Frère Antoine Lévy dévoile les rapports passés de l’Ordre dominicain avec le monde juif

«On dira ce que l’on veut, l’histoire des rapports de l’Ordre dominicain avec le monde juif n’est pas belle…», lance le dominicain français Antoine Lévy, professeur de théologie et de Russian Studies à l’Université de Finlande de l’Est.

Ce docteur en théologie de l’Université de Fribourg a participé au 8e Forum «Eglise dans le monde», organisé du 13 au 15 octobre 2016 par la Faculté de théologie de Fribourg, sur le thème «800 ans de mission et dialogue interreligieux dans la tradition dominicaine». Né à Paris en 1962 dans une famille juive agnostique, baptisé en 1988, entré dans l’Ordre dominicain en 1990, Antoine Lévy a été ordonné prêtre en 1998. Dans sa conférence intitulée «Judaïsme messianique – La mission dominicaine ‘ad Judeos’ reconsidérée», le dominicain a rappelé des moments cruciaux de l’histoire des rapports entre son ordre religieux et le monde juif.

Danger du déni de mémoire

S’il a d’emblée reconnu que nul n’aime à s’appesantir sur des fautes anciennes «et cela vaut d’autant plus pour ceux qui, tels les frères de l’Ordre de Saint Dominique, font profession d’enseigner aux autres le chemin du Salut», il a souligné que le déni de mémoire conduit parfois à ignorer ce qui pourrait bien la guérir. «S’il me paraît important de parler aujourd’hui du mouvement juif messianique, c’est que j’y vois une chance pour l’Ordre dominicain de concevoir sa relation au monde juif selon un mode nouveau et, peut-être pour la première fois de son histoire, authentiquement évangélique», a-t-il averti.

Evoquant, dans le paysage religieux du monde contemporain, le mouvement juif messianique, le frère Antoine Lévy a relevé que c’était un phénomène nouveau: depuis le milieu des années 1970, un certain nombre de juifs américains venus à la foi en Jésus-Christ ont décidé de fonder des communautés confessantes, des «congrégations», sur le modèle protestant, «sur la double affirmation de la Messianité du Christ et du maintien d’une identité juive». Et de relever que le mouvement messianique demeure cependant, à ce jour, en dehors des frontières de ce que catholiques et orthodoxes tiennent pour l’Eglise. «Mais il est également la seule expression collective ou constituée en corps ecclésial d’une foi spécifiquement juive en Christ».

La mission dominicaine ad Judeos

Pour le dominicain français, «celui qui veut aujourd’hui réfléchir à ce que pourrait être le recouvrement plénier par l’Eglise de sa composante juive est bien obligé de se tourner vers le mouvement messianique. Cela ne signifie pas que les formes actuelles du mouvement messianique, tant du point de vue dogmatique, liturgique qu’ecclésiologique, sont parfaites ni même véritablement cohérentes. Mais si le principe fondateur du mouvement messianique est correct d’un point de vue doctrinal, le monde catholique ne peut écarter d’un revers de main ceux qui tentent de vivre leur foi en conformité avec un tel principe».

Le religieux, réfléchissant aux conséquences de l’existence du mouvement messianique sur la mission dominicaine ad Judeos, l’a fait à la lumière de la mémoire de l’Ordre, «aussi douloureuse cette mémoire soit-elle». Il a voulu montrer que l’avènement du mouvement juif messianique «nous oblige à nous replonger dans la mémoire de l’Ordre, car de cet effort dépend, me semble-t-il, la possibilité de discerner dans l’avènement du mouvement messianique une vision nouvelle de la mission de l’Ordre ad Judeos«.

Pour ce faire, il a tout d’abord décrit, aussi bien d’un point de vue historique que théorique, ce que fut la relation originelle de l’Ordre dominicain au monde juif. Et cette histoire «n’est pas belle», lance-t-il.  Il y voit le reflet d’une difficulté profonde liée à la manière dont le concept dominicain de la mission s’est trouvé confronté «à l’essentielle fracture entre judaïsme et christianisme».

Dominique, amical envers tous, juifs et païens

Si l’on en croit le témoignage du frère Jean de Navarre (ou Jean d’Espagne), témoin en 1233 au procès de canonisation de Dominique à Bologne, relève frère Antoine Lévy, les choses avaient plutôt bien commencé entre Dominique et le monde juif: «Il avait coutume de se montrer amical envers tous, riches et pauvres, juifs et païens [c’est-à-dire musulmans], si nombreux en Espagne à cette époque. Aussi bien il était aimé de tous, hérétiques et ennemis de l’Eglise exceptés, qu’il attaquait et récusait lors de disputes et de ses prêches».

