhonnêteté de certains responsables qui cherchent à échapper à leurs obligations juridiques ou morales. Surtout lorsqu’ils se veulent champions de la morale chrétienne et du bien-être de l’humanité. Oui, la mondialisation doit absolument être réorientée, tout comme les politiques du FMI et de la Banque mondiale, sans parler de l’Organisation mondiale du commerce. Ne nous méprenons pas: il s’agit non pas de rejeter la mondialisation qui est là, qui a certains effets bénéfiques, mais de privilégier réellement d’autres objectifs.

Apic: Quelle est la responsabilité particulière des chrétiens face à la crise écologique?

J.-P. R: Face aux puissances de la finance et des multinationales, seule la société civile peut tenter de replacer l’homme au centre des politiques de développement. Dans cette société civile, les Eglises doivent jouer un rôle moteur qu’elles n’assument que très partiellement aujourd’hui. Les chrétiens n’ont-il pas à préserver et gérer la création de Dieu (Gen.2.15), n’ont-ils pas à accorder la priorité à l’amour du prochain, à la solidarité? Mais reconnaissons que chacun de nous est tenté de vouloir posséder toujours davantage et plus rapidement! Sans aucun doute, la réorientation du développement humain commence en chacun de nous. Chacun doit se sentir directement responsable de ses actes et de leurs conséquences, à tout instant, partout. Nous avons à changer nos modes de vie! Encore un domaine où la conversion est de brûlante activité! Chrétiens, agissons ensemble pour nous épauler, nous encourager, mais associons-nous aussi directement aux efforts de la société civile dans ses Forums sociaux, par exemple. Même si nous ne partageons pas tous les points de vue, quelquefois exagérément hétéroclites. Il n’empêche que les chrétiens doivent être présents là où se discutent les problèmes.

Apic: Au niveau européen, comment les Eglises se mobilisent-t-elles?

J.-P. R: Les réalisations et actions concrètes entreprises par elles se multiplient! Le pays le plus remarquable à cet effet est certainement la Suisse, où pratiquement toute action a une dimension oecuménique et où des initiatives impensables en France se sont développées. Je pense par exemple au soutien politique et financier que les autorités fédérales apportent à certaines campagnes de solidarité ou pour l’environnement qu’organisent les Eglises. En Allemagne, des diocèses tels que celui de Fribourg-en-Brisgau sont actifs depuis plus de 30 ans dans ce domaine. (apic/jcn/bb)

22 juin 2004 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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