Colloque à l’Université de Fribourg

Fribourg: La réception du Concile Vatican II par les théologiens suisses

Fribourg, 23 novembre 2006 (Apic) Le Concile Vatican II (1962-65), qui a clos ses travaux il y a quatre décennies déjà, suscite des réflexions toujours renouvelées. Un colloque sur la «réception du Concile par les théologiens suisses», sous la direction des Professeurs Guy Bedouelle (Université de Fribourg) et Gilles Routhier (Université Laval, Québec), a attiré une quarantaine de personnes jeudi 23 novembre à la «Kinderstube» de l’Université.

Le théologien protestant bâlois Karl Barth (1886-1968) avait porté une appréciation critique sur le Concile Vatican II et s’était très tôt intéressé à son potentiel oecuménique, a expliqué jeudi Gilles Routhier, qui intervenait dans le cadre du Programme interdisciplinaire d’études catholiques de Fribourg. Pour le professeur québécois, bien que n’ayant pas participé physiquement au Concile en raison de la maladie – il y avait été invité par le Secrétariat romain pour l’unité des chrétiens – Karl Barth s’est intensément intéressé à Vatican II, «depuis sa convocation jusqu’après sa conclusion».

Contrairement à d’autres oecuménistes, a ajouté ce spécialiste d’ecclésiologie et de Vatican II, son intérêt pour le Concile ne portait pas avant tout sur les échanges entre catholiques et chrétiens non-catholiques. Karl Barth s’intéressait surtout au mouvement de renouveau spirituel qui traversait l’Eglise catholique elle-même. Ce renouveau se manifestait notamment par la remise au centre de la Parole de Dieu, c’est-à-dire la centralité des Ecritures, la réorganisation de l’Eglise catholique autour de l’Evangile.

Trois autres questions préoccupaient le théologien protestant bâlois: la question mariale «si malheureusement développée» chez les catholiques (K. Barth dixit) et notamment le dogme mariologique, qui l’irritait, le magistère de l’Eglise et le ministère de Pierre (la papauté était pour lui une difficulté importante), et le type de rapport au monde que voulait entretenir l’Eglise catholique. Il a laissé des idées, stimulantes encore aujourd’hui, dans ses «Réflexions sur le deuxième Concile du Vatican» (Genève, Labor et Fides, 1963), et «Ad limina apostolorum» (Zurich, EVZ- Verlag, 1967; Neuchâtel, Delachaux et Niestlé, 1968), publié peu de temps après sa rencontre avec le pape Paul VI à Rome en 1966, et qui fit sensation lors de sa publication.

Le Concile Vatican II met au défi les Eglises non-catholiques

Barth relevait qu’au-delà des doctrines, c’était un nouvel esprit qui saisissait le Concile et se répandait dans l’Eglise catholique. «J’ai découvert de tout près une Eglise et une théologie qui viennent d’amorcer un mouvement dont les conséquences dépasseront toutes nos prévisions; pour être lent, ce mouvement n’en est pas moins réel, et rien ne pourra l’arrêter; ce spectacle est de nature à nous inspirer le souhait qu’il existe quelque chose de comparable chez nous. Puissent du moins être épargnées à ce mouvement les plus graves des erreurs commises chez nous (dans le protestantisme, ndr) depuis le XVIe siècle !», s’exclame Karl Barth dans «Entretiens à Rome après le Concile» (cahiers théologiques 58, Delachaux et Niestlé, 1968). Il relève ainsi que le Concile conduit à une interrogation radicale des Eglises non-catholiques membres du Conseil oecuménique des Eglises (COE), et les met au défi d’y répondre.

