Pourquoi dissocier antijudaïsme chrétien et antisémitisme racial ?

France: Réactions catholiques nuancées au document du Vatican sur la shoah

Paris, 19 mars 1998 (APIC) Pourquoi dissocier tellement antijudaïsme chrétien et antisémitisme racial ?, se demande l’historien français Pierre Pierrard à propos du récent document du Vatican sur l’extermination des juifs «Nous nous souvenons: une réflexion sur la shoah». Le président de l’Amitié judéo-chrétienne de France (A.J.-C.F.) se félicite toutefois que le texte pose de vrais problèmes.

L’historien catholique, dans une interview à l’APIC, considère que le silence prolongé de Pie XII sur les questions juives, de 1945 à 1958, doit aussi être pris en considération. Le Père Jean Dujardin, secrétaire du Comité épiscopal pour les relations avec le judaïsme, souligne de son côté que le texte du Vatican s’adresse aux catholiques du monde entier. Il ne peut pas par conséquent trop s’appesantir sur la dimension européenne de la shoah. Sa visée principale est de dénoncer l’antijudaïsme comme attitude non chrétienne.

Pourquoi se focaliser sur l’attitude du pape Pie XII pendant la guerre ?

Pierre Pierrard s’étonne que les observateurs se focalisent sur l’attitude du pape Pie XII pendant la deuxième guerre mondiale et que l’on ne s’est jamais demandé pourquoi entre 1945 et 1958, libéré de craintes que l’on peut comprendre, ce pape se soit tu sur les questions juives et la shoah.

«De fait, le problème juif ne l’intéressait pas. Ce vide de réflexions et de paroles sur la responsabilité de l’Eglise quant à l’enseignement du mépris, aux relations entre le Nouveau et l’Ancien Testament, à l’identité juive de Jésus-Christ, s’est du reste poursuivi un peu partout. Jean XXIII et le Concile Vatican II ont introduit un changement, mais c’est à Jean Paul II que revient l’honneur d’avoir enfin posé les vrais problèmes au plan doctrinal», souligne-t-il.

L’enseignement du mépris a laissé des traces

Et de se féliciter que le texte du Vatican soit «très approfondi et courageux, car, dans l’entourage du pape, tout le monde ne devait pas être d’accord». Mais aussi de regretter la dissociation excessive faite entre antijudaïsme chrétien et antisémitisme racial.

«On ne peut en fait dissocier le peuple juif de sa religion, car il est essentiellement religieux. Enseigner pendant 15 siècles que le peuple juif est un peuple maudit, qu’il est déicide, cela laisse des traces. En dénonçant le racisme néo-païen comme responsable de la shoah, l’Eglise évacue une part de sa responsabilité, car force est de constater que l’antijudaïsme chrétien n’a pas préparé le peuple chrétien à résister et à réagir comme il l’aurait fallu. Ce n’est pas pour rien que les lois anti-juives sont passées comme une lettre à la poste».

Pierre Pierrard rappelle que la célèbre revue «Civilta Cattolica», tenue par des jésuites, fut violemment antisémite. «C’est, affirme-t-il, entre autres avec ce type de document que le jeune Hitler a pu nourrir son antisémitisme».

Le Père Dujardin, consulteur auprès du Vatican, n’a pas été associé à la rédaction de ce document. Il estime pour sa part que la déception de la communauté juive, «qu’on peut comprendre», tient à l’écart entre ses espoirs et la tonalité et la finalité réelles du texte. «Celui-ci concerne les catholiques du monde entier dont beaucoup ne veulent pas porter avec nous la culpabilité de la shoah. Ils estiment qu’elle ne les concerne pas, qu’on en parle beaucoup trop».

On sous-estime le courage et la conscience morale de Pie XII

Or, poursuit-il, ce texte dit précisément qu’on ne peut être à la fois chrétien et antijuif, que «l’antijudaïsme touche au plan salvifique de Dieu dans l’histoire». Il a une portée pédagogique qui vise à réformer radicalement les consciences chrétiennes. «Quant à Pie XII, personne ne peut dire qu’il n’a pas agi en conscience; en tout cas ce n’est pas la peur politique qui l’a guidé; on sous-estime son courage et sa conscience morale. Même si avec le recul, on peut penser que son silence a été une erreur historique, qu’il a fait une analyse insuffisante de la situation». Le Père Jean Dujardin rappelle que la Commission de travail mise en place par Paul VI sur cette affaire délicate a rédigé 13 volumes «qui ne permettent pas, en l’état, de condamner de manière absolue Pie XII». (apic/jcn/ab)

3 mai 2001 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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