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Frédéric Lenoir: «Quand je lis l’Évangile, j’ai les larmes aux yeux»

Dans son dernier livre «La consolation de l’ange», Frédéric Lenoir discute le sens que l’on peut donner à son existence en toutes circonstances. Un roman de transmission, entre constat sociétal et hymne à la spiritualité. Interview.

Anne-Sylvie Sprenger, Protestinfo

C’est dans la blancheur d’une chambre d’hôpital que le sociologue Frédéric Lenoir a choisi de planter le décor de son nouveau roman, «La consolation de l’ange». Au seuil de la mort, il fait s’entrecroiser deux personnages que tout sépare: Hugo, un jeune homme désabusé qui se remet d’une tentative de suicide, et Blanche, une vieille dame en fin de vie, qui a connu Auschwitz et n’a pourtant jamais cessé d’aimer profondément la vie. A travers leurs échanges de plus en plus intimes, l’essayiste interroge la question du sens de la vie, de celui qu’on y donne ou pas. Rencontre avant sa venue à Morges pour une conférence sur le même thème.

Dans ce livre, vous interrogez la question du sens que l’on donne à son existence. Y a-t-il eu un déclic particulier à l’écriture de ce roman?
L’idée a surgi au cours des ateliers de philo que je conduis avec des enfants âgés entre 6 et 11 ans. Quand je leur demande de quoi ils veulent parler, ils me répondent de manière presque systématique: «Pourquoi on est sur terre?», «Pourquoi on vit ? Pourquoi on meurt?». Les grandes questions existentielles passionnent les enfants. Mais au fond, plein de gens ne savent pas pourquoi ils vivent – au-delà du sens que chacun donne à son existence, en essayant de trouver un peu de bonheur, un peu d’utilité… Mais la vie sur terre, en elle-même, a-t-elle un sens? Comme je me suis beaucoup interrogé sur ces questions, j’ai alors eu envie d’écrire un roman de transmission.

Le message principal, c’est que le sens, on le choisit – ou en tout cas, on choisit de le chercher.
Si vous ne vous posez aucune question, la vie n’aura évidemment aucun sens. Ou alors celui-ci ne sera qu’immédiat, lié au plaisir ou aux activités que vous aimez faire. Or beaucoup de gens ne se posent jamais la question – les enfants se la posent.  Mais beaucoup d’adultes refoulent cette question, qui revient alors au seuil de la mort.

Comment comprenez-vous que les adultes refoulent cette question?
Parce que la réponse n’est pas évidente du tout. Et comme on ne peut être certain de la trouver, beaucoup préfèrent concentrer leur énergie sur des choses plus concrètes, qui les aident à mieux vivre au quotidien: leur métier, une famille, construire un réseau amical, etc. Là, ils peuvent immédiatement voir l’impact que cela a sur leur vie. Je crois aussi qu’après l’enfance, on est pris le nez dans le guidon, on n’a pas plus le temps de réfléchir. On est pris par les études, un métier, une famille, les besoins matériels… On n’a plus aucun recul. Le recul, on le reprend à l’occasion d’une grande maladie, d’une épreuve de vie, à l’heure de la retraite – ces occasions dans la vie qui nous obligent à nous reposer ces questions existentielles.

«Si le monde va mal aujourd’hui, c’est qu’au fond, on a perdu toute espérance»

Ne faut-il pas aussi y voir quelque chose d’ordre sociétal, soit d’une génération complètement désenchantée à l’instar du personnage d’Hugo?
Absolument. Si le monde va mal aujourd’hui, c’est qu’au fond, on a perdu toute espérance. Les espérances religieuses sont en train de disparaître. De moins en moins de jeunes sont touchés par la religion et y cherchent des réponses à leur vie. Les religions ont été remplacées par les grandes idéologies politiques, dont on pensait qu’elles allaient changer le monde: le communisme, le nationalisme, les idéologies républicaines… Elles se sont toutes effondrées. Et puis il y a eu l’ultra-libéralisme, soit la croyance que l’augmentation du niveau de vie, le fait de consommer allait nous rendre heureux. Or on s’aperçoit à présent que tout ce système est en crise. Ce qui fait qu’aujourd’hui que les gens ne croient plus en rien. Et avec la crise écologique, à quoi bon? De toute façon, on va dans le mur, il n’y aura peut-être plus de vie sur terre dans cinquante ans. Tout cela a créé des angoisses collectives.

A travers le personnage de Blanche, n’est-ce pas votre propre vision des choses que vous défendez?
Absolument. Dans ce contexte de désenchantement, je trouvais important de redire pourquoi, moi, je crois que la vie vaut absolument la peine d’être vécue. Et que l’on peut réenchanter la vie, le monde, en essayant d’en comprendre le sens, sa signification.

