Avec la fin de l’ère soviétique, le cinéma a disparu

Fribourg: Asie centrale: quels cinémas pour quelles nations ?

Fribourg, 24 mars 2004 (Apic) Dans le cadre du Festival International de films de Fribourg et de la rétrospective «Cinémas d’Asie centrale», un séminaire sur le thème «Quels cinémas pour quelles nations?» s’est intéressé à la relation entre le cinéma et la situation politique, économique et sociale de ces pays. Réponses par deux réalisateurs et une réalisatrice d’Asie centrale.

Jean-Paul Rüttimann, chargé de cours de la chaire «Sociologie et médias» à l’Université de Fribourg et Marina Mottin organisatrice de la rétrospective «Cinémas d’Asie centrale» au Festival International de films de Fribourg ont préparé une rencontre avec trois réalisateurs d’Asie centrale, le 22 mars, à l’Université de Fribourg. A la question: «Quels cinémas pour quelles nations?», l’actrice-réalisatrice kirghize Klara Youssoupjanova et les deux réalisateurs Rachid Nougmanov du Kazakhstan et Shamil Japarov du Kirghizistan ont présenté la vision politique, économique et sociale de leur pays. Ils ont tous trois souligné l’impossibilité de pratiquer leur art chez eux aujourd’hui, alors qu’à l’époque soviétique, le financement, la production et la distribution fonctionnaient de pair et permettaient la diffusion de leurs films.

1.1.1.1 Région de richesses naturelles et culturelles

L’Asie centrale regroupe cinq pays: le Kazakhstan, le Kirghizistan, l’Ouzbékistan, le Tadjikistan et le Turkménistan, explique en préambule Jean-Paul Rüttimann. Outre le fait que ces républiques faisaient partie de l’Union soviétique, elles ont beaucoup d’autres points communs, notamment des richesses naturelles: pétrole, gaz, or, ressources minières, eau ou encore coton et agriculture. Le Kazakhstan est, par exemple, au 3ème rang mondial des réserves de pétrole et le Turkménistan au 5ème rang avec le gaz. Pas étonnant, selon Jean-Paul Rüttiman, que cette région, au centre d’un enjeu politique important, soit très convoitée par les Etats-Unis qui ont installé une base à Kaboul, et par les Russes. Pays en majorité de culture musulmane et de langue turcophone, (sauf le Tadjikistan de langue persanophone), la moitié de la population travaille dans l’agriculture, à part le Kazakhstan. Ces populations sont à plus de 80 % scolarisées et la main-d’oeuvre assez qualifiée, selon lui. Chaque pays, composé de plusieurs ethnies et nationalités, se trouve sous des régimes autoritaires et rencontre des difficultés concernant la liberté de la presse. Dans ces contextes, que peut faire un cinéma? demande alors Jean-Paul Rüttimann.

1.1.1.2 Evolution des cinémas d’Asie centrale

Marina Mottin brosse ensuite un portrait historique du cinéma d’Asie centrale. Dès les années 60-70, une des thématiques était la confrontation entre tradition et modernité dans ces sociétés. Selon elle, un 7ème art spécifique de ces régions existe, assimilant des influences étrangères qui se retrouvent dans la modernité de son expression. A l’époque soviétique, sous tutelle de l’Etat, le cinéma a évolué en fonction des volontés du pouvoir. Parfois des ruptures politiques brutales touchaient le langage cinématographique, son esthétique, sa dramaturge ou le choix des thèmes abordés.

Dès leur indépendance en 1991, les Etats de l’Asie centrale tentent de retrouver une identité nationale et de renouer leurs liens communs. «Les réalisateurs sont les témoins des bouleversements post-soviétiques récents et leurs oeuvres sont le miroir des enjeux actuels», explique Marina Mottin. Aujourd’hui, selon elle, il se dessine des spécificités artistiques nationales qui découlent de l’histoire ancienne et des nouvelles trajectoires de chaque pays.

