France: Les Eglises chrétiennes contre l’interdiction des signes religieux à l’école

La crainte du retour d’un «laïcisme de combat»

Jean-Claude Noyé, agence Apic

Paris, 8 décembre 2003 (Apic) Les principales Eglises de France – catholique, orthodoxes et protestantes – se prononcent clairement contre un projet de loi interdisant les signes religieux ostentatoires à l’école et disent craindre le retour d’un «laïcisme de combat». Lundi 8 décembre, les trois co-présidents du Conseil d’Eglises chrétiennes en France (CECF) ont envoyé ce lundi une lettre au président Jacques Chirac pour leur faire part de leur vision commune de la laïcité.

Dans leur prise de position commune, le pasteur Jean-Arnold de Clermont, président de la Fédération protestante de France, Mgr Emmanuel, président de l’Assemblée des évêques orthodoxes de France, et Mgr Jean- Pierre Ricard, archevêque de Bordeaux et président de la Conférence des évêques de France, disent leur désapprobation d’une loi visant à interdire le port de tout signe religieux ostentatoire à l’école.

Devant la presse à Paris, ils ont souligné lundi que cette loi leur paraissait être à contre-emploi. Le vrai problème, disent-ils, c’est l’intégration de populations à la marge et sans avenir, rejetées dans les «ghettos» des banlieues favorables à l’éclosion de la propagande islamiste.

Plus globalement, le CECF s’inquiète du retour d’une laïcité «de combat» qui ferait encore moins de place aux religions dans la sphère publique. Ce retour a lieu alors même que les Eglises pouvaient se réjouir depuis quelques décennies d’une laïcité «apaisée». Celle-ci permettait d’aborder sereinement les questions nouvelles posées par l’inscription de l’islam dans la société française, relèvent les Eglises. Qui prônent «une laïcité, non d’ignorance ou de suspicion, mais de dialogue et de débat». Car si la laïcité devait refuser cette place au religieux, «elle deviendrait excessive et se transformerait rapidement en laïcisme intolérant».

Face au fondamentalisme musulman, la réponse est l’intégration

Le pasteur Jean-Arnold de Clermont, fait valoir que l’enjeu véritable, «c’est le vivre ensemble»: la solution ne saurait être de légiférer. La vraie question, souligne-t-il, c’est l’intégration de toute une population en difficulté et d’autant plus prête à céder aux sirènes du fondamentalisme musulman qu’elle ne voit pas d’avenir. Et d’en appeler à une vraie politique d’insertion des populations – particulièrement les jeunes – issus de l’émigration et à la poursuite du débat sur la laïcité. Pourquoi pas par le biais d’une instance permanente qui serait le prolongement de la commission Stasi (ndlr : chargée d’organiser une large écoute des composantes de la société française et de faire des propositions au président Chirac pour défendre la laïcité).

Pourquoi le CECF a-t-il voulu s’exprimer par une prise de position commune ? «Parce que les positions de nos Eglises sont devenues convergentes et parce que les déclarations qui se multiplient sur la place des religions dans l’espace public ne nous rejoignent pas», répond Mgr Ricard, président de la Conférence des évêques.

Le port du voile islamique, une «agression» ?

Que suggère le récent propos du président Chirac sur «l’agression» que représente le port du voile islamique ? «Tout dépend si ce voile est porté pour me provoquer, ou s’il l’est pour témoigner d’une conviction intime», nuance le pasteur de Clermont. Ce dernier considère qu’un règlement intérieur du ministère de l’Education nationale et des moyens supplémentaires pour multiplier les médiations pourraient suffire à contenir les manquements, selon lui somme toute rares, à la discipline générale.

Sur quels faits le CECF s’appuie-t-il pour évoquer le retour d’une laïcité de «combat» ? Mgr Ricard précise que des interlocuteurs de la commission Stasi se sont étonnés de l’existence des aumôneries catholiques au sein des établissements scolaires et il fait valoir que leur remise en cause peut ouvrir la porte à la remise en question des aumôneries des hôpitaux et des prisons. Autre remise en cause possible qui l’inquiète: celle du statut concordataire des départements d’Alsace et de Moselle, ainsi que celle du financement public des établissements d’enseignement confessionnels sous contrat avec l’Etat.

Plus généralement, Mgr Ricard et le CECF considèrent que la nécessaire prise en compte de la dimension sociale des religions – qui a conduit par exemple à développer l’enseignement du fait religieux à l’école – est loin de faire l’unanimité. Ce revirement est d’autant plus surprenant, souligne pour sa part Mgr Emmanuel, président de l’Assemblée des évêques orthodoxes de France, que le projet de Constitution européenne prend en compte les demandes des Eglises d’être entendues, au même titre que les autres acteurs sociaux.

La position des Eglises, de la naïveté ?

Les fondamentalistes musulmans ne vont-ils pas prendre pour de la faiblesse la position conciliante du CECF et celui-ci ne pêche-t-il pas par excès de naïveté ? Le pasteur Jean-Arnold de Clermont s’en défend vigoureusement, arguant que la première lutte contre le fondamentalisme passe par le combat pour l’intégration. Ce que le CECF, dans son adresse au président Chirac, ne manque pas de rappeler. Et de marteler que l’islam en France n’est pas synonyme d’islamisme et que l’arbre ne doit pas cacher la forêt. Non sans souligner qu’une loi qui interdirait le port du voile islamique ne ferait que renforcer la tentation du repli communautariste de toute une frange de la population.

Mgr Ricard rebondit sur ces propos en faisant valoir que «jamais on a favorisé l’intégration d’un groupe religieux par des interdits?» Le CECF a- t-il abordé ces questions avec des représentants de la communauté musulmane ? «Nous avons reçu le président et les deux co-présidents du Conseil français du culte musulman (CFCM) en septembre dernier. Ils nous ont dit combien ils étaient las d’être l’objet de suspicions et d’être sommés de dire et redire leur attachement à la République», répond Mgr Ricard, non sans prévenir qu’il n’est pas pour autant question de construire un front commun des religions pour une meilleure intégration de celles-ci dans l’espace public. (apic/jcn/be)

8 décembre 2003 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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