Mgr Henri Teissier contre l’interdiction du voile islamique en France
Fribourg: L’archevêque d’Alger prône le dialogue islamo-chrétien à Notre- Dame de la Route
Fribourg, 9 février 2004 (Apic) L’interdiction du voile islamique risque de donner à cette mesure le caractère d’une guerre entre chrétiens et musulmans. Les Eglises en France ont eu raison de s’y opposer. Vendredi soir, à Notre-Dame de la Route, devant une foule nombreuse, Mgr Henri Tessier n’a pas mâché ses mots: une telle confrontation est le pur produit d’une conception étroite de la laïcité. En aparté, il a estimé qu’il s’agissait là de «la laïcité la plus bête du monde».
A l’occasion d’une conférence très vivante sur «Le dialogue entre chrétiens et musulmans en terre d’islam», à la maison de retraite et de formation jésuite à Villars-sur-Glâne, l’archevêque d’Alger a souligné que l’affaire du voile islamique n’est pas un problème interreligieux. «Sans vouloir prendre position à la place des Français, je dirais à titre personnel, que c’est en fait une guerre entre l’Etat français – et sa conception de la laïcité – , et les communautés musulmanes qui sont en France», a lancé ce fervent défenseur du dialogue islamo-chrétien, qui vit en Algérie depuis 1948.
Non M. Bush, il n’y a pas de guerres saintes, seulement des paix saintes
Mgr Henri Teissier, âgé de 74 ans, a voulu donner une autre image de l’islam que celle véhiculée quotidiennement par les grands médias, surtout depuis les attentats terroristes du 11 septembre. Certes, a-t-il admis, chaque fois qu’il y a une tension quelque part dans le monde, le risque est grand de voir se dresser les unes contre les autres les communautés chrétiennes et musulmanes. «Quand les Américains ont bombardé l’Afghanistan, les chrétiens pakistanais ont été la cible d’attentats».
Dès que les menaces d’intervention militaire contre l’Irak se sont précisées, «nos amis musulmans en Algérie nous ont incités à nous exprimer publiquement». Nous avons dit que ce n’était pas là une guerre de religions ou de civilisations, comme le suggérait le président George W. Bush. «C’était d’autant plus facile que toutes les Eglises américaines – même celle à laquelle appartient le président Bush – ont dénoncé cette interprétation!» Sollicité de toutes parts lors de l’éclatement de la guerre, Mgr Teissier a publié 30 ou 40 communications dans la presse, à la radio et à la télévision nationale algérienne. Pour réaffirmer qu’»il n’y a pas de guerres saintes, seulement des paix saintes».
Eviter absolument une lecture religieuse de la guerre contre l’Irak
Invité par la télévision algérienne dans le bureau du Ministre algérien des affaires religieuses, le chef de la petite communauté catholique d’Alger y est resté une heure et demie pour enregistrer un débat sur les conséquences de la 2e guerre du Golfe. «Je ne sais pas si, dans la France laïque, il y a beaucoup d’évêques qui soient restés une heure et demie dans le bureau d’un Ministre, qui plus est pour y enregistrer une telle émission. L’Etat algérien voulait absolument éviter que l’on donne une lecture religieuse à cette guerre qui aurait dressé les communautés les unes contre les autres!»
Ensemble, chrétiens et musulmans représentent près de la moitié des habitants de la planète et une confrontation ouverte serait une catastrophe planétaire, poursuit l’archevêque d’Alger. Il faut donc trouver les chemins de la paix. Et pour transformer les relations entre chrétiens et musulmans, Mgr Tessier avance 3 suggestions: se rencontrer, collaborer et développer l’amitié.
Une toute petite chrétienté aux visages multiples
La rencontre d’abord: si on ne se connaît pas, ce sont les préjugés qui prennent le dessus et on risque de nier l’autre tout simplement par ignorance. En Algérie, les chrétiens ne sont que quelques milliers, dispersés sur tout le territoire national (cinq fois la superficie de la France!) et leurs visages sont très divers: dans l’oasis de Tazrouk à 150 km de Tamanrasset – une localité à 2’000 km d’Alger – vivent des Petits frères de Jésus. Comme ils sont les seuls chrétiens, les musulmans de la région ne connaissent qu’eux. La rencontre dans la vie de tous les jours est ainsi déterminante.
Près de Médéa, un ermite vivant à 3 km du monastère de Tibhirine,- où 7 moines trappistes ont été assassinés en 1996 – est resté sur place. Pour les musulmans de la région, rencontrer cet homme qui parle arabe et vit là depuis 40 ans comme la population locale, c’est la seule image qu’ils ont d’un chrétien.
Une Soeur blanche protégée par les familles musulmanes
En Kabylie, à 120 km d’Alger, nous avons une Soeur blanche qui forme les jeunes filles berbères. En 1994, quand quatre Pères blancs ont été assassinés près de Tizi Ouzou, ce sont les familles musulmanes qui ont réclamé son retour, lui offrant de l’héberger pour sa protection. Dans les agglomérations plus importantes, la présence chrétienne est celle de coopérants ou de travailleurs dans le secteur de l’industrie pétrolière ou gazière. Là, les musulmans découvrent les chrétiens à travers les Philippins.