Ce témoignage est intéressant, poursuit le dominicain français: il trace une frontière entre juifs et musulmans d’un côté, hérétiques de l’autre. Le type de rapports que Dominique semble avoir entretenus avec le premier groupe – s’adressant à eux «comme à des amis» – et le second apparaît entièrement différent: avec les hérétiques, ceux qui avaient renié leur foi de jadis, c’était «la confrontation ouverte, sans terrain d’entente commun».

Traitement réservé aux hérétiques

«La chose remarquable est que Dominique a reçu de cette confrontation avec l’hérésie l’intuition première de la fondation de son Ordre. Ne pouvant être assimilés à des hérétiques simpliciter, les juifs n’étaient donc pas immédiatement concernés par la mission de l’Ordre dominicain, au moins dans sa forme première».  Si les fils de saint Dominique en sont par la suite venus à appliquer aux juifs le traitement que leur père réservait aux hérétiques, c’est donc progressivement, par extension du projet défensif qui donna naissance à l’Ordre.

Frère Antoine Lévy cite l’ouvrage The Friars and the Jews, The evolution of Medieval anti-Judaism (Cornell University Press, 1982),  dans lequel l’auteur Jeremy Cohen a voulu montrer que franciscains et dominicains sont largement responsables de la détérioration de la situation des juifs au sein de la chrétienté médiévale.

Signe d’une divine punition

«Jusqu’au début du XIIIème siècle, on peut parler d’une coexistence relativement pacifique entre populations juives et chrétiennes en Europe. Selon l’enseignement de saint Augustin dans La Cité de Dieu, les chrétiens occidentaux étaient traditionnellement invités à contempler dans l’exil persistant des juifs le signe d’une divine punition et par conséquent la confirmation a contrario de la vérité de leur foi. On ne saurait douter que l’émergence et l’extraordinaire essor des Ordres mendiants au XIIIème siècle soit allé de pair avec un changement d’attitude des chrétiens envers les minorités juives demeurant sur leur territoire – un changement pour le pire, hélas».

Toutefois, souligne le dominicain français, «l’on n’est pas obligé de suivre Jeremy Cohen lorsqu’il argue de la responsabilité unilatérale des frères mendiants touchant cette regrettable évolution».  En effet, au XIIIème siècle, «c’est toute la société, Eglise en tête, qui perçoit la présence juive avec une inquiétude toujours croissante. L’un des effets de la Reconquista (période du Moyen Âge durant laquelle s’est produite la reconquête par les royaumes chrétiens des territoires de la Péninsule ibérique et des Îles Baléares conquis auparavant par les musulmans) fut en Espagne «de rendre anormale et suspecte cette présence jadis acceptée comme un état de fait». Et de poursuivre: «Paradoxalement donc, plus le caractère chrétien de la société s’affirme avec vigueur, plus celle-ci se perçoit en situation de faiblesse vis-à-vis des minorités non-chrétiennes qu’elle abrite».

Hostilité à l’égard de la présence juive en Europe

Plus la tendance à l’homogénéisation religieuse était intense, plus dramatique était sa remise en cause par les éléments lui résistant. «Avec la tâche providentielle de se porter au secours d’une Eglise supposément menacée d’écroulement, franciscains et dominicains, sans être les inventeurs d’un mouvement animé par le soupçon et l’hostilité à l’égard de la présence juive en Europe, étaient comme destinés à en devenir les fers de lance».

Abordant  la théologie de l’Ordre dominicain et la réflexion de Thomas d’Aquin, il relève que ce dernier est formel quant à la nécessité de ne pas imposer la foi chrétienne aux juifs, comme lors des baptêmes forcés de leurs enfants,  car pour lui l’acte de croire est lié au libre exercice de la volonté. «Même si des chrétiens venaient à soumettre militairement ces personnes et les tenir en captivité, ils auraient le devoir de les laisser libres de croire si tant est que ceux-ci le veuillent un jour», estimait Thomas d’Aquin.

Mais, affirme frère Antoine Lévy, cette liberté a cependant deux limites: tant les juifs qui tentent de séduire les chrétiens par leur doctrine que les baptisés juifs relaps – un cas assimilé à celui des hérétiques – encourent représailles de la part des autorités de l’Eglise et de l’Etat. «Toutes ces conclusions dérivent de l’attitude fondamentale de Thomas à l’égard de l’existence juive postbiblique: si celle-ci est bien le signe de la vérité de la foi chrétienne décrit par Augustin, elle est également porteuse d’un vrai danger pour les chrétiens».