«Les croyants sont quand même ceux qui continuent de soutenir la société et s’engagent pour le bien commun…»

Blanche vient également corriger l’image que d’aucuns se font des religions. Y avait-il aussi chez vous cette envie de rappeler la face claire des religions?
Bien sûr. Le personnage d’Hugo a une image très négative des religions. Pour lui, elles représentent l’intégrisme, la pédophilie, le terrorisme, etc. Or je connais tellement de croyants qui sont merveilleux, qui au nom de leur foi se dévouent pour les autres, que j’ai voulu réhabiliter cette réalité. Ne soyons pas dans la caricature. Ce qui n’enlève pas le fait qu’effectivement il y a des problèmes dans la religion, mais il n’y a pas que ça. Donc effectivement, j’ai voulu rétablir un certain équilibre, pour que les jeunes notamment ne soient pas que dans une vision univoque et critique à l’endroit des religions. Les croyants sont quand même, aujourd’hui, ceux qui continuent de soutenir la société, s’engagent dans des associations, œuvrent pour le bien commun… Je trouvais important de le redire.

A un moment, Blanche dit:  «La seule religion en laquelle je crois, c’est l’amour.» Mais alors, que reste-t-il de la transcendance?
En fait, c’est très christique ce qu’elle dit là. Au fond, ce que nous dit Jésus, c’est qu’il n’y a que l’amour qui compte. Regardez la parabole du jugement dernier (Matt. 25, 31-46, ndlr.), il y a des gens qui ne connaissent pas Jésus, qui ne l’ont jamais rencontré, et il leur dit: vous serez sauvés, parce que vous avez donné à boire à ceux qui avaient soif, vous avez visité les prisonniers, les malades, vous vous êtes occupé des autres. Finalement, aimer Dieu, c’est aimer son prochain. On peut très bien dire qu’on croit en Dieu, qu’on pratique une religion, si on n’aime pas, si notre cœur n’est pas transformé par l’amour, ça ne sert à rien. On ne sera que dans des rituels vides de sens. Les croyants ont la chance de savoir qu’il y a cette transcendance, c’est merveilleux. Mais s’ils ne mettent pas en action cette foi dans leur vie, ça ne sert à rien.

«Personnellement, je suis persuadé de l’existence des anges»

Quel est pour vous cet ange de la consolation, dont vous parlez dans ce livre?
L’idée m’est venue des Évangiles, de ce passage dans Luc où Jésus, le soir de son arrestation au mont des Olivier, se trouve dans une terrible angoisse face à ce qui l’attend. A ce moment-là, il est écrit qu’un ange vient le consoler. Ça m’a toujours frappé: qu’un ange vienne consoler Jésus. Dans la tradition chrétienne, on l’a appelé l’ange de la consolation. Je me suis alors dit qu’il doit exister des anges qui consolent tous les êtres qui sont dans les plus grandes épreuves. Je crois aux anges, je crois qu’il y a des êtres invisibles qui nous accompagnent. Je crois qu’ils sont présents auprès de tous ceux qui souffrent terriblement, dans les camps de concentration, face à la torture, les enfants martyrs…

On l’oublie souvent mais il y a beaucoup d’anges dans la Bible…
Ah, mais partout! Il y a beaucoup d’anges dans la Bible, la littérature. Les anges traversent toute l’histoire de notre civilisation. Personnellement, je suis persuadé de l’existence des anges. Je pense qu’il y a des êtres de lumière qui nous accompagnent, nous guident, qui protègent… Je crois qu’il y a tout un monde invisible qu’on ne voit pas, qu’on ne connaît pas. Dans ma vie, il y a eu plein de moments où je me suis dit qu’un ange gardien était vraiment là pour me soutenir.

Justement, vous-même, où en êtes-vous aujourd’hui dans votre parcours spirituel?
Je ne peux pas dire que j’adhère totalement à une religion. J’adhère plutôt à des messages, plutôt qu’à une religion dans sa globalité avec tout son déploiement à la fois dogmatique, rituel, etc. Je suis très sensible au message du Christ, je continue d’avoir la foi dans Jésus, et d’être relié à lui. Je prie très souvent. C’est vraiment pour moi essentiel dans ma vie spirituelle. Et puis, en même temps, il y a des messages dans le bouddhisme, le taoïsme ou le chamanisme qui me touchent profondément et que je trouve très justes. Je pense que dans toutes les grandes traditions spirituelles, il y a des messages universels.

Quelle conviction, quelles ressources vous a laissé la lecture de la Bible, et en particulier celle des Évangiles?
Moi, c’est l’Évangile. L’Ancien Testament ne me parle pas, mais l’Évangile me bouleverse. La vie, le message de Jésus sont un message extrêmement puissant, universel, qui n’a pas pris une ride. Quand je lis l’Évangile, j’ai les larmes aux yeux: je sens que la personne du Christ est présente. Il n’est pas mort, il est vivant. Le message de l’Évangile est justement un message d’amour, de tolérance, de respect d’autrui – un message qui essaie justement de délier le politique du religieux, alors que l’Église n’a cessé de les relier. C’est un message d’humilité, alors que les Églises ont trop souvent cherché la domination et le pouvoir. Je suis donc beaucoup plus à l’aise avec le message des Évangiles qu’avec les Églises en général.

C’est presque une position réformée…
Tout à fait. Je pense que ma sensibilité est assez proche des protestants: un lien direct avec Dieu, une foi très forte, et puis après je me méfie beaucoup des institutions, que je trouve très humaines…

(cath.ch/protestinfo/ass/rz)

Frédéric Lenoir a écrit «La consolation de l’ange» | © Keystone
3 décembre 2019 | 17:24
par redaction
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