Fribourg: Malgré le «système de Bologne», l’Université sauvegardé son visage humain
Nicolas Michel, conseiller juridique de l’ONU, au Dies academicus
Fribourg, 15 novembre 2007 (Apic) Malgré les bouleversements introduits par le «système de Bologne» et les tentations technocratiques qu’il pourrait induire, l’Université de Fribourg a su sauvegarder son visage humain, a laissé entendre jeudi Jean Zermatten à l’occasion du 118ème Dies academicus de l’Alma mater friburgensis. Honoré par la Faculté de droit, l’ancien juge des mineurs du canton du Valais adressait ainsi ses remerciements au nom des cinq nouveaux docteurs honoris causa fêtés le 15 novembre à Fribourg.
Hôte d’honneur de cette journée, le professeur Nicolas Michel, secrétaire général adjoint et conseiller juridique à l’ONU, avait fait, exprès pour l’occasion, le déplacement de New York. Il fut collaborateur personnel de Kofi Annan, ancien secrétaire général de l’ONU, et il exerce aussi cette fonction auprès de son successeur, le Coréen Ban Ki-moon. Le professeur Michel a souligné dans son intervention les efforts des Nations Unies pour mettre sur pied une «culture de la fin de l’impunité».
Vers une «culture de la fin de l’impunité»
Peu à peu s’impose en effet l’idée que les grands criminels de guerre devront désormais rendre des comptes à la justice, grâce à la mise en place de tribunaux pénaux internationaux. «Beaucoup reste à faire, mais beaucoup de progrès ont déjà été réalisés dans ce sens», a souligné Nicolas Michel. Le dessein est de faire prévaloir la force normative du droit sur le pouvoir, «car le pouvoir doit être au service du droit», a-t-il insisté, en déplorant toutefois les lenteurs de la réaction internationale face aux crimes commis au Darfour.
Ce grand commis de l’ONU a dit toute sa gratitude à l’égard de l’Université de Fribourg, où il enseigna comme professeur le droit international et le droit européen, mais également du Collège St-Michel, «en contact avec des maîtres qui m’ont fait goûter à l’universalité et communiqué le message de la promotion de la dignité humaine et de ma propre responsabilité à cet égard».
Le recteur Guido Vergauwen a quant à lui rappelé que Fribourg, avec près de 10’000 étudiants, est une université de taille moyenne. Mais pour le Père dominicain, elle n’est «pas de niveau moyen», visant l’excellence dans le paysage universitaire bien au-delà de l’espace suisse. Pour la première fois, le rectorat avait invité des étudiants à prendre la parole à cette fête, et ce sont Anita Gall et Jacques Eltschinger qui se sont exprimés au nom de l’association générale des étudiants AGEF.
Les dangers du «système de Bologne»
Ils ont relevé que la «réforme de Bologne» n’avait pas que des aspects positifs, en transformant les étudiants en «collectionneurs de crédits ECTS» (l’European Credit Transfer System permet de mesurer le niveau atteint par l’étudiant, en attachant des crédits à un enseignement, ndr). Avec pour corollaires que les étudiants «ne lèvent plus le nez de leurs livres». Pour les responsables de l’AGEF, les étudiants doivent participer à la «vie universitaire, à la vie du campus», car l’Université ne doit pas être seulement un lieu d’étude scolaire, mais aussi un lieu de vie et de culture
Outre le doctorat honoris causa remis à Jean Zermatten – une personnalité valaisanne qui présidé l’Association internationale des magistrats de la jeunesse et de la famille et qui fut le premier Suisse à avoir été nommé, en 2005, membre du Comité des Nations Unies pour les droits de l’enfant, dont il est aujourd’hui vice-président – l’Université de Fribourg a remis jeudi quatre autres titres de docteurs honoris causa.
Cinq nouveaux docteurs honoris causa
La Faculté de théologie a ainsi honoré le protestant Ulrich Luz, professeur émérite de Nouveau Testament à la Faculté de théologie catholique chrétienne et protestante de l’Université de Berne. En tant qu’enseignant académique, il a diffusé le message libérateur du Nouveau Testament dans la langue de l’homme actuel bien au-delà des frontières de la Suisse dans l’espace européen, asiatique et africain. Le professeur Luz a par ailleurs grandement contribué au dialogue interreligieux et a rendu possible la mise en place de bibliothèques scientifiques et d’instituts bibliques à Sofia et Saint-Pétersbourg. Il a noué depuis des décennies un dialogue oecuménique avec le catholicisme.
