Pour l’envoi d’une force internationale de paix au Kosovo
Fribourg: Pax Christi Suisse à l’heure de la guerre dans les Balkans
Fribourg, 8 mai 1999 (APIC) Pax Christi Suisse s’est prononcée samedi pour l’envoi au Kosovo d’une force internationale de paix, sous l’égide de la communauté internationale (OSCE, ONU), en mesure de faire appliquer les décisions attendues de l’ONU sur la crise des Balkans. Réunis à Fribourg pour l’assemblée générale de la section suisse du mouvement catholique international pour la paix, les membres de Pax Christi ont pourtant refusé à une claire majorité d’exiger la cessation immédiate des frappes de l’OTAN.
Constatant que nulle part dans le monde il n’existe de guerre propre – sans faire allusion explicitement aux récents bombardements meurtriers de l’ambassade de Chine à Belgrade et de l’hôpital et du marché de Nis, où de nombreux civils ont péri -, Pax Christi relève que le plan de l’OTAN de faire plier le gouvernement yougoslave en quelques jours a échoué. Le mouvement demande à l’Alliance atlantique de se soumettre sans conditions au règlement de la crise des Balkans sous l’égide de l’ONU.
Dénonçant la «purification ethnique programmée», Pax Christi exige du gouvernement de Belgrade le retrait sans délai des forces militaires et paramilitaires du Kosovo et l’autorisation du déploiement rapide d’une force internationale de paix «composée de manière équilibrée», le retour de tous les réfugiés, et la collaboration avec les enquêteurs du Tribunal pénal international sur les crimes commis au Kosovo. Parallèlement au retrait des forces serbes, le mouvement catholique réclame également le désarmement des forces de l’UçK. Il demande aussi au Conseil fédéral de faciliter «sans délais et sans chicanes administratives» l’arrivée en Suisse des réfugiés victimes de l’épuration ethnique.
Votations du 13 juin: non à la loi sur l’asile et à l’arrêté fédéral sur les mesures d’urgence
Dans ses recommandations pour les votations fédérales du 13 juin en matière d’asile, Pax Christi dit deux fois non à la nouvelle loi sur l’asile et à l’arrêté fédéral sur les mesures d’urgence. Le mouvement estime que les nouvelles dispositions – défendues par la nouvelle conseillère démocrate-chrétienne Ruth Metzler – ont pris comme prétexte les abus et la criminalité de certains requérants d’asile et la forte augmentation des demandes d’asile suite à la guerre dans les Balkans. «Tout en condamnant les abus, Pax Christi regrette qu’une perspective aussi limitative gouverne la politique d’asile en Suisse». D’autant plus que la population suisse vient à nouveau de prouver qu’elle est capable de sursauts de générosité, notamment par l’important soutien financier apporté aux œuvres d’entraide.
Dans une lettre adressé au président tunisien Ben Ali, Pax Christi demande également le respect des libertés et des droits fondamentaux en Tunisie, la libération de Khémaïs Ksila, vice-président de la Ligue tunisienne des droits de l’homme, la fin du harcèlement contre le journaliste Taoufik Ben Brik et la levée des poursuites contre un groupe d’étudiants torturés pour délits d’opinion.
Mgr Mamie parle des «exigences chrétiennes en politique» selon le cardinal Journet
Poursuivant sa réflexion dans le cadre de la Consultation œcuménique sur l’avenir social et économique de la Suisse – le mouvement demande dans ce contexte de voter oui le 13 juin à l’instauration d’une assurance-maternité – Pax Christi avait invité samedi un orateur de marque: Mgr Pierre Mamie, venu parler des «exigences chrétiennes en politique». A l’instar du reste de l’assemblée, la réflexion de l’ancien évêque de Lausanne, Genève et Fribourg n’a pu faire l’impasse sur la guerre dans les Balkans et les autres conflits sanglants dans le monde. «On a tous de la peine à dormir après avoir vu les images de ce qui se passe aujourd’hui en Yougoslavie, au Kosovo, mais aussi au Soudan, au Liberia, au Congo, au Rwanda…», a-t-il confié.