Les juifs devenus des «serviteurs du diable»

Prêcher la Bonne Nouvelle à toutes les nations, demandait saint Dominique. «La question n’est pas de savoir si le principe d’une telle prédication est blâmable… Mais les dangers spirituels que la présence juive faisait le plus souvent hypothétiquement courir aux populations chrétiennes ont été systématiquement exagérés, les transformant en source de vrais dangers physiques pour les juifs.  D’ennemis de la foi chrétienne, les juifs sont rapidement devenus des ‘serviteurs du diable’ dans les sermons et l’apologétique dominicaines. (…) On ne s’étonnera donc pas que les dominicains autant que les franciscains aient relayé les accusations populaires de crimes rituels à l’encontre des juifs, causes récurrentes des pogroms à travers l’histoire».

Les dominicains se servirent des pouvoirs de l’Inquisition qui leur furent confiés pour donner libre cours à leur charisme de prêcheurs, poursuit le dominicain français. «Mais plus la prédication recourait à la violence pour atteindre ses fins, plus elle se trouvait d’emblée discréditée aux yeux de ceux qu’elle était censée toucher (…) La fameuse dispute de Barcelone qui opposa principalement le dominicain Pablo Christiani, un juif converti, au rabbin Nachmanide en 1263 justifia amplement le scepticisme de Thomas quant à cette tactique de conversion. Certes, la prédication d’un Vincent Ferrier semble s’être montrée plus efficace. Son biographe Ranzano parle de 25’000 juifs d’Espagne venus demander le baptême après qu’elle ait eu lieu».

Acculer les juifs à demander le baptême

La pratique de rendre l’existence quotidienne quasiment intolérable aux juifs en sorte de les acculer à demander le baptême se diffuse un peu partout entre le milieu du XIIIème et le XIVème siècle, «ce qui crée une manière de spirale infernale»: plus les juifs sont contraints de demander le baptême, moins ils sont sincères en le demandant, plus il leur est difficile de revenir à leur religion puisqu’ils deviennent passibles de tout l’arsenal de peines dont l’Inquisition dispose à l’égard des hérétiques et relaps.

Après avoir tout fait pour contraindre les juifs au baptême, l’Inquisition en Espagne fera plus tard la chasse aux chrétiens soupçonnés d’avoir du sang juif à un degré ou un autre.

«Comble de l’absurdité, le dominicain Thomas de Torquemada, dont la sinistre réputation n’est plus à faire, était lui-même descendant de juifs marranes, lui qui obtint du pape la permission de refuser l’entrée dans l’Ordre aux conversos venus du judaïsme!»

Caractère divin des bornes mises à la missio ad Judeos

«Dans les juifs amis de Dominique, des hommes à la recherche de la vérité, la plupart de ses fils ont vu des ennemis et des serviteurs du diable. Les prêcheurs n’ont eu de cesse que de trouver les moyens de contourner l’exigence que Thomas d’Aquin avait si fortement mise en avant, à savoir celle de respecter la liberté religieuse des juifs. Thomas avait parfaitement perçu les limites de la prédication dans le cas des juifs, mais cela a été dans la plupart des cas superbement ignoré».

«La question que le grand nombre de dominicains à l’époque a soigneusement évité de se poser, même si elle transparaît chez Thomas, est celle du caractère divin des bornes de la missio ad Judeos. Dans quelle mesure faut-il parler d’une volonté divine visant à perpétuer la coexistence de deux visions de l’histoire sainte mutuellement incompatibles au cœur d’un même monde ?  Si le ‘voile’ posé sur le cœur des juifs dont parle Paul (2. Cor 3.14) vient véritablement de Dieu, on comprend que tous les efforts des dominicains pour le lever aient eu pour effet d’inverser le sens même de la Bonne Nouvelle ou de transformer celle-ci en une parodie sinistre autant que sanglante. (..) On pourrait en effet dire que le voile résulte d’un décret de Dieu et ne saurait donc être levé. Mais ce que l’apôtre montre est que non seulement il peut être levé, mais qu’il le sera par celui qui est le Seigneur».

La conversion des juifs, réflexe atavique et obsolète

Et de conclure: «Nous, dominicain(e)s, devons passer d’un réflexe atavique et obsolète centré sur l’œuvre de conversion des juifs à l’accompagnement et à la défense d’hommes et de femmes décidés à poursuivre ce que nous savons pertinemment être l’œuvre de Dieu, à savoir l’ultime et plénière réconciliation entre Lui et le peuple de la première Alliance». (cath.ch-apic/be)

 

Le frère Antoine Lévy, spécialiste du judaïsme messianique
21 octobre 2016 | 11:41
par Jacques Berset
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