Dans la plupart des centres universitaires algériens étudient des Africains du sud du Sahara. Leurs camarades algériens, pensant que tous les Africains sont musulmans, découvrent que nombre d’entre eux sont chrétiens. Pour eux, le visage de la chrétienté n’est plus, comme auparavant, uniquement européen.
Pour Mgr Teissier, les rencontres ne suffisent pas: il faut développer des collaborations concrètes, c’est seulement ainsi que la relation devient plus profonde. Ainsi depuis une vingtaine d’années, à l’initiative de la Caritas, l’Eglise travaille à la promotion de la femme. La revue féminine «Hayat» (La vie), rédigée par une équipe mixte islamo-chrétienne, est diffusée par le Croissant Rouge, pour ne pas encourir les accusations de prosélytisme.
Au rez-de-chaussée de la cathédrale d’Alger, des femmes algériennes ont mis sur pied le CIDEF, le Centre d’information et de documentation sur les droits de l’enfant et de la femme. L’Eglise a également organisé des colonies de vacances pour les enfants des sinistrés du tremblement de terre qui a fait 2’500 morts en mai dernier. Elle travaille aussi avec les handicapés «jusqu’alors cachés au fond des rues».
Travailler ensemble plutôt que d’échanger des abstractions
En fait, insiste l’archevêque d’Alger, «le dialogue n’est pas un simple discours ou un échange d’abstractions, c’est travailler ensemble». Et l’amitié ? C’est de rester auprès du peuple, quand il traverse des moments dramatiques, comme la violence extrême des groupes armés, qui a fait 150’000 victimes algériennes. «En restant, les chrétiens d’Algérie montrent qu’ils ne sont pas des étrangers de passage, mais qu’ils partagent jusqu’au bout le destin de ce peuple».
Si l’Eglise du diocèse d’Alger a perdu 10% de son clergé et de ses religieuses, victimes des groupuscules terroristes islamiques, il n’est pas question pour elle de partir. «Seuls quelques groupes d’extrémistes cherchent à nous éliminer, comme ils veulent liquider les musulmans modérés qui ne comprennent pas l’islam comme eux; la population algérienne, qui est proche de nous, veut à tout prix nous garder. Elle désire que nous restions, et elle nous le démontre tous les jours». JB
Encadré
Mgr Henri Tessier vit en Algérie depuis 1948
Né à Lyon en 1929, Mgr Henri Teissier vit en Algérie depuis 1948. Après avoir été évêque d’Oran, il devient archevêque d’Alger en 1988, succédant alors au cardinal Léon-Etienne Duval, qui a assumé sa charge d’évêque d’Alger pendant la guerre d’Algérie et après l’indépendance du pays. Son engagement pour la justice et contre la torture lui valurent d’être appelé «Mohammed Duval» par certains milieux d’extrême-droite et «Algérie française».
Mgr Teissier a fait ses études au Maroc, à la Sorbonne, à l’Institut catholique de Paris, à l’Ecole nationale des langues vivantes de Paris (diplôme d’arabe littéraire), à l’Université du Caire et à l’Université d’Aix (licence d’arabe). Il a participé à de nombreux colloques islamo- chrétiens et aux conférences mondiales des chrétiens pour la Palestine. Outre de nombreux articles, il a notamment publié: «Eglise en Islam», Centurion, 1984; «La Mission de l’Eglise», Desclée, 1985 ; «Histoire des chrétiens du Maghreb», Desclée, en collaboration, 1991; «Lettres d’Algérie», Bayard-Centurion, 1998. JB
Encadré
Quelques milliers de chrétiens au milieu de 31 millions d’Algériens
A la tête de l’archidiocèse d’Alger, un territoire plus vaste que la Suisse, Mgr Teissier a la charge de quelque 1’500 fidèles, la plupart étrangers, vivant au milieu de 9 millions de musulmans. Alger est l’un des quatre diocèses de l’Algérie – un pays d’une superficie de près de 2,4 millions de km2 pour une population de 31 millions d’habitants – , avec Constantine (environ 300 catholiques), Oran (400) et Laghouat (2’000). Plusieurs milliers de chrétiens d’autres confessions vivent également en Algérie.
La violence n’a pas épargné l’Eglise catholique. Quinze prêtres et religieux français, deux religieuses italiennes et deux soeurs augustines missionnaires espagnoles ont été assassinés par des groupes islamistes entre 1994 et 1996, dont les quatre Pères Blancs de Tizi Ouzou en décembre 1994, les 7 moines trappistes de Tibhirine en mai 1996, et en août de la même année, Mgr Pierre Claverie, évêque d’Oran. 10% des effectifs pastoraux de l’archidiocèse d’Alger ont trouvé une mort violente. JB
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