Fribourg: Le Père Jean-Marie Mérigoux dévoile «le visage araméen de l’Eglise»
Le dominicain révèle le destin tragique des chrétiens d’Irak
Fribourg, 19 avril 2005 (Apic) L’Irak, l’ancienne Mésopotamie, est le pays où la Bible situe le paradis terrestre, et la science la naissance de l’astronomie. Aujourd’hui, il n’y a plus de dictateur à Bagdad, mais c’est le règne de l’insécurité, des attentats, des enlèvements, témoigne le Père Jean-Marie Mérigoux.
De passage lundi à l’Université de Fribourg, le religieux dominicain, qui a vécu une quinzaine d’années à Mossoul, «la ville des prophètes», et à Bagdad, surnommée «la ville de la paix» lors de sa fondation au VIIIe siècle, rappelle que la vie dans certains coins de l’Irak est désormais un véritable enfer. «A Mossoul, on entend les hurlements provenant de mosquées, demandant d’égorger les chrétiens, ces alliés des Américains. Les femmes sont obligées de porter le voile, si elles ne veulent pas être vitriolées. Malgré des lueurs d’espoir, la situation ne cesse d’être préoccupante».
Invité par l’Association des Amis de l’Hôpital de la Paix à Istanbul (Cf. encadré), le Père Mérigoux (*) a donné une conférence sur le «visage araméen de l’Eglise», pour rappeler au public occidental «le génie du christianisme» de la Mésopotamie, ce «pays entre les deux fleuves» que sont le Tigre et l’Euphrate.
Car pour le religieux français, ce serait en effet une grande erreur que de penser qu’aujourd’hui dans le monde, les «catholiques», ce sont les «latins», en gros l’Occident, et que les «chrétiens d’Orient» seraient les «orthodoxes». Ce serait à ses yeux une réelle méconnaissance de l’Eglise et une douloureuse offense envers les catholiques orientaux. Et de souligner, en citant feu le pape Jean Paul II, que «l’Eglise a deux poumons, un oriental et un occidental».
Les chrétiens d’Irak sur la voie de l’émigration
Les chrétiens de Mésopotamie – qui fut le berceau du monde araméen et du plus connu d’entre eux, Abraham – , le dominicain français les rencontre depuis quelques temps à Istanbul. La Turquie représente en effet pour les Irakiens en exil une étape d’hospitalité et de transit dans l’attente de visas pour l’Australie et le Canada, les deux seuls pays qui leur ouvrent encore les portes aujourd’hui.
Ils trouvent momentanément refuge dans ce pays désormais presque vide de chrétiens (140’000 chrétiens sur 70 millions d’habitants!). Ancienne «Terre Sainte de l’Eglise», où se trouvent tant de lieux très chers au christianisme, la Turquie abrita les premiers Conciles oecuméniques de l’Eglise. L’on y trouve les traces de plusieurs Apôtres venus prêcher l’Evangile. Depuis quelques années, les chrétiens ont quitté en masse les grands centres chrétiens de l’Est: Midyat Mardin, Diyarbakir, pour s’installer à Istanbul ou en Suède, en Australie, au Canada, en Hollande.
Dans certaines régions, les familles chrétiennes vivent dans la terreur
En Irak, l’héritage biblique et chrétien est encore considérable, relève le dominicain. Ces derniers mois pourtant, ajoute-t-il, la communauté chrétienne irakienne est tragiquement frappée dans ses enfants, par des enlèvements et des meurtres, par des destructions d’églises, comme l’incendie criminel de l’archevêché chaldéen de Mossoul. «Ces événements ont accentué le mouvement d’émigration des familles chrétiennes; sur place, les gens se barricadent avant la nuit tombée, les enfants n’osent plus aller à l’école».
Cet amoureux de la culture arabe (**) relève que l’Irak se révèle être un pays qui manifeste bien la vraie nature du monde arabe, «à la fois chrétienne et musulmane».
C’est ainsi que ces chrétiens arabes, qui ne représentent plus aujourd’hui que quelque 750’000 âmes (dont 400’000 regroupés à Bagdad), puisent dans une autre source culturelle: la tradition araméenne, la langue syriaque, qu’ils parlent encore sous la forme appelée «soureth». Ils y expriment, relève le Père Mérigoux, leur héritage chrétien avec plus de profondeur encore et d’exactitude que par la langue arabe, qu’ils parlent d’ailleurs avec une parfaite aisance.