Abordant le thème du rôle de l’Eglise dans la société selon le cardinal Journet, Mgr Mamie a rappelé que les textes de ce maître à penser des futurs prêtres de l’époque – l’abbé Journet était professeur de théologie dogmatique au séminaire diocésain de Fribourg -, «sont aussi des appels prophétiques aux chrétiens pour répondre aux questions et aux angoisses d’aujourd’hui».
Certes, l’ouvrage de l’abbé Journet, «Exigences chrétiennes en politique» publié en 1946, n’est pas un traité de théologie, mais un recueil d’articles rédigés pour «sa» revue «Nova et Vetera» entre 1935 et 1945. Mais les «cris» de ce croyant devant l’histoire qui se déroule – l’interdiction de l’Action française, le refus du fascisme de Mussolini, Franco et Salazar, du nazisme, du totalitarisme stalinien, du régime de Vichy, des nationalismes – devraient être entendus. «Plus encore appliqués dans notre temps à nouveau dans la nuit et le brouillard (Nacht und Nebel)», devait lancer Mgr Mamie.
Face à tous les totalitarismes, à la guerre d’Espagne ou à l’empire communiste, l’abbé Journet, de façon prophétique, va toujours garder la même pensée, dans une évolution homogène, constamment actualisée et approfondie. Comme le qualifie alors son ami Jacques Maritain, «Journet est une tête dure avec un cœur tendre, refusant toujours d’être une tête tendre avec un cœur dur». Un tel «prophète», dans un temps où nombre de catholiques – jusque dans la haute hiérarchie de l’Eglise – pensent se sauver du communisme en s’appuyant sur le nazisme ou le fascisme, est loin d’être toujours compris. Ainsi, en 1942, son évêque, Mgr Besson, censure et empêche «par prudence» de publier dans «Nova et Vetera» un article condamnant l’invasion inique de l’Albanie par les fascistes italiens. «Les catholiques, écrit-il à propos de l’Albanie occupée, sont en face de certaines violations flagrantes et scandaleuses du droit des gens.»
La mission irremplaçable des laïcs et des intellectuels catholiques
Dans ce contexte, Journet écrit que «le rôle des catholiques n’est pas seulement d’attendre les paroles de leurs Pères (les papes, nrd.) pour les répéter… Ce n’est pas la mission du Saint-Père d’être courageux ni intelligent à la place de ses enfants.» Et Mgr Mamie d’avancer qu’à la lumière des enseignements du Concile Vatican II sur la notion du peuple de Dieu, le cardinal Journet soulignerait aujourd’hui plus explicitement la mission irremplaçable des laïcs comme acteurs de la politique et le rôle irremplaçable des intellectuels catholiques.
Pour des exigences chrétiennes en économie
Certes, a rappelé l’évêque émérite dans sa réflexion sur l’avenir social et économique de la Suisse, le cardinal Journet ne parle quasiment pas d’économie, parce qu’à son époque, le problème ne se posait pas dans les mêmes termes qu’aujourd’hui. Même si Journet écrit sans ambages sur l’incompatibilité évangélique entre Dieu et Mammon, condamne la «dictature de l’argent» et le libéralisme sans frontières qui réserve la richesse à quelques uns et la pauvreté pour la majorité. Il affirme ainsi dans les années 50 déjà que l’Eglise «nous pousse à travailler à un renversement complet de l’état de choses actuellement existant.»
Ni du temps de Charles Journet, ni du temps du Concile, on ne parle encore de mondialisation, de globalisation des marchés, de privatisation et de restructuration, reconnaît le disciple de Journet. «Gaudium et Spes», la constitution pastorale sur l’Eglise dans le monde de ce temps est, dans certaines parties, aujourd’hui démodée, constate Mgr Pierre Mamie. «Si Journet vivait aujourd’hui, j’ai la quasi certitude qu’il écrirait un autre livre sur les exigences chrétiennes en économie…» (apic/be)




