International

Frei Betto: le Parti des Travailleurs (PT) doit revenir au travail de base

A deux semaines du premier tour des élections présidentielles brésiliennes, le 7 octobre 2018, le théologien brésilien Frei Betto considère que le prochain scrutin est le plus imprévisible jamais vécu au Brésil.

Le frère dominicain Carlos Alberto Libânio Christo – plus connu sous le nom de Frei Betto –  demande au Parti des Travailleurs (PT) – dont l’ex-président Lula, son ‘joker’, est empêché de se présenter à l’élection – de revenir au travail de base. Il demande au PT de promouvoir à nouveau «l’alphabétisation politique du peuple». Frei Betto avait participé durant une année (2003-2004) au cabinet du président Luiz Inácio Lula da Silva «Lula» comme conseiller du programme Fome zero (Faim zéro). Il s’en retira rapidement en raison de divergences avec la gestion officielle.

Le théologien Carlos Alberto Libânio Christo, alias Frei Betto, est un dominicain brésilien actif dans les mouvements sociaux (wikimedia commons CC BY 3.0 BR)

Théologien de la libération, ancien prisonnier politique sous la dictature militaire brésilienne durant les années 1970, écrivain et journaliste, le dominicain brésilien est aussi l’un des analystes les plus lucides de la réalité de son pays et de l’Amérique latine, note le journaliste Sergio Ferrari. Cet  ancien chargé d’information de l’ONG E-Changer à Lausanne et collaborateur du quotidien Le Courrier à Genève a interrogé ce «militant historique» très actif dans les mouvements sociaux brésiliens.

Jair  Bolsonaro «défend des positions extrémistes»

Alors que l’ex-président Lula, toujours en prison, a été remplacé par Fernando Haddad comme candidat à la présidence par le Parti des Travailleurs (PT), la campagne est marquée par la forte présence de Jair Messias Bolsonaro (Parti social-libéral), «qui défend des positions extrémistes» et est actuellement en tête des sondages.

Un éventail significatif de candidats de gauche fait face à une droite électorale divisée. Parmi eux, Fernando Haddad, ancien ministre de l’Education (2005-2012) et ancien maire de Sao Paulo (2012-2016), et le jeune militant social Guilherme Boulos, présenté par le Parti Socialisme et Liberté (PSOL).

Sergio Ferrari (SF): Les mouvements sociaux, la gauche et de nombreux commentateurs au Brésil relèvent que le pays souffre des conséquences du coup d’Etat institutionnel qui a vu la présidente Dilma Rousseff destituée par le Parlement en août 2016 sur la base d’accusations sans preuves. Dans ce contexte, comment caractérisez-vous les élections générales du 7 octobre 2018 ?

Frei Betto (FB): Ce sont les élections les plus imprévisibles jamais vécues au Brésil. Mi-août, le commentateur politique Marcos Coimbra, qui dirige un institut de sondage, affirmait qu’un second tour verrait un affrontement entre le candidat du PT – Lula ou Fernando Haddad, au cas où Lula serait interdit de candidature – et Bolsonaro. Mais désormais tout peut être encore bouleversé…

SF: Ces élections peuvent-elles débloquer la situation institutionnelle et ouvrir une nouvelle dynamique démocratique dans votre pays ?

FB : La limitation démocratique s’est exprimée par les accusations contre Lula, qui était le candidat principal à l’échelle nationale. Ce sont des accusations – sans preuves – de corruption. Il est curieux qu’on accuse Lula d’un fait survenu dans l’Etat de São Paulo, dans la ville littorale de Guarujá, et qu’il soit emprisonné au Paraná, un autre Etat brésilien. Il est évident que le processus démocratique connaît des violations dans la mesure où sont prises des décisions judiciaires, dont l’objectif essentiel consistait à empêcher Lula de devenir, pour la troisième fois, président du Brésil.

SF: Le 15 août, le Parti des Travailleurs, dans le cadre d’une mobilisation à laquelle participèrent plus de 50’000 personnes, avait enregistré officiellement la candidature de Lula, bien que celui-ci soit emprisonné…

FB : Il existe des précédents de candidats condamnés par la justice et emprisonnés, qui furent autorisés à s’inscrire. Ils firent ensuite campagne et, une fois élus, ils assumèrent leur mandat.

Lula écarté, le candidat du PT est Fernando Haddad, ex-ministre de l’Education du gouvernement du PT avec, pour la vice-présidence, Manuela d’Avila, du Parti communiste du Brésil (PCdoB), qui participe à une alliance électorale avec le PT.

SF: Pensez-vous que l’un des autres candidats progressistes, comme par exemple Guilherme Boulos (PSOL), pourrait recueillir les suffrages populaires ?

