Frêle espoir de changement après l’élection du président Santos Apic Interview
Colombie: La violence armée a provoqué une véritable «contre-réforme agraire»
Fribourg, 27 octobre 2010 (Apic) La violence armée, qui depuis des décennies a chassé de leurs terres près de 4 millions de Colombiens, a provoqué une véritable «contre-réforme agraire». Les ¾ des terres productives de la Colombie, soit 115 millions d’hectares, sont désormais aux mains de 0,5% de la population. Alors que près de la moitié de la population colombienne vit en dessous du seuil de pauvreté, l’élection en août du nouveau président Juan Manuel Santos représente une «certaine ouverture» et un frêle espoir de changement, a déclaré à l’Apic le juriste colombien Richard Moreno de passage à Fribourg.
Après les années de plomb du président Alvaro Uribe – un régime marqué par une violence extrême, culminant avec le scandale des «faux positifs» (des milliers d’exécutions de civils que l’armée faisait passer pour des guérilleros tués au combat) -, l’espoir est certes ténu. D’autant plus que celui qui fut ministre de la Défense d’Uribe s’appelle…Juan Manuel Santos. Le nouveau président a la réputation d’être un «dur».
«Avec le nouveau président Santos Calderon, au pouvoir depuis août dernier, nous avons l’espoir que la concertation soit finalement possible…» Richard Moreno, assesseur juridique du «Forum Interethnique Solidarité Choco» (FISCH), et le pasteur Salvador José Alcantara, représentant de l’Association de Producteurs Alternatifs de Simiti (ASPROAS), veulent s’accrocher à l’idée d’un avenir meilleur pour la Colombie.
Le juriste Richard Moreno, un Afrocolombien, habite Quibdo, sur la Côte pacifique de la Colombie. Le leader paysan Salvador José Alcantara vit à Simiti, dans le Département de Bolivar, au Nord de la Colombie, dans la région du Magdalena Medio. A l’invitation du mouvement E-CHANGER et de l’Institut interdisciplinaire d’éthique et des droits de l’homme (IIEDH) de l’Université de Fribourg, ils ont témoigné lundi 25 octobre à l’Université de leur engagement non-violent et de leurs démarches juridiques pour l’accès des petits agriculteurs à la terre et la préservation du territoire. Les deux militants sont de passage en Suisse dans le cadre de la Campagne 2010 du Programme suisse pour la promotion de la paix en Colombie (SUIPPCOL). (*)
Apic: Richard Moreno, vous venez du Choco, une région de Colombie où la population «afrodescendante» – dont les ancêtres avaient été déportés d’Afrique comme esclaves – a pourtant reçu un titre de propriété collectif légal et inaliénable (selon la loi 70 de 1993 protégeant les territoires ancestraux)….
Richard Moreno: Au Choco, une région peuplée à 85% de Noirs, de 12% d’indigènes des ethnies Embera, Wounaan, Katio, Chami et Tulé, et de 3% de métis, la propriété est certes collective et ne peut être aliénée. Mais dans les années 95-96, les paramilitaires et la Brigade 17 de l’armée gouvernementale ont déplacé plus de 15’000 personnes dans les municipalités de Rio Sucio et d’El Carmen del Darien. Les paramilitaires ont fait cause commune avec ceux qui cultivent le palmier à huile de façon illégale, comme l’entreprise URAPALMA S.A, aux mains d’entrepreneurs d’Uraba et d’Antioquia.
La justice enquête depuis lors, car les entrepreneurs sont venus avec de faux titres de propriété. Un jugement de 2007 oblige l’Etat à redonner la terre aux véritables propriétaires, c’est-à-dire aux Conseils communautaires, mais depuis 3 ans, rien n’a été fait! Dans la région du Bajo Atrato, 135’000 hectares ont été volés et devraient être rendus.
Apic: Les paramilitaires protègent les entreprises qui détruisent le milieu naturel du Choco, qui est l’un des plus riches endroit au monde pour la richesse de sa biodiversité…
Richard Moreno: Dans la région de San Juan et du Medio Atrato, les paramilitaires sont mêlés à l’exploitation minière illégale – notamment d’or, de cuivre, de molybdène et de platine – qui détruit la forêt et porte gravement atteinte à l’environnement. Ce sont plus de 15’000 hectares qui ont été victimes de déforestation à cause de l’exploitation minière dans l’Alto Atrato.
L’exploitation de mines illégales a provoqué la déforestation de 60’000 hectares dans tout le Choco, sans parler des déplacements forcés de populations entières. Des concessions ont déjà été octroyées pour l’exploitation de mines ou d’autres sont en train d’être négociées concernant près de 80% de ce territoire… Les fruits de la terre échappent aux Afrodescendants ou aux Indigènes, et quand les compagnies les dédommagent, cela représente très peu…
L’agence gouvernementale INGEOMINAS a délivré des licences d’exploration et d’exploitation à des entreprises multinationales (notamment au Choco à une filiale de l’entreprise suisse Glencore, basée à Baar, dans le canton de Zoug) sans se soucier des procédures de consultation des communautés que prévoit pourtant la loi. Les droits fondamentaux des populations sont violés sans vergogne et l’Etat de droit n’est pas du tout respecté! Pour ajouter aux problèmes que rencontrent la population afrodescendante et les ethnies indigènes de la région, la guérilla est également très active dans ces zones et prélève pour se financer l’»impôt révolutionnaire», qu’on appelle la «vacuna» (vaccin).