Aujourd’hui, alors que les chrétiens irakiens sont de plus en plus dispersés hors de leurs frontières en raison des troubles sanglants qui déchirent leur pays, ils utilisent leur langue, le «soureth», qui leur permet de préserver leur identité commune et profonde. A Istanbul, dans une église remplie de chrétiens chaldéens récemment arrivés d’Irak, le Père Mérigoux a pensé à ces chrétiens araméens qui partirent un jour vers l’Occident pour lui apporter l’Evangile. Ces chrétiens irakiens sont eux aussi maintenant en partance pour l’Occident, sans savoir où ils poseront leurs valises.»Heureux les pays qui leur ouvriront leurs portes, les chrétiens d’Orient sont une grâce pour nous», a-t-il alors lancé. JB
(*) Jean-Marie Mérigoux est entré chez les dominicains en 1957. Il a vécu en Irak de 1969 à 1983. Il réside actuellement au Caire à l’Institut dominicain d’études orientales (IDEO) et collabore au Centre de documentation sur le christianisme à Istanbul.
(**) «Va à Ninive! Un dialogue avec l’Irak», du Père Jean-Marie Mérigoux. Préface du cardinal Roger Etchegaray, Editions du Cerf, Collection: L’Histoire à Vif. Paris, 2000.
Encadré
AG de l’Association des Amis de l’Hôpital de la Paix à Istanbul
Sous la présidence de l’ancien conseiller d’Etat fribourgeois Raphaël Rimaz, l’Association des Amis de l’Hôpital de la Paix à Istanbul a tenu son assemblée générale ordinaire lundi 18 avril à l’Université de Fribourg. Le «Fransiz Lape Hastanesi», en langue turque, situé dans le quartier de Sisli, est un hôpital psychiatrique, mais également un lieu de vie pour des personnes âgées de toutes confessions qui ont besoin d’aide et de soins.
L’Hôpital de la Paix a été fondé en 1856. C’est une institution privée, reconnue par le gouvernement turc, qui peut accueillir dans ses différents services jusqu’à 150 patients. Soeur Aleksandra Dworak, l’actuelle directrice polonaise, va quitter Istanbul après 10 ans de service, dont trois comme directrice. C’est le moment de faire un pas de plus dans le partage des responsabilités avec des personnes du pays, relève l’Association, avec lesquelles il travaille déjà en bonne collaboration. Face au manque de relève, «les Turcs sont l’avenir de l’Hôpital», souligne l’Association. L’établissement est d’ailleurs placé sous la responsabilité médicale d’un médecin turc, le Dr. Tufan Agur, comme l’exige le Ministère turc de la santé.
40’000 francs par mois pour les soins aux plus démunis
Soeur Pia Humbel, visitatrice de la Province de Suisse-Turquie des Filles de la Charité, relève que c’est grâce au travail des soeurs, mais aussi au soutien d’amis turcs, que l’Hôpital peut venir en aide aux plus pauvres. Une des missions des Soeurs de St Vincent de Paul, en charge de l’Hôpital, est en effet d’offrir des soins et d’accueillir les plus démunis.
«L’accueil de personnes de condition modeste ou même sans aucune ressource, reste toujours un des objectifs de la communauté», a relevé lundi Soeur Pia Humbel, visitatrice des Filles de la Charité, à Fribourg. 34 malades bénéficient de forts rabais ou de la gratuité totale pour un montant estimé à 40’000 francs par mois. L’Association basée à Fribourg, qui compte 136 membres, compte en caisse quelle 11’000 francs suisses de cotisations et de dons, à savoir la même somme que l’année précédente.
Notons que la somme disponible sera affectée en priorité pour l’animation et le confort des patients. L’Association met aussi des compétences à disposition, par l’envoi de bénévoles, et récolte également des médicaments, des habits et des jeux pour l’Hôpital de la Paix. La vingtaine de personnes présentes a encore approuvé la modification des statuts de l’Association, exigée par le Service cantonal des contributions pour obtenir l’exonération fiscale: il doit être précisé statutairement que l’Association ne poursuit aucun but lucratif et commercial, et qu’en cas de dissolution, le capital disponible sera transmis à la Province des Filles de la Charité de Suisse romande. (apic/be)