FB : Selon les tendances des sondages, Lula, empêché de se présenter comme candidat, a le potentiel de transférer à son remplaçant 30 % des suffrages, ce qui est un pourcentage très significatif. Mais tout indique que la totalité des électeurs potentiels de Lula ne va pas forcément voter pour son remplaçant. Je pense que de nombreuses voix se porteront sur Guilherme Boulos, ou même sur Ciro Gomes (Parti travailliste démocratique et l’Alianza Brasil Soberano) et Marina Silva (candidate du parti REDE).

SF: Cette conjoncture brésilienne se déroule à un moment complexe dans toute l’Amérique latine, qui connaît une forte offensive néolibérale, tempérée par ce que pourrait être la prochaine présidence d’Andrés Manuel López Obrador (AMLO) au Mexique, à partir du 1er décembre 2018…

FB : Le Brésil et le Mexique sont les deux pays les plus puissants de l’Amérique latine. Si le PT ou le PSOL gagnent au Brésil, l’articulation avec López Obrador sera très importante pour donner un nouveau souffle aux gouvernements progressistes du continent et défendre la souveraineté du Venezuela et la révolution cubaine. Si Ciro Gomes l’emporte, le Brésil mènera une politique ambiguë, parfois progressiste, parfois capitularde.

SF: Vous êtes un ami de Lula et une personnalité à fort engagement populaire, spécialement avec les mouvements sociaux. En même temps, vous avez été une voix très critique envers certaines politiques et méthodes du PT, durant les 13 années où celui-ci a gouverné. Quels sont les principaux défis du PT face à l’avenir ?

FB : J’aurais souhaité que le PT fasse son autocritique. Et qu’il traduise ses militants accusés de corruption devant sa Commission d’éthique. Si le PT parvient à gagner, je suppose que son gouvernement sera plus progressiste que lors des mandats antérieurs de Lula et Dilma, de 2003 à 2016. Ou, du moins, qu’il essayera.

Il faut rappeler qu’au Brésil l’action présidentielle dépend de l’appui des députés et des sénateurs du Congrès. Et je n’ai pas l’espoir que le prochain Congrès, issu des élections d’octobre, sera moins conservateur que l’actuel. De sorte qu’il ne reste à la gauche qu’à revenir au travail de base, à organiser les classes populaires et à promouvoir l’alphabétisation politique du peuple. JB/Sfri


Bolsonaro, poulain des milieux évangéliques

Jair Bolsonaro, toujours à l’hôpital après l’agression qu’il a subie, est soutenu par de larges milieux évangéliques, notamment par la Confédération des pasteurs du Brésil. Pour sa part, la Conférence nationale des évêques du Brésil (CNBB) est plutôt en retrait. Dom Francisco Biasin, membre de la Commission pour l’œcuménisme de la CNBB, souligne cependant que le Brésil est un Etat laïc.

Pour l’évêque de Barra do Piraí-Volta Redonda, un chrétien «ne devrait pas faire valoir son credo comme critère de gouvernement». Dom Biasin relève qu’au Brésil, les évangéliques s’engageant en politique le font le plus souvent non pour défendre les plus pauvres et le bien commun, mais avant tout pour favoriser les intérêts de leur propre groupe.

Impossible de prévoir le dénouement des élections

Il est à quelques jours de l’échéance électorale, impossible d’en prévoir le dénouement, puisque le candidat, auquel les sondages électoraux ont pendant des mois accordé les meilleures intentions de vote, était l’ancien président Lula. Sa candidature ayant été invalidée par le Tribunal supérieur électoral le 31 août 2018, le résultat de l’élection est rendu beaucoup plus difficile à pronostiquer.

Jair Bolsonaro, un militaire d’extrême-droite, est actuellement en tête avec 26 % des intentions de vote. JB


Frei Betto

Aujourd’hui âgé de 73 ans, Frei Betto, ami personnel de Lula, est l’auteur d’une abondante production littéraire: 60 livres aux thématiques très diverses. De ses Cartas de Esperança (Lettres de prison) à sa conversation historique avec Fidel Castro, synthétisée dans Fidel e a religião, sans oublier A mosca azul, évocation critique et cinglante des problèmes et des contradictions du Parti des Travailleurs (PT) durant ses mandats gouvernementaux. Aujourd’hui, acteur critique dans son pays et penseur libre, Frei Betto s’exprime comme militant social et, selon sa propre définition, comme «ING», c’est-à-dire comme «individu non gouvernemental». (cath.ch/sergioferrari/cnbb/be)

Dom Francisco Biasin, de la Conférence nationale des évêques du Brésil CNBB, rappelle que le Brésil est un Etat laïc | © J. C. Gerez
21 septembre 2018 | 14:17
par Jacques Berset
Bolsonaro (4), Brésil (285), CNBB (42), Frei Betto (2), Lula (1), PT (1)
Partagez!