Apic: Dans votre région, située non loin de Barrancabermeja, la capitale pétrolière de la Colombie, la situation n’est pas meilleure!
Salvador José Alcantara: Nos problèmes ont commencé avec l’apparition des bandes paramilitaires dans la zone de Barrancabermeja, à partir de 1998. A 3 heures de bateau de la ville, la communauté d’El Garzal est située dans une région riche en produits miniers et en terres agricoles. Ces richesses sont convoitées par de puissantes entreprises. Les communautés de pêcheurs et de paysans font face à une forte pression de la part des groupes paramilitaires alliés aux entreprises et qui visent à s’approprier leurs terres, qui doivent encore être titularisées.
Pour le moment, en l’absence de titres de propriété, l’Etat colombien refuse d’équiper cette communauté qui regroupe 350 familles: il n’y a ni adduction d’eau ni électricité. En raison de ces pressions, la légalisation des terres n’aboutit pas aux résultats escomptés, malgré le fait que les familles travaillent la terre à El Garzal depuis plus de quatre décennies. EIles ont colonisé ces terres. Avant, ici, c’était la forêt vierge…
Apic: Le combat juridique pour la terre avait pourtant abouti à la distribution des titres de propriété par l’Institut national colombien de développement rural (INCODER)
Salvador José Alcantara: Les paysans pensaient avoir gagné la bataille et avoir acquis le droit de construire un logement digne et vivre en paix. Mais ces titres ont été repris par une fonctionnaire de l’INCODER. Ce sont les narcotrafiquants qui convoitent ces terres, avec la complicité de la justice locale corrompue: c’est le fils de l’avocat de Manuel Enrique Barreto, alias «Don Pedro», qui est chargé comme juge de la légalisation des propriétés des agriculteurs.
«Don Pedro», une personnalité mêlée au narcotrafic, exige que les paysans d’El Garzal soient déclarés «envahisseurs» des terres convoitées. Il fait partie de ces nombreux paramilitaires qui, à la place de se démobiliser, se sont réorganisés, donnant naissance aux fameux «groupes émergents». Dans ces régions, les monocultures comme la canne à sucre ou la palme africaine, destinées à la production des agrocarburants, ont fait leur apparition. Les petits paysans qui n’ont pas de titres de propriété sont délogés au profit de nouveaux titulaires de la terre.
Dans la région de Simiti, les plantations de palmiers à huile occupent déjà plusieurs milliers d’hectares. Dans un premier temps, les paysans de la région s’étaient réjouis de l’arrivée de cette activité qui promettait d’être lucrative. Mais ils ont vite aperçu qu’ils avaient été piégés: alors qu’ils espéraient de meilleures conditions de travail, de nombreux paysans sont désormais menacés d’être expulsés de leurs propres terres.
Apic: Le gouvernement de l’ancien président Alvaro Uribe est accusé d’avoir infiltré la justice…
Richard Moreno: La Cour suprême, plus haute autorité judiciaire, a été infiltrée par le biais d’agents du Département administratif de sécurité (DAS), le service de renseignement dépendant directement du président Uribe. Le Congrès vient d’ouvrir une enquête sur les écoutes illégales par le DAS d’opposants, de magistrats et de journalistes.
En ce qui concerne la question agraire, nous connaissons en Colombie le taux le plus élevé de concentration des terres de toute l’Amérique latine. Le nouveau président Juan Manuel Santos parle de rendre plus de 2 millions d’hectares volés aux paysans, mais il doit faire face à une forte opposition au Congrès. De nombreux parlementaires à Bogota sont des grands propriétaires terriens… Une bonne centaine de congressistes sont sous enquête de la Cour de justice, ou ont de la famille impliquée dans la «parapolitique», qui mêle paramilitaires, personnalités politiques, forces de sécurité, narcotrafiquants. Cela va donc être difficile de changer les choses en Colombie.
(*) Le Programme suisse pour la promotion de la paix SUIPPCOL regroupe dix associations suisses de développement et des droits humains: Caritas-Suisse, l’Action de Carême, l’Entraide protestante EPER, Swissaid, Amnesty International-Section suisse et le Groupe de travail Suisse-Colombie. S’y sont ensuite ajoutées: Terre des Hommes Suisse, les Brigades de paix Peace Brigades International (PBI), E-Changer et la Mission de Bethléem Immensee. Ces ONG co-financent une part du budget de ce projet, soutenu aussi par le Département fédéral des affaires étrangères (DFAE), en particulier par la Division Politique IV pour la Sécurité Humaine. SUIPPCOL appuie le réseau de promotion de la paix «Ruta Pacifica de las Mujeres». Sur place, des collaborateurs de SUIPPCOL suivent les efforts de mise en réseau de ces mouvements pour la paix, et proposent des ateliers de formation en gestion de conflit. SUIPPCOL soutient également les programmes de protection dont bénéficient diverses organisations de femmes, en raison du caractère dangereux de leur engagement, en Colombie. (apic/be)gras