1.1.1.3 Le cinéma avait une place de choix dans la culture populaire

Pour Klara Youssoupjanova, l’actrice-réalisatrice kirghize, le cinéma dans son pays a débuté par des films documentaires montrant le travail des ouvriers dans les kolkhozes et sur les chantiers, tels que la construction des chemins de fer ou des canaux d’irrigation. Puis les films de fiction sont apparus, notamment avec des réalisateurs comme Larissa Chepitko et Andreï Mikhalkov-Kontchalovski pour qui elle a joué. Selon elle, la culture nationale du Kirghizistan s’appuyant sur les chants, les légendes, les épopées, les traditions pastorales, les règles spirituelles et l’art de vivre en islam, se retrouve dans le cinéma. D’autre part, le pays géographiquement très diversifié, formé de montagnes, de steppes et de déserts, incite à créer des oeuvres plutôt poétiques, selon elle.

A l’époque soviétique, l’argent pour le cinéma ne manquait pas et les films de son pays étaient considérés comme bons, dit Klara Youssoupjanova. Les sujets étaient libres et le fait qu’ils soient contrôlés ensuite à Moscou, peut être rétrospectivement justifié, selon elle, en période de la guerre froide. Aujourd’hui, les républiques d’Asie centrale sont appelées «libres» mais la liberté est très relative pour chacun. En effet, cela fait 10 ans qu’elle ne produit plus rien, car il n’y a plus de moyens à disposition des cinéastes et comme «je suis une vraie Kirghize, je ne sais pas demander» précise-elle. «Prochai, melnitza» (1976) est un court-métrage programmé au Festival de Fribourg cette année.

Espoir de changements réels

Puis Rachid Nougmanov, le réalisateur du Kazakhstan, fondateur de la «Nouvelle vague kazakhe» s’est exprimé sur la politique actuelle et l’héritage d’anciens leaders soviétiques nommés «présidents à vie». Ce développement politique ne peut plaire à aucun cinéaste, mais tous n’ont pas le courage de lutter contre ces régimes, a expliqué ce politicien professionnel, depuis qu’il est chargé des affaires internationales du RPPK (Association of the Republican Independent Political Club).

Lui-même, a rencontré de sérieux problèmes, notamment une plainte pénale sans fondement, l’accusant de financer des groupes criminels. Un de ses amis a été emprisonné parce qu’il voulait organiser un mouvement politique démocratique. Un autre, journaliste, empêché de publication, a créé un site internet qui est bloqué depuis trois ans. Et on ne peut imaginer ce qui se passe pour les milliers de prisonniers politiques, a-t-il encore précisé.

Malgré tout, selon lui, des changements réels sont possibles. D’abord au Kazakhstan et au Kirghizistan puis cela pourrait «catalyser» les républiques voisines. A l’époque soviétique, il y avait beaucoup plus d’espace pour la culture, dit Rachid Nougmanov. Son film sorti en 1988 «Igla» (l’aiguille) traitant du problème de la drogue a été vu par plus de 30 millions de spectateurs. 1300 copies tournaient dans les salles en Union soviétique. Il se réalisait environ 200 films de fiction et 300 documentaires par année. Aujourd’hui, tout le système production- distribution n’existe plus, et les films de ces régions sont produits avec des financements français, japonais et allemand et gagnent des prix à Cannes par exemple. «J’habite en France et j’ai plus de chance de voir un film kazakhe là-bas» conclut-il.

Etre sincère avec lui-même

Shamil Japarov du Kirghizistan, dont le documentaire «Zikir» (2003) est en compétition, commence par dire que l’existence définit la conscience et qu’un artiste ne peut se tenir en dehors de la politique. Malgré la tentative des politiciens de transformer les artistes en esclave de la propagande, le cinéma continue et heureusement, dit-il, certains collègues refusent de se soumettre. «Moi, j’ai réussi le plus important dans ma vie: c’est de ne pas faire ce que je n’aime pas», dit le réalisateur. Avec son travail, il essaie d’établir une conversation avec le public et le but d’un Festival, selon lui, est le rapprochement. Il dit aussi que si dans sa propre maison, sous-entendu son pays, son cinéma est aliéné et qu’il devait mentir, il alimenterait ici, des informations fausses. Et il y a suffisamment de clichés . des deux côtés, conclut-il. (apic/lh)

24 mars 2004 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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