Le bilinguisme restera la marque d’identité de l’Université

Fribourg: Le recteur Altermatt commente les rapports entre l’université et l’Eglise catholique

Interview: Walter Müller / traduction: Bernard Bovigny

Fribourg, 15 octobre 2003 (Apic) Tensions à l’intérieur de la Faculté de théologie à l’occasion de la succession du Professeur Keel, rapports en perpétuelle évolution avec l’Eglise, baisse constante de la quête annuelle des catholiques en faveur de «leur» haute école: l’Université de Fribourg est-elle encore catholique? Oui, mais le lien, toujours moins visible, suit l’évolution de la société, marquée notamment par la sécularisation, affirme le recteur Urs Altermatt.

Alors que son caractère catholique a tendance à s’estomper, ou tout au moins ne correspond plus à l’impulsion qui a présidé à sa fondation, l’Université s’affirme sur le plan européen par son bilinguisme, qui en devient sa «marque d’identité». Interview du Professeur Urs Altermatt, historien et recteur de l’Université de Fribourg depuis le 15 mars 2003.

Apic: Les tensions apparues ces derniers mois lors de la succession du professeur Othmar Keel à la chaire d’Ancien Testament et Milieu biblique ont eu des répercussions à un niveau international. Par deux fois, l’unique candidat Christoph Uehlinger, élève de Keel, s’est vu refuser le poste par le Conseil de la Faculté. En septembre, il a été engagé comme professeur de sciences religieuses à l’Université de Zurich où, selon ses dires, il pourra «travailler de façon scientifique dans un environnement intellectuel plus ouvert». Où en sont les démarches pour la réoccupation du poste du Professeur Keel?

Urs Altermatt: La Faculté de Théologie a élu une nouvelle commission des nominations et redéfini le poste. Le profil de la chaire restera le même. Je compte sur une certaine pluralité des points de vue et un esprit d’ouverture mutuel à l’intérieur de la Faculté de théologie. Celle-ci doit être une structure d’organisation qui englobe les différents courants traversant la très large Eglise catholique.

Pour ce qui concerne les difficultés que vous avez soulevées, j’ai constaté que la réoccupation de cette chaire de l’Ancien testament de langue allemande a suscité un énorme intérêt de la part de spécialistes de Suisse et d’ailleurs. Cela démontre que cette faculté est connue internationalement, ce qui participe au prestige de l’Université.

Selon le règlement de notre université, les facultés conservent leur autonomie dans le choix des candidats. En se conformant à ces règles lors du processus de nomination, la marge d’intervention du rectorat est extrêmement réduite. Je peux en tous les cas constater que le domaine de recherche «Monuments et documents bibliques» sera conservé. Et cela n’est aucunement remis en question à l’intérieur de la Faculté. Le rectorat va tout mettre en oeuvre pour soutenir ce domaine, qui bénéficie d’une renommée internationale. Il appartient maintenant à la Faculté de théologie de faire des propositions pour la réoccupation de la chaire d’Ancien testament.

Apic: Le Père Abbé d’Einsiedeln, Mgr Martin Werlen, a soutenu en automne dernier qu’il n’y avait pas vraiment une atmosphère chrétienne «porteuse» dans la Faculté de théologie de langue allemande à Fribourg, et qu’un jeune y court le danger de perdre son attachement à l’Eglise. Comment l’Université doit-elle et peut-elle se comporter ecclésialement parlant?

U.A: Le Père Martin Werlen sait lui aussi que l’esprit ecclésial ne se caractérise plus par une atmosphère monolithique. L’Eglise catholique et le catholicisme font partie d’une société pluraliste, et se reflètent l’un dans l’autre. L’Université de Fribourg, faut-il encore le préciser, n’a jamais été comprise comme une université ecclésiale, mais comme une université des catholiques suisses soutenue par l’Etat. Elle a ainsi suivi l’évolution du catholicisme suisse. A la différence d’autres universités catholiques, elle n’a jamais eu une direction issue de l’Eglise. Par contre, la Faculté de théologie possède naturellement un caractère ecclésial. Elle n’est sur ce point pas différente des autres facultés de théologie protestantes, qui sont également reliées à leur Eglise.

