Humiliation des détenus en vue de les faire craquer

Fribourg: Conférence de Paul Grossrieder sur ses 7 ans de visites dans les prisons

Bernard Bovigny, Apic

Fribourg, 25 juin 2004 (Apic) L’ancien directeur général du CICR, Paul Grossrieder, était l’invité de l’ACAT-Fribourg (Action des chrétiens pour l’abolition de la torture), le soir du 25 juin, pour une conférence sur ses visites dans les prisons à travers le monde. Devant une centaine de participants, réunis dans la salle paroissiale de Ste-Thérèse à Fribourg, il a notamment dénoncé les tentatives d’humiliation, appelées «pressions physiques modérées» par les Américains et les Israéliens, dans le but de faire craquer les détenus.

Le témoignage de Paul Grossrieder s’inscrit dans le cadre de la journée internationale de soutien aux victimes de la torture du 26 juin. Sa conférence a eu pour thème: «J’ai été témoin / 7 ans de visites dans les prisons du monde».

Son expérience au CICR s’étale de 1984 à 2002. Avant d’en devenir directeur, il a travaillé 7 ans comme délégué sur le terrain. Les quelque 500’000 détenus visités par l’organisation chaque année se caractérisent par une grande diversité de situations, souligne d’entrée le conférencier. Les prisonniers de guerre d’abord, peuvent être visités en tous temps par le CICR et doivent être libérés au terme des hostilités, selon les Conventions de Genève. Ce qui n’est malheureusement pas le cas partout, précise Paul Grossrieder, bien que tous les Etats aient signé ces conventions. Une autre catégorie de détenus concerne les «réfugiés en transit», appelés communément «internés», qui ont fui leur pays pour se retrouver juste au-delà de la frontière. Le CICR, tous en s’assurant de leur bonne condition de détention, s’active à leur trouver un véritable pays d’asile.

6 ou 7 détenus par mètre carré au Rwanda

Mais ceux pour qui l’organisation basée à Genève s’active le plus sont les prisonniers politiques. D’Israël à l’Afrique du Sud, en passant par Timores, l’Afghanistan à l’époque de l’occupation soviétique, le Pakistan et plusieurs pays d’Afrique, Paul Grossrieder a été témoin durant son engagement d’une grande diversité de situations. La plus extrême a été découverte au Rwanda, à la fin du génocide, où 150’000 détenus croupissaient en prison, à parfois 6 ou 7 par mètre carré durant plusieurs mois, dans des conditions «épouvantables». «Ils étaient soupçonnés de participation au génocide, mais tous n’étaient pas coupables», précise le conférencier.

Les problèmes liés aux conditions de détention touchent d’abord les infrastructures et leur accès par les prisonniers: eau, nourriture, vêtements, WC, douches, . tout en tenant compte du niveau de vie dans la région. «Si les prisonniers disposent d’un standard supérieur à la population environnante, cela crée des tensions», soutient le conférencier. Autre catégorie de problèmes étudiée par les délégués du CICR: les questions réglementaires: les détenus ont-ils droit à des visites? Peuvent- ils sortir à l’air libre? Peuvent-ils correspondre vers l’extérieur, se former .?

Recenser les prisonniers pour éviter les disparitions

Mais les deux points d’attention les plus délicats touchent d’une part la recension et l’identification des prisonniers et d’autre part les mauvais traitements dont ils peuvent faire l’objet. Etablir des listes détaillées de prisonniers et les comparer d’une visite à l’autre a pour but d’éviter les problèmes de disparition et de camouflage de détenus.

Parfois, la recension relève du parcours du combattant, notamment lorsque les emplacements sont mal délimités, comme dans des camps tenus par les Moudjahiddins en pleine montagne en Afghanistan, ou lorsque les transferts d’une prison à l’autre sont monnaie courante.

Quant aux mauvais traitements, notamment lors des interrogatoires, ils n’ont pas pour but de faire souffrir le détenu, mais de le faire craquer, aux yeux du conférencier. «L’interrogateur veut l’humilier, le déconsidérer face à lui-même», affirme-t-il, tout en dénonçant la notion de «pressions physiques modérées», autorisée et utilisée aussi bien par les Etats-Unis que par Israël. Les mauvais traitements concernent beaucoup d’autres domaines, comme la «rééducation des détenus» – parfois contraints de changer de religion -, le travail forcé (interdit chez les prisonniers de guerre), et les incitations à la collaboration avec les gardiens.

«Les détenus sont soudoyés afin qu’ils dénoncent des leurs et ils obtiennent ainsi des privilèges», explique l’ancien directeur du CICR. Lors d’une visite, alors que tous les prisonniers croupissaient sur des nattes, l’un d’entre eux disposait d’un lit à baldaquin. «Ca m’a paru plutôt suspect .», ironise Paul Grossrieder, qui met en garde contre cette pratique, à cause des représailles dont peut faire l’objet le «traître» de la part de ses co-détenus.

La confidentialité, une méthode de travail et non un dogme

En fin de rencontre, le conférencier a brièvement abordé le fameux principe de «confidentialité» du CICR, lequel s’engage vis-à-vis des gouvernements à ne pas diffuser ses informations. «La confidentialité n’est pas un dogme, mais une méthode de travail», a-t-il assuré, en la justifiant comme un moyen de conserver la confiance des autorités dans chaque pays où agit l’organisation. Le leader politique sud-africain Nelson Mandela, alors qu’il était visité en prison par les délégués du CICR, leur disait régulièrement: «Ne faites pas mon travail, mais faites en sorte que je puisse accomplir le mien». (apic/bb)

25 juin 2004 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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