Le professeur américain Aaron Cicourel, qui enseigne à l’Université de Californie – San Diego, s’est vu décerner le titre de docteur honoris causa de la Faculté des sciences économiques et sociales pour sa longue carrière consacrée à une vaste production scientifique, rigoureuse et innovatrice. Rectrice de l’Académie de Paris et vice-présidente du Conseil supérieur de l’éducation nationale, Hélène Ahrweiler, qui a également présidé le Centre national d’art et culture Georges Pompidou, a été honorée par la Faculté des lettres. Née à Athènes, de nationalité grecque et française, elle a mené une brillante carrière de chercheuse et d’enseignante dans le domaine de l’histoire byzantine. Jeudi, elle n’a pu être présente à Fribourg, grève de la SNCF oblige.
Directrice de l’Hôpital de Petté, au Nord Cameroun – née à Lausanne, elle a étudié la médecine à l’Université de Fribourg et de Lausanne – Anne-Marie Schönenberger n’avait pas non plus fait le déplacement de Fribourg. Elle se devait de rester auprès de ses 150 malades, pour pallier un manque de personnel. La Faculté des sciences lui a octroyé le titre de docteure honoris causa, saluant ainsi un engagement humanitaire de quatre décennies et la lutte active et efficace qu’elle mène contre le sida en Afrique. La Faculté a souligné que son engagement était «un exemple exceptionnel pour nos étudiants», en relevant que «les médecins de premier secours font aussi défaut chez nous dans les zones non urbaines».
Notons encore que le Prix du Prince Franz Joseph II du Liechtenstein, doté de 10’000 francs, a été décerné cette année au professeur Max Küchler, de la Faculté de théologie, pour son oeuvre intitulée «Jerusalem. Ein Handbuch und Studienreiseführer zur Heiligen Stadt», résultat de plus de 15 ans de recherche effectuées à l’Université de Fribourg et sur le terrain à Jérusalem. Quant au Prix Jean-Louis Leuba, du nom d’un pasteur de l’Eglise réformée et qui est décerné à des travaux de recherche théologiques dans le domaine de l’oecuménisme, il a été attribué au Dr Abel Manukian pour sa recherche intitulée «Die Sieben Wunden von Gimuri».
Dans une allocution en français et en allemand qui rejoignait les préoccupations de l’AGEF, la conseillère d’Etat Isabelle Chassot a fait part de sa méfiance face à la tentation de qualifier les étudiants – si souvent oubliés des discours sur l’avenir du système éducatif! – de «consommateurs» qu’il faudrait séduire en recourant à des procédés issus du marketing. «Je ne crois pas à une Université – chaîne de production dont on évalue la performance par le cours de ses actions. L’Université n’est pas un supermarché où l’on achète des ECTS en fonction du contenu ou de l’emballage!».
Pour la directrice de l’Instruction publique du canton de Fribourg, l’Université est tout d’abord un lieu d’enseignement qui, tout en l’exigeant, permet la participation de l’étudiant. Isabelle Chassot s’est prononcée contre l’augmentation massive des taxes universitaires, «injuste socialement». Elle a regretté que trop d’étudiants ne peuvent s’engager dans la vie universitaire, «trop occupés qu’ils sont par un travail rendu obligatoire pour des raisons financières».
Elle estime que les organisations estudiantines réclament avec raison des bourses plus généreuses et une harmonisation des systèmes d’octroi entre les différents cantons. La directrice de l’Instruction publique a conclu son allocution par un vibrant plaidoyer pour le bilinguisme, soulignant la création, par l’Université et la Haute Ecole Pédagogique (HEP) d’un Institut de recherche en plurilinguisme et d’éducation plurilingue, pour lequel l’Etat de Fribourg va investir dans une Fondation ad hoc à hauteur de 2,5 millions de francs. Le canton prépare également les conditions favorables à l’accueil du futur Centre fédéral pour la promotion du plurilinguisme, tel qu’il est prévu par la récente Loi fédérale sur les langues. «Nous sommes convaincus non seulement que Fribourg est prédestiné à l’abriter, mais que notre canton est le seul à pouvoir le revendiquer!»
En conclusion du Dies academicus, le recteur Guido Vergauwen a tenu une conférence de haut vol sur le thème «Si l’arche fait naufrage… La tâche de l’Université face aux limites du savoir». (apic/be)