Ce lien avec l’Eglise signifie entre autres qu’une faculté de théologie catholique ne peut pas être simplement un département de sciences religieuses où, comme aux Etats-Unis, des catholiques, des protestants et des chercheurs agnostiques abordent la religion. Cette différence doit être respectée. Mais il convient de prendre en compte le renforcement du facteur religieux dans la société. L’Université se doit d’observer ce phénomène et de l’aborder dans une perspective scientifique et historique. Ce domaine est d’ailleurs à développer. La théologie catholique travaille elle aussi intensivement à une théologie du dialogue interreligieux. Dans cette perspective, le rapport entre théologie et science religieuse est à étudier encore plus à fond.

Apic: L’Université de Fribourg a été fondée en 1889 pour les catholiques suisses. Son logo et ses lignes directrices ont été transformés récemment et ne font plus concrètement référence au fait qu’elle soit «l’Université des catholiques suisses». Par contre, dans les nouvelles lignes directrices apparaît clairement une autre de ses caractéristiques: le bilinguisme. L’Université de Fribourg a-t-elle rompu avec le catholicisme?

U.A: D’abord, il faut constater que l’Université de Fribourg, tout comme d’autres en Suisse, doit sa fondation à une initiative théologique, de la même façon qu’à Genève l’origine calviniste appartient à l’histoire de l’université. Cependant, le facteur catholique n’est plus aussi visible, que ce soit dans l’opinion publique ou même dans les propos tenus par des représentants de l’université lorsqu’ils la présentent.

A Fribourg, la haute formation remonte à la fondation du Collège jésuite de St-Michel en 1582. L’école de droit apparaît en 1762. L’année 1889 voit la fondation de l’université selon le modèle du philosophe allemand Humboldt, avec une faculté de théologie catholique. Elle était alors la seule université dans un canton catholique. Cela a eu pour conséquence au 19e siècle, celui du Kulturkampf, que notre université a été considérée de l’intérieur et de l’extérieur comme celle des catholiques suisses.

Apic: Sa fondation aurait donc été due à des motifs plus politiques que confessionnels .

U.A: Le Kulturkampf du 19e siècle a conduit au fait que les forces ecclésiales se sont aussi organisées politiquement. L’Université de Fribourg doit sa fondation à l’engagement politique et culturel des catholiques. Après 1970 – période correspondant à une césure dans de nombreux domaines sociaux – les mouvements d’action catholique en Suisse ont commencé à s’éroder et à s’éparpiller. Simultanément, l’Eglise catholique entame, dans la mouvance du Concile Vatican II, un comportement de dialogue avec les différents milieux profanes.

Apic: Jusqu’à Vatican II, l’Eglise avait pour but d’établir un Etat catholique .

U.A: L’Eglise catholique a abandonné ce but lors du concile et reconnu expressément à l’Etat un rôle de protecteur de la liberté religieuse. Dans cet Etat idéologiquement neutre, l’Eglise compte parmi les forces de participation les plus actives de la société.

Un des facteurs déterminants dans l’évolution de l’université a été la révolution de l’enseignement qui a atteint la Suisse après 1970. Cela a abouti ensuite à une très forte augmentation des étudiants: d’un peu plus de 4’000 en 1980, ils sont devenus près de 10’000 actuellement. Ainsi l’Université supra régionale de Fribourg s’est agrandie dans une mesure qui, en fait, ne correspond pas à la dimension de son canton. Environ 80% des étudiants ne proviennent pas du canton de Fribourg.

Apic: Quel effet a eu la sécularisation du canton sur l’Université?

U.A: La sécularisation a entraîné une transformation sociale qui, dans beaucoup de domaines, a remplacé comme symbole d’identification la confession par la langue. Cela fait partie d’un processus ethno- nationaliste qui traverse toute l’Europe et a conduit à l’apparition de nouvelles nations à l’Est. Mais aujourd’hui, nous sommes très attentifs face aux dangers des barrières nationalistes. Ce processus a conduit à la partition de l’Université catholique de Louvain en Belgique. A Fribourg nous avons heureusement opté pour le maintien de l’unité et pour faire du bilinguisme un des principaux signes distinctifs de l’université.

