Qui a peur des minarets ? Débat à Fribourg
Fribourg: Pour la cohabitation entre musulmans et non musulmans en Suisse
Fribourg, 26 avril 2009 (Apic) Répondant à l’appel de l’Association des Amis de Caux-Initiatives et Changement et de la Fondation CAUX – Initiatives et changements, une cinquantaine de personnes de toute la Suisse sont venues débattre à Fribourg de l’initiative de l’UDC sur les minarets, samedi 25 avril 2009.
L’initiative sur l’interdiction des minarets lancée par des milieux de l’Union démocratique du Centre (UDC) et de l’UDF, un parti politique de droite d’inspiration évangélique, a le mérite d’être claire, a estimé Eliane Stallybrass, membre de CAUX-Initiatives et Changement. Son texte est simple: «La construction de minarets est interdite».
Pour elle, ce que demande le texte des initiants, c’est l’interdiction de constructions futures de minarets. Elle insiste sur le fait que, selon l’UDC, le minaret est plus un symbole de ralliement politique que religieux, alors que le Conseil fédéral, qui rejette l’initiative, argumente en disant que l’interdiction menacerait la paix religieuse et n’empêcherait pas les actes de violence des extrémistes musulmans. De plus, la Constitution fédérale est applicable à tous; elle suppose l’égalité devant le droit, la liberté de conscience et de croyance, ainsi que le respect du droit international.
Pas d’appel à la prière depuis les minarets en Suisse
Elle rappelle qu’en Suisse, il y a 130 centres musulmans, et actuellement 4 minarets (à la mosquée de Genève, à Zurich, à Winterthur et à Wangen an der Aare). Mais aucun de ces minarets ne sert à appeler à la prière. A Langenthal aussi, un permis de construire a été accordé, à condition que soit respectée cette clause du silence. Après ce rappel des faits, les intervenants se sont prononcés sur le sens de l’initiative. Le débat animé par Sid Ahmed Hammouche, journaliste au quotidien romand «La Liberté», a permis de percevoir des conceptions de la vie fort différentes.
Stefan Mauerhofer, co-président de l’Association Suisse des Libres Penseurs, défend le point de vue des agnostiques et des athées, estimant qu’un article sur la construction de minarets n’a rien à faire dans la Constitution fédérale. Il s’oppose à l’article proposé par l’UDC, estimant que tout ce qui concerne la religion n’a pas sa place dans un pays laïc, pas plus d’ailleurs que le préambule de la Constitution fédérale commençant par la référence à Dieu.
D’après lui, les minarets, comme les clochers n’ont aucune signification dans un Etat laïc. Il distingue, parmi les pays musulmans, ceux qui sont intégristes et ceux qui font preuve de tolérance, comme le Maroc, d’où vient sa femme, musulmane pratiquante occasionnelle.
La communauté musulmane contribue à la prospérité de la Suisse
Le président de l’Association des musulmans de Fribourg, Mohamed Ali Batbout, déplore que la question de la présence de la communauté musulmane en Suisse se focalise autour de l’initiative sur les minarets. Il rappelle que la présence musulmane en Suisse n’est pas avant tout liée à des questions religieuses, mais qu’elle est d’ordre économique. Pour lui, la communauté musulmane a contribué à la prospérité du pays.
On craint aujourd’hui davantage l’ancrage de la communauté musulmane en Suisse que la construction de minarets, estime-t-il. «Le débat sur ces derniers est un faux débat, qui amène les musulmans suisses à devoir se présenter sur un arrière-plan de peur, de défensive». Mohamed Ali Batbout craint que l’initiative, si elle aboutit, ne conduise à plus d’exclusion, de stigmatisation. Il se demande si une telle démarche n’a pas pour visée principale de trouver un moyen pour éliminer la présence musulmane en Suisse.
Pour le président de l’Association des musulmans de Fribourg, la prière peut très bien se faire sans minarets, mais l’interdiction de ces derniers n’apporterait pas grand-chose à la problématique de l’intégration des musulmans dans le pays.
Petra Bleisch Bouzar, islamologue à l’Université de Fribourg, a, quant à elle, mis l’accent sur le symbole que sont les minarets pour les musulmans et l’aspect émotionnel suscité dans la population par la présence de ces édifices architecturaux. Le conflit réel réside, pour elle, dans la place qu’il faut attribuer aux musulmans en Suisse. Il y a deux manières de gérer des conflits: soit juridiquement, mais alors on crée de nouvelles tensions, soit par la discussion qui peut amener à une meilleure compréhension mutuelle et à une meilleure intégration. Les faits l’ont montré: «chaque fois qu’un conflit a été réglé par le dialogue, la situation s’est nettement améliorée».
Cornelio Sommaruga: l’initiative UDC est anticonstitutionnelle
Dans la discussion générale qui a suivi, Cornelio Sommaruga, ancien président du Comité International de la Croix Rouge (CICR), et président d’honneur d’Initiatives et Changement International, cite le fondateur du mouvement de Caux, Frank Buchman, pour manifester son opposition à l’initiative. «Ma vision pour vous, Suisses, est: oubliez-vous vous-mêmes et servez le monde». L’initiative de l’UDC est, à ses yeux, une oppression vis-à-vis de la communauté musulmane. Elle est même anticonstitutionnelle, affirme-t-il, du fait que le texte fondateur de la Confédération commence par une référence à Dieu, à la liberté et à l’égalité.
Il est clairement ressorti des différentes interventions que ce n’est pas l’initiative qui permettra aux musulmans de mieux se faire connaître en Suisse. Elle ne fait au contraire qu’envenimer la peur de l’autre. C’est essentiellement par des échanges et des discussions que les choses peuvent évoluer positivement. Encore faut-il, comme l’a souligné l’abbé Claude Ducarroz, prévôt de la cathédrale Saint-Nicolas et doyen du grand Fribourg, que les musulmans acceptent de répondre aux invitations qui leur sont adressées. JS
Encadré
La fondation CAUX-Initiatives et Changement
CAUX – Initiatives et Changement est une fondation suisse d’utilité publique dont le siège est à Lucerne. L’ONG centre ses efforts sur la prévention des conflits, le dialogue interculturel et l’instauration de la confiance. Elle bénéficie d’un statut consultatif spécial au Conseil Economique et Social (ECOSOC) des Nations Unies. La tâche principale de la fondation consiste à gérer le centre de rencontres de Caux, logé dans les imposants bâtiments de l’ancien Palace de Caux, au-dessus de Montreux. «Initiatives et Changement», anciennement «Réarmement moral», est un réseau d’hommes et de femmes de toutes origines engagés en faveur de la réconciliation et de la création de liens de confiance, au-delà des différences. (apic/js)



