France : «Réhabiliter la politique»: déclaration de la Commission sociale de l’épiscopat

L’Europe, une belle réussite, une aventure à poursuivre

Paris, 24 mars 1999 (APIC) «La démocratie n’est pas une donnée de nature ni un acquis définitif, mais le résultat des combats des générations successives» rappellent les évêques français, dans une déclaration de 75 pages intitulée «Réhabiliter la politique». Par ce texte, présenté mardi, la Commission sociale de l’épiscopat souhaite porter un regard renouvelé sur la politique. Aux tenants d’une stricte laïcité les évêques répondent que «l’Eglise ne sort pas de sa mission quand elle prend la parole dans le champ politique: il y va de l’homme et de l’humanité».

Pour les évêques, «la démocratie engendre trop souvent le désenchantement», et «trop de citoyens deviennent des consommateurs réclamant toujours plus de droits garantis, acceptant toujours moins de devoirs partagés».

Par ce texte, la commission sociale de l’épiscopat entend jeter un regard neuf sur la politique, susciter d’autres comportements, aider à y discerner de nouvelles urgences, au moment où l’arrivée de l’Euro et la construction de l’Europe, le déferlement de la mondialisation économique, financière et médiatique, l’ampleur des innovations technologiques et des bouleversements qu’elles entraînent, «interpellent la conscience universelle, les responsables politiques et chaque citoyen «. Ce texte de 75 pages dresse un constat précis de la situation. Il refuse cependant le pessimisme mais invite plutôt à l’engagement. L’agence CIP, de Bruxelles en offre un résumé complet:

La noblesse de l’engagement politique

«Le sens du politique tend à s’émousser et à se dégrader», relèvent les évêques dans un premier chapitre. Le texte de la commission invite à porter «un regard lucide sur la politique «, qui est dévaluée : Il relève quelques symptômes de ce mal : une impression d’impuissance, un éloignement des centres de décision et «les affaires».

Sur le premier point, les évêques traduisent le sentiment des Français : «[…] les gouvernants successifs sont impuissants à résoudre les grands problèmes actuels et à dessiner un avenir : on multiplie les mesures et les aides publiques, mais le chômage ne recule guère et les pauvretés s’aggravent. La criminalité et la délinquance s’accroissent dans les quartiers sensibles de nombreuses cités. Elles engendrent de nouvelles peurs. Les inégalités sociales se durcissent en éclatements territoriaux. Le lien social et la cohésion sociale sont ainsi mis en danger. «

Or la politique est essentielle, car une société qui la mésestime se met en péril. Il est donc «urgent de la réhabiliter et de repenser en tous domaines (éducation, famille, économie, écologie, culture, santé, protection sociale, justice…) un rapport actif entre la politique et la vie quotidienne des citoyens «.

«La noblesse de l’engagement politique est indéniable, souligne la déclaration. Les abus qui existent ne doivent pas être l’arbre qui cache la forêt de tous ceux qui, animés par le souci de la justice et de la solidarité, se dépensent pour le bien commun et conçoivent leur activité comme un service et non comme un moyen de satisfaire leur ambition personnelle. Dénoncer la corruption, ce n’est pas condamner la politique dans son ensemble, ni justifier le scepticisme et l’absentéisme à l’égard de l’action politique. «

La démocratie est menacée d’anémie

Le deuxième chapitre de la déclaration est un plaidoyer pour la démocratie. «Celle-ci ne comble pas pleinement l’attente des hommes, écrivent les évêques, mais, en son type occidental, fondée sur l’équilibre des pouvoirs et la souveraineté d’un peuple de citoyens égaux en droit, elle apparaît comme le modèle le plus humanisant, même s’il faut constamment le régénérer. «

Hélas, si le souffle démocratique gagne toujours plus d’Etats et de domaines, «la démocratie engendre trop souvent le désenchantement et la morosité de ceux qui en héritent. Elle semble frappée de vieillissement et d’anémie ; elle révèle certaines de ses limites et de ses fragilités. Trop de citoyens deviennent des consommateurs réclamant toujours plus de droits garantis, acceptant toujours moins de devoirs partagés «. C’est que «la démocratie n’est pas une donnée de nature ni un acquis définitif, mais le résultat des combats des générations successives, que chaque génération est appelée à reprendre et à poursuivre à son compte «.

