Suisse

Fribourg: études islamo-théologiques, discipline académique nouvelle

Alors que les musulmans représentent quelque 5% de la population suisse, leur réalité est peu connue du grand public, dont le regard est très fortement influen­cé par les médias, qui se concentrent trop souvent sur des sujets portant essentiellement sur la «radicalisation», la «terreur» et une «mauvaise intégration».

C’est ce que relève Andrew Holland, de la Fondation Mercator Suisse à Zurich, dans l’avant-propos de la dernière publication du Centre Suisse Islam et Société (CSIS) de l’Université de Fribourg. Intitulé Les études islamo-théologiques: Une discipline académique nouvelle en Suisse, ce cahier de 47 pages, rendu public le 24 juin 2020, est la dixième publication de la série CSIS-Papers.

La Fondation, qui subventionne les activités du CSIS, opérationnel depuis janvier 2015, entend ainsi encourager une meilleure intégration des musulmans en Suisse grâce à des connaissances scientifiques approfondies de l’islam.

Une démarche innovante

Le CSIS encourage l’articulation scientifique de l’islam dans la société suisse. Tenant compte des savoirs islamiques, il favorise la discussion académique d’une perspective musulmane sur les questions sociétales. Les auteurs de la publication du CSIS relèvent que les études islamiques à l’Université de Fribourg ne constituent pas une discipline «comme les autres» – mais bien plutôt un projet «éminemment transdisciplinaire».

«Notre démarche est innovante dans le contexte suisse. Elle s’inscrit dans une volonté d’intégration, où les musulmans sont des partenaires. Mais nous avons une posture académique critique. Nous ne reprenons pas sans autres les positions des associations musulmanes. Nous sommes cependant avec elles dans une relation intense, tout en sachant que chacun garde sa spécificité», confie à cath.ch le professeur Hansjörg Schmid, directeur exécutif du CSIS.

Université de Fribourg Professeur Hansjörg Schmid, co-directeur du Centre Suisse Islam et Société CSIS | ©Jacques Berset

Ancrage dans l’auto-réflexion théologique

Le succès comme la légitimité du Centre au sein de la communauté musulmane vient de son ancrage dans l’auto-réflexion théologique. Auto-réflexion qui, avec les compétences «objectives» que sont les sciences so­ciales et le droit, fait partie intégrante tant de l’offre académique que de la gouver­nance du CSIS.

En ce sens, il contribue de manière essentielle à la recherche sur les processus de transformation, aux frontières variables qui séparent divers discours scientifiques comme les sciences sociales et humaines, les sciences de l’éducation et la théologie.  »Notre démarche se place ainsi tout à fait dans l’esprit de la culture académique de not­re pays: ouverte, interdisciplinaire, et disposant d’une visibilité internationale», précise le directeur du CSIS.

Travail de pionnier

La nouvelle publication sur les études islamo-théologiques du Centre Suisse Islam et Société de l’Université de Fribourg repose sur les travaux effectués dans le cadre d’un programme doctoral s’étendant sur plusieurs années. Avec ce travail de pionnier, le CSIS permet de dresser un état des lieux en Suisse.

Le processus d’intégration des musulmanes et des musulmans dans leur société d’accueil fait naître un besoin de réflexion scientifique. Le document de synthèse publié dresse un résumé des résultats du programme doctoral Islam et Société: Etudes islamo-théologiques. «Cette réflexion menée pour la première fois en Suisse par sept doctorantes et doctorants est une étape majeure», souligne Amir Dziri, directeur du CSIS.

Questions sociétales liées à l’islam en Suisse

Dans le cadre de leurs recherches, les doctorantes et doctorants du CSIS analysent en profondeur des questions sociétales liées à l’islam en Suisse. Leurs travaux sont consacrés en partie aux secteurs d’activité pratiques des communautés musulmanes, comme le travail social, l’aumônerie et l’enseignement religieux dans les mosquées, ou encore à l’expérience des musulmans albanais.

D’autre part, il s’agit de mener des travaux de recherche fondamentale sur l’anthropologie, l’interprétation du Coran, notamment en matière de redistribution de la richesse, ainsi que sur les conceptions de l’islam dans les sociétés plurielles. L’influence du contexte suisse sur les pratiques et les interprétations des musulmanes et des musulmans est mise en évidence à bien des égards.

A la croisée d’une culture académique à la fois germanophone et francophone, le CSIS réunit différentes perspectives. Toutes les contributions ont un point commun: elles reflètent les réalités de la vie et les préoccupations des musulmanes et des musulmans. Elles font ainsi écho à un besoin des communautés musulmanes et de la société dans son ensemble, tout en créant un nouvel espace pour des discussions scientifiquement étayées, explique Amir Dziri. (cath.ch/be)

La perception des musulmans en Suisse en question

Dans son analyse de la perception des musulmans en Suisse, le directeur de la Fondation Mercator se base notamment sur les constatations de l’Institut de recherche Espace Pu­blic et Société (Öffentlichkeit und Gesellschaft) de l’Université de Zurich dans une étude intitulée: Qualité de la couverture médiatique sur les mu­sulmans et musulmanes en Suisse. Les auteurs relèvent que cette couver­ture médiatique crée très souvent une distanciation marquée envers les musulmans/es en Suisse.
«Les exemples d’intégration réussie, ou le quotidi­en de la population musulmane en Suisse, ne font en revanche pratique­ment jamais l’objet du moindre article. Or, soulignent les chercheurs, cette mise à distance médiatique devient problématique lorsqu’elle est consti­tuée de généralisations. Les médias, en règle générale, ne donnent jamais directement la parole aux musulmanes et musulmans lorsqu’ils parlent d’eux, ou écrivent sur eux: si, par extraordinaire, ils le font, c’est pour faire s’exprimer des interlocuteurs aux positions radicales ou clivantes».

Fribourg fait entendre une autre voix
Pour Andrew Holland, «c’est une toute autre voix que portent les doctorantes et doctorants du CSIS, dont les travaux, très approfondis, trai­tent de sujets et thématiques sociétales relatifs à l’islam en Suisse. Ils don­nent une voix aux musulmanes et musulmans de Suisse, à leurs réalités de vie, à leurs préoccupations, et rendent ainsi possible un débat scientifique­ment fondé, en créant les bases nécessaires à une véritable réflexion isla­mo-théologique et en clarifiant les liens existants entre islam et société en Suisse, contribuant ainsi à favoriser une meilleure compréhension et une approche positive de la diversité».   JB

Amir Dziri, directeur du Centre Suisse Islam et Société (CSIS) de l'Université de Fribourg | © www3.unifr.ch
24 juin 2020 | 11:21
par Jacques Berset
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