Le Père Benjamin dénonce les fortes pressions américaines
France: Le vol humanitaire Paris-Bagdad, prévu vendredi 29 septembre, a été annulé
Pour l’APIC, Pierre Rottet, de Paris
Paris, 29 septembre 2000 (APIC) Alors qu’un avion de la compagnie nationale yéménite parvenait à atterrir vendredi à Bagdad sans autorisation préalable de l’ONU après avoir survolé la Jordanie – l’Arabie saoudite lui ayant interdit son espace aérien – l’opération humanitaire «Un avion pour Bagdad» a été définitivement annulée vendredi vers 16h. Les organisateurs de l’expédition, dont le Père Jean-Marie Benjamin, qui dénoncent les puissantes pressions américaines, promettent une nouvelle tentative.
Deux conseillers nationaux suisses auraient dû être du voyage: le Genevois Patrice Mugny (vert) et la socialiste bernoise Ruth Gaby-Vermot. La déception voire la colère l’aéroport de Roissy étaient grandes parmi la bonne centaine de personnalités politiques, religieuses, et du monde de la culture et des médias. Elles avaient l’intention de protester ainsi contre l’embargo inhumain auquel l’Irak est soumis depuis dix ans et qui cause selon l’UNICEF la mort de 4 à 5’000 enfants par mois.
Vendredi matin, la consternation se lisait sur le visage des passagers venus des Pays-Bas, de Grande-Bretagne, d’Italie, d’Allemagne et de Suisse, à l’annonce des refus successifs des compagnies européennes sollicitées pour remplacer au pied levé l’avion de la compagnie charter belge Bruxelles International Airways. Un avion russe prêt à s’engager dans l’aventure n’a pas reçu les autorisations de survol de certains pays, tandis qu’une compagnie sicilienne ne pouvait mettre son avion à disposition que durant 36h, ce qui était insuffisant pour mener à bien cette opération politico-humanitaire.
La Suisse avait donné son feu vert
Malgré un contrat dûment signé, affirme le P. Benjamin, la compagnie belge a eu peur de représailles contre sa compagnie et l’avion attendu de Bruxelles n’est jamais arrivé. Son directeur aurait pris contact avec le Comité des sanctions de l’ONU qui se serait opposé à ce vol. La compagnie a argué des refus suisse et grec d’accorder le passage dans leur espace aérien. Interrogé par l’APIC, Ruedi Christen, chef de l’information du Département fédéral des Affaires étrangères (DFAE) a catégoriquement démenti que la Suisse ait fait obstacle à un tel vol humanitaire qui ne relève pas du régime de sanctions décrété par l’ONU. «Le DFAE considérait ce vol plutôt positivement et a donné son feu vert pour le survol de notre territoire». Même son de cloche auprès de l’OFAC, l’Office fédéral de l’aviation civile.
«Lâcheté» du gouvernement français dénoncée
Le Père Yves Buannic, l’un des responsables de l’opération «Un avion pour l’Irak», a dénoncé lui aussi «la lâcheté du gouvernement français et la responsabilité des autorités belges dans l’échec de l’opération humanitaire et de solidarité avec le peuple irakien, victime d’une des plus grandes injustices de ce siècle». Claude Cheysson, ancien ministre français des Affaires étrangères, qui était partant pour Bagdad, a déclaré à l’APIC que la France n’a rien à voir dans ces refus successifs. Il souligne que ce vol, dans la mesure où il n’a pas une dimension commerciale, est entièrement compatible avec les résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU. Claude Cheysson admet que les pressions américaines sur les compagnies sont probables mais refuse d’incriminer le gouvernement français. Quant à l’écrivain Gisèle Halimi, elle rappelle la visite lundi dernier à Paris de la secrétaire d’Etat américaine Madeleine Albright qui a certainement fait pression. «Nous assistons à l’agonie d’un peuple et tout cela sous le couvert d’un droit international bien pensant et de l’ONU complètement discréditée», a-t-elle lancé.
Le ministère français des Affaires étrangères a pour sa part démenti toute pression, soulignant qu’il s’agissait d’une «initiative privée», tout en indiquant que les organisateurs du vol n’avaient pas remis tous les documents requis devant permettre au quai d’Orsay de notifier le Comité de sanctions de l’ONU à New York. Un premier vol humanitaire français s’est posé à Bagdad vendredi dernier, provoquant une polémique entre Paris et Washington qui entend – avec Londres – maintenir par tous les moyens l’isolement de l’Irak. Selon certains participants, la médiatisation de ce vol et la qualité des personnalités qui avaient choisi de faire le déplacement a Bagdad ont certainement inquiété Washington.
Manifestation à Roissy
Le vol annulé s’est finalement transformé, vers 11h30, en une manifestation emmenant dans les couloirs de Roissy parlementaires, anciens ministres, ou ministres parlementaires. Au cri de «Un avion pour les enfants de l’Irak», ils ont déambulé dans l’aéroport jusqu’aux portes d’embarquement. Un important dispositif de sécurité les a empêché d’aller plus loin. Selon le père Benjamin, la communauté internationale est dans les mains d’une superpuissance qui n’hésite pas à laisser mourir de faim dans des conditions atroces un peuple entier. Les passagers frustrés qui n’ont pu s’envoler dans la matinée à Bagdad, ont gardé jusqu’à 16h l’espoir de pouvoir finalement rejoindre Bagdad à bord d’un avion italien en passant par Rome. Les parlementaires suisses ont qualifié de «soumission terrifiante» le fait que l’ensemble des gouvernements et des compagnies aériennes soient pliés devant les pressions américaines et le «diktat» de Washington. (apic/pr/be)