Apic: Est-elle dans ce domaine un cas à part?

U.A: Dans le contexte ethno-nationaliste européen, oui.

Apic: Comment envisagez-vous son développement?

U.A: Je pense que le plurilinguisme restera à l’avenir la marque d’identité de l’Université. Avec le développement communautaire de l’Europe, le plurilinguisme deviendra une des plus importantes marques d’identité de l’Université. Car dans ce développement, le facteur linguistique jouera un rôle toujours important.

Apic: La signification du bilinguisme allemand-français ne va-t-elle pas se réduire à cause de la prééminence de l’anglais, qui est la langue la plus courante dans les domaines commercial et économique?

U.A: Bien entendu le bilinguisme allemand-français n’est qu’un pas à l’intérieur du multilinguisme européen, qui ne comprend d’ailleurs pas que l’anglais, mais beaucoup d’autres langues, et de plus en plus celles des pays de l’Est. Je crois que l’avancée de l’anglais, aussi paradoxal que cela paraisse, accentue l’importance du bilinguisme de l’Université de Fribourg.

Apic: En considérant les transformations que vous avez évoquées, la collecte annuelle pour l’Université de Fribourg est-elle encore l’expression du soutien des catholiques suisses pour cette institution?

U.A: L’Université a actuellement besoin de soutiens financiers au vu du nombre sans cesse croissant de ses étudiants. Quelques facultés sont confrontées à un énorme accroissement du nombre d’étudiants, alors que d’autres stagnent ou connaissent même une baisse. La Faculté de théologie a dû faire preuve de solidarité en réduisant ses dépenses. En 1960, environ 17% des étudiants étaient inscrits à la Faculté de théologie, en 1990 ils étaient encore 8% et actuellement plus que 4%. Avec 400 étudiants inscrits, elle reste tout de même la plus grande faculté de théologie de Suisse.

La collecte pour l’Université constituait avant 1970 une importante partie de son budget. En 1954, elle en représentait près de 29%, et même 37% en 1962. A la fin des années 60, la Confédération s’est mise à subventionner les universités cantonales. L’importance financière de la collecte n’a alors cessé de diminuer. En 2002, elle représentait 0,4% du budget (614’000 francs sur 153 millions).

La collecte pour l’Université de Fribourg a été introduite en 1949, à un moment clé de son histoire. L’institution vivait un temps de forte expansion, sans que les moyens financiers suivent. Aujourd’hui, la collecte revêt avant tout un caractère symbolique, même si elle permet la réalisation de projets importants. Avant 1970, elle était l’expression de la solidarité des catholiques avec leur université. Cette solidarité, au vu de la sécularisation et de la baisse de l’appartenance confessionnelle, a maintenant diminué.

Apic: A quoi la collecte pour l’Université a-t-elle et doit-elle être attribuée?

U.A: Dès le départ, elle n’a pas été uniquement destinée à la Faculté de théologie. C’est un aspect important, car beaucoup prétendent qu’il faudrait en attribuer une part aux autres facultés de théologie catholiques de Suisse. Autrefois elle soutenait le développement de l’université en général: frais d’enseignement, amélioration de la caisse de pension des professeurs, entretien du bâtiment, bourses d’étude, .

Actuellement, le montant de la quête est surtout attribué à des projets avec une dimension éthique ou pour la recherche catholique dans un sens large. Ainsi, la collecte a soutenu l’Institut d’éthique et de droits humains, l’Institut de la famille, des projets d’éthique commerciale tout comme le Centre international de documentation et de recherche en éthique sociale chrétienne. En outre, la collecte participe au salaire des aumôniers de l’université.

Note: Des photos sont disponibles à l’APIC, Pérolles 42, CP 73, 1705 Fribourg – Suisse. Tel: 41-26-426 48 11 / fax: 41-26-426 48 00. E-mail: apic@kipa-apic.ch

(apic/wm/bb)

15 octobre 2003 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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