Charles Journet dans les années de crise de l’après-Concile

Professeur d’histoire de l’Eglise moderne et contemporaine à l’Université pontificale du Latran à Rome, Philippe Chenaux a décrit l’attitude du cardinal Charles Journet (1891-1975) dans les années de crise de l’après-Concile. «L’image qui prévaut dans la littérature est celle d’un Journet, sinon hostile, du moins très critique à l’égard des innovations post-conciliaires», a relevé cet ancien des Universités de Fribourg et de Genève. Il s’est demandé si cette image construite après la mort de Journet, qui fut professeur de théologie au Grand Séminaire de Fribourg, correspondait à la réalité. Faute de pouvoir accéder aux archives privées du cardinal, le professeur Chenaux a choisi de se limiter à la revue «Nova & Vetera», fondée par Journet en 1926 et qui lui servit souvent de «tribune intellectuelle» pour exprimer ses préoccupations et ses inquiétudes.

Philippe Chenaux relève que ses textes publiés dans la revue, entre la fin du Concile en décembre 1965 et sa mort en avril 1975, «révèlent un théologien et un cardinal avant tout préoccupé de défendre la foi qu’il estime menacée». Non seulement le cardinal Journet est à l’origine de la fameuse «Profession de foi de Paul VI» (30 juin 1968), mais il s’engage aussi publiquement dans la question délicate de l’intercommunion, mettant en garde, au nom de la défense de la conception catholique, contre une «atteinte intolérable» de l’eucharistie, «coeur de l’Eglise», qu’il ne veut pas que l’on confonde avec la Sainte Cène protestante.

Crainte d’une «protestantisation» de l’Eglise catholique

Concernant la question de l’oecuménisme, «tout en prenant loyalement en compte les enseignements de Vatican II», le cardinal Journet «s’emploie à mettre en garde contre une fausse conception de l’unité, de nature purement sociologique, qui conduirait l’Eglise à renier sa propre identité», poursuit le professeur Chenaux. Il craignait une «protestantisation» de l’Eglise catholique, insiste-t-il.

Sa nomination comme cardinal l’empêche désormais de «marquer sa différence», «de dire tout ce qu’il voudrait», a précisé au cours du colloque Mgr Pierre Mamie, qui fut secrétaire du cardinal Journet, l’accompagnant à Rome lors de la dernière session du Concile Vatican II.

L’abbé Claude Ducarroz, «ancien élève du cardinal Journet et de Mgr Mamie», a pour sa part décrit l’oeuvre du Père Jacques Loew, l’ancien prêtre-docker du port de Marseille, fondateur de la Mission ouvrière Saints Pierre et Paul (MOPP) et surtout instigateur de l’Ecole de la Foi de Fribourg, dont C. Ducarroz fut le dernier directeur. «Pour lui, ’faire atterrir le Concile’, ce fut essentiellement donner vie à l’Ecole de la Foi comme lieu d’une expérience d’Eglise basée sur la Parole de Dieu étudiée, célébrée et vécue en petites communautés», Jacques Loew, en effet, se méfiait de l’Eglise des grands rassemblements, précise-t-il.

Une véritable «couronne d’épines du pape»

Jacques Loew, oscillant entre optimisme et doutes sur les développements ultérieurs au Concile, en a parlé un jour comme d’une véritable «couronne d’épines du pape». Mais le dominicain français a toujours cherché à susciter des hommes et des femmes «heureux de vivre le mystère du Christ et de l’annoncer».

Le Colloque s’est poursuivi jeudi avec des contributions du professeur réformé Gottfried Hammann (professeur émérite de l’Université de Neuchâtel), qui a évoqué «’L’Ecole de Neuchâtel’ et l’unité des Eglises autour de Vatican II», du professeur Libero Gerosa (recteur de la Faculté de théologie de Lugano), sur Mgr Eugenio Correco, «canoniste et évêque après Vatican II». Le professeur Guido Vergauwen (Université de Fribourg), a quant à lui développé une contribution sur «L’oecuménisme après Vatican II». Vendredi, le colloque donne lieu à des conférences en langue allemande, notamment celle de Mgr Peter Henrici, évêque auxiliaire de Coire, sur «Hans Urs von Balthasar et le Concile Vatican II». (apic/be)

23 novembre 2006 | 00:00
par webmaster@kath.ch
Temps de lecture : env. 5  min.
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