Aux yeux des évêques, «la cause principale de la fragilité de nos démocraties réside dans cette invasion de l’individualisme extrême, du «chacun pour soi», fruit d’un libéralisme qui rejette toute contrainte et de la permissivité généralisée qui laisse chacun faire ce qui lui plaît. Vivant dans un imaginaire social où dominent la peur de l’avenir et l’absence de projet global, des Français, prisonniers de l’instant et de l’émotion, se crispent sur leurs avantages, demandent à l’Etat-providence de les rassurer, de leur apporter des résultats immédiats. «

La démocratie a besoin de «vertu «

Les évêques rappellent ici les exigences de la démocratie : elle a besoin de «vertu», pour les dirigeants comme pour les citoyens, et d’une «éthique «qui repose sur un système de valeurs essentielles : la liberté, la justice, l’égale dignité des personnes. Au passage, ils signalent qu’une vigilance s’impose devant «certains types de fonctionnement démocratique qui semblent saper progressivement ces vertus mêmes dont la démocratie a besoin», particulièrement «lorsque l’on estime qu’une décision est valable du seul fait qu’elle est le fruit d’un vote majoritaire «.

Il n’y a pas non plus de démocratie véritable sans comportements démocratiques, ni sans des règles du jeu contrôlées, et c’est le rôle indispensable des partis politiques de nourrir le débat public, celui des syndicats, des associations diverses et d’une presse libre d’y contribuer. Pour les évêques, «il est souhaitable que les Eglises elles-mêmes prennent la parole dans cette agora». L’épiscopat souligne aussi que la démocratie de représentation, dont il souhaite un renouvellement – notamment par un plus grand accès des femmes aux fonctions publiques -, appelle à une démocratie de participation.

Un paragraphe est consacré à l’apprentissage de la démocratie. Une attention particulière est accordée aux multiples réseaux de la vie associative, aux initiatives de développement local et solidaire, aux instances de concertation et de programmation où hommes et femmes expriment leurs aspirations, définissent leurs priorités. La déclaration souligne aussi l’immense influence exercée par les médias (spécialement l’audiovisuel), en leur demandant d’avoir un regard critique sur leurs propres pratiques.

Dans un bref rappel de l’enseignement de l’Eglise sur la démocratie, la déclaration en dégage l’importance donnée aux corps intermédiaires (partis, syndicats , associations, collectivités, Eglises …) qui sont «un frein au risque d’abus du pouvoir d’en haut «, au principe de subsidiarité et au pluralisme. Le principe de subsidiarité, est-il rappelé, demande, «d’une part, de laisser à l’échelon d’organisation le plus proche ce qui peut y être traité ; […] d’autre part, à faire remonter à l’échelon immédiatement supérieur – et ainsi de proche en proche -, dans une démarche ascendante, ce que des institutions trop légères ne peuvent assumer «.

De nouveaux objectifs pour l’Europe

Un troisième et dernier chapitre est consacré à «L’Europe et la mondialisation «, car la démocratie ne peut se cantonner aux problèmes locaux, régionaux, nationaux : l’Europe se construit, le monde s’unifie, appelant de nouvelles régulations à hauteur des défis à relever. Pour les évêques de France, «ces dimensions nouvelles, trop souvent envisagées comme une fatalité, méritent d’être considérées comme autant d’occasion de créer des projets mobilisateurs «.

Aux yeux des évêques, l’Europe est «déjà une belle réussite «et donc «une aventure à poursuivre «. Tout en se réjouissant des objectifs atteints par le Conseil de l’Europe et par l’Union Européenne, ils invitent à définir des objectifs pour demain. «Plus l’Union Européenne s’agrandit, plus elle a besoin d’un projet commun, plus il lui faut définir ses finalités, soulignent-ils. Elle n’est pas seulement un grand marché. Elle manifeste que la politique ne peut se réduire à l’économie. Elle appelle à avoir une dimension sociale, culturelle, humaine et spirituelle. «

Les évêques invitent en particulier l’Europe à bâtir la paix dans le monde, à vivre «une certaine idée de l’homme» et à garder l’ouverture au monde : «L’Europe unie ne peut se replier sur elle-même. Elle est ouverte sur le monde, comme elle l’a manifesté au cours de son histoire, par son élan missionnaire, par ses liens avec tous les peuples de la planète. Un dépassement des frontières et des conflits peut être une référence pour les autres continents et un facteur d’équilibre pour un monde désorienté. Il faudra apprendre à partager avec d’autres peuples du Sud et de l’Est, à donner plus d’importance au genre de vie qu’au niveau de vie, à la qualité des relations de réciprocité qu’à l’accumulation des biens. Avec l’Europe, nous pouvons, si nous le voulons, passer d’une recherche échevelée de la croissance, au souci d’un développement durable et solidaire. «

Mondialisation : des défis à hauteur d’humanité

Mais c’est de plus en plus au niveau de la planète que tout se joue aujourd’hui : la monnaie, l’économie, l’environnement, la paix et la guerre, la lutte contre la drogue, la sécurité collective et même la justice. «Aujourd’hui, la mondialisation fait peur», constatent les évêques. Elle apparaît moins comme une dimension nouvelle des activités humaines que comme une sorte de fatalité qui s’imposerait à tous. En effet, la mondialisation économique, financière et médiatique, qui balaie les frontières et les cultures, se présente comme un terrible défi pour la démocratie et pour l’avenir de l’humanité. Elle est une réalité évidente qui submerge les échanges et les représentations. Pour certains, elle est une étape obligée pour parvenir au bien-être de l’humanité. «

La déclaration rappelle avec Jean-Paul II : «Si la mondialisation est régie par les seules lois du marché appliquées selon l’intérêt des puissants, les conséquences ne peuvent être que négatives (exhortation apostolique «Ecclesia in America)». Mais elle ajoute : «La mondialisation n’a ni la fatalité, ni l’omniprésence que certains lui attribuent: elle sera ce qu’en feront les groupes humains et leurs représentants. Au lieu de la diaboliser, mieux vaut tenter de l’humaniser, en renforçant la solidarité entre les peuples comme entre les groupes, en moralisant le marché, en reconnaissant toute personne humaine dans son inaliénable dignité. «

Et les évêques de désigner «des défis à hauteur d’humanité «, défis politique, culturel et moral : «Par sa dimension universelle et par ses enracinements dans la diversité des cultures, par son long compagnonnage au cours de l’histoire, l’Eglise exerce un rôle et peut adresser un message exceptionnel, pour que chaque homme, chaque femme et tous ensemble puissent devenir les acteurs de leur propre cheminement et les bâtisseurs d’un monde plus libre et plus humain. «

Le champ de la plus vaste charité

Dans un appel final, les évêques affirment que «l’Eglise ne sort point de sa mission quand elle prend la parole dans le champ politique : il y va de l’homme et de l’humanité «, car le domaine de la politique est, selon la phrase du pape Pie XI, «le champ de la plus vaste charité, la charité politique». La déclaration précise : «Agissant pour le bien commun, au service de tous et sans ambition de pouvoir, les chrétiens se sentent à l’aise dans une société démocratique et laïque. Ils lui apportent leur contribution, sans accepter que leur foi soit reléguée dans la «sphère du privé». Cette foi a une dimension humaine et sociale. La démocratie, pour être vivante, fera droit à ses références religieuses et philosophiques dans le débat public. «

L’Eglise n’a «ni compétence technique propre ni pouvoir institutionnel à finalité politique», mais elle a vocation «à stimuler les énergies spirituelles, à rappeler le rôle fondateur des valeurs de transcendance et de spiritualité pour la construction d’un monde plus digne de l’homme, fils de Dieu «. C’est pourquoi, à la suite du document des évêques de France «Pour une pratique chrétienne de la politique «de 1972 et de leur «Lettre aux Catholiques de France «de 1996, les évêques de la commission sociale renouvellent l’appel à «constituer des espaces de rencontre, de partage et de confrontation entre personnes diversement engagées dans la politique, afin de dégager une cohérence toujours plus grande entre l’engagement personnel et l’appel de l’Evangile «. (apic/cip/snop/mp)

24 mars 1999 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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