Lula est tombé dans un piège, celui de la gouvernabilité
Fribourg: Rencontre avec le Brésilien Chico Whitaker, co-fondateur du Forum social mondial
Jacques Berset, agence Apic
Fribourg, 10 octobre 2007 (Apic) Le président Luiz Inacio Lula da Silva, même s’il est toujours considéré comme un «dieu» par une large frange de Brésiliens pauvres, a déçu pas mal d’anciens compagnons de route. «Il est tombé dans un piège, celui de la gouvernabilité, pour garder le pouvoir, ce qui signifie acheter des députés», lâche le Brésilien Francisco «Chico» Whitaker, lauréat du Prix Nobel alternatif 2006. Le vieux militant à la barbe blanchie par des années de lutte et d’exil était mardi soir 9 octobre à l’Université de Fribourg dans le cadre de la campagne des oeuvres d’entraide «0,7% – ensemble contre la pauvreté».
Cofondateur du Forum social mondial (FSM), une mouvance qui lutte contre la globalisation effrénée de l’économie et pour un modèle «altermondialiste», Chico Whitaker, était invité par des oeuvres d’entraide et mouvements comme E-Changer, Brücke-Le Pont, Attac-Fribourg, Mission Bethléem Immensee, le syndicat Comedia et la «Fachschaft» de Travail social et Politiques sociales de l’Université.
Dans une interview accordée à l’Apic, l’ancien secrétaire exécutif de la Commission «Justice et Paix» de la Conférence nationale des évêques du Brésil (CNBB) – charge qu’il a exercée de 1996 à 2003 – rappelle qu’il a quitté le PT, le Parti des Travailleurs de Lula, dont il fut longtemps un compagnon de route. Il protestait ainsi contre la corruption qui gangrène la sphère dirigeante. «Malheureusement, c’est là l’héritage d’une longue tradition politique au Brésil dont le PT n’a pu s’affranchir», déplore celui qui fut conseiller municipal (»vereador») du PT durant deux périodes à Sao Paulo.
A 76 ans, Chico Whitaker n’a plus rien à prouver, mais il avoue qu’il a encore beaucoup de choses à découvrir. «Si j’ai démissionné du PT, c’est parce que j’ai considéré que ma vocation était davantage de m’investir dans la société civile, qui doit devenir toujours plus un acteur autonome». Il explique sa position dans son dernier ouvrage (*).
Ce chrétien de gauche a longtemps espéré que le système brésilien – basé depuis toujours sur la corruption, l’achat de votes, l’autoritarisme teinté de paternalisme – puisse changer. «Tous ceux qui ont voté Lula et ont participé à ce processus s’attendaient à une possibilité de faire autrement, mais finalement le PT et Lula lui-même ont été piégés par le pouvoir. Il ne s’agit pas seulement d’alliances avec d’autres partis pour pouvoir gouverner, mais on achète des députés! Ce schéma de corruption existe depuis longtemps au Brésil».
Lutte contre la corruption et l’achat des bulletins de vote
«Le Parlement, au Brésil, est un lieu qui sert à une grande partie des députés avant tout à faire des affaires plutôt que de s’occuper des affaires nationales. Seule une minorité de députés sont vraiment intéressés à trouver des solutions aux problèmes. Mais le gouvernement ne peut rien faire sans passer par le Parlement, où il doit obtenir une majorité», relève Chico Whitaker.
Qui estime que le PT lui aussi est devenu un parti pragmatique, pour qui tous les moyens sont bons pour rester au pouvoir, «selon le principe que la fin justifie les moyens». Comme les élections coûtent cher, il faut donc obtenir de l’argent n’importe où. Pour gouverner, il faut avoir une majorité au Congrès, donc trouver des alliances, acheter des députés d’autres partis. «Une bonne partie des députés brésiliens sont effectivement des corrompus et des profiteurs», insiste-t-il.
Mais le militant ne baisse pas les bras: il participe à la lutte contre l’achat des bulletins de vote, notamment grâce au mouvement national lancé suite à une enquête réalisée par la Commission «Justice et Paix» de la Conférence des évêques du Brésil. Une initiative populaire a ainsi récolté plus d’un million de signatures, chacune accompagnée du numéro de la carte d’électeur du signataire. Malgré la participation, en réseau, de plus de soixante organisations de la société civile, la collecte a demandé quinze mois de travail. «633 maires, députés, sénateurs, gouverneurs ont perdu leur mandat à cause de la nouvelle loi, qui a tout de même un impact énorme, mais c’est encore très peu par rapport aux besoins», note-t-il.
«Au Brésil, on est très en retard pour changer les moeurs politiques. Les députés ne sont pas très intéressés à la chose, mais nous luttons pour la fidélité partisane», poursuit Chico Whitaker. La Cour suprême brésilienne vient en effet de décider que le mandat appartient aux partis, et pas aux candidats, et ainsi, si on change de parti, on perd son mandat. Des députés avaient l’habitude de changer de parti, mais, reconnaît-il, le PT est moins touché, car il y a encore beaucoup de membres qui ont des principes éthiques. Du côté des élus du PT, avant tout ceux qui sont arrivés avec la montée de Lula, sur la vague de la victoire électorale, «on rencontre cependant pas mal d’opportunistes».
Pas de changement de système, seulement des politiques compensatoires
Sur les 633 élus qui ont perdu leur mandat, le PT ne compte que pour un peu plus de 2%, tandis que d’autres partis ont jusqu’à 20 à 25 % d’élus qui ont dû démissionner. Les élections municipales au Brésil sont prévues en 2008, et les élections fédérales auront lieu en 2010. Le président Lula ne peut pas se représenter, «sauf s’il change la Constitution, mais Lula est suffisamment malin pour ne pas choisir ce chemin», confie Chico Whitaker.
Il ne pense pas qu’il y aura un retour de la droite au pouvoir, après le départ de Lula, et le système devrait se stabiliser au centre-gauche, «mais plutôt au centre qu’à gauche», poursuit le militant brésilien. Si le système brésilien n’a pas changé avec l’arrivée au pouvoir de Lula, restant sur un cours «néolibéral», la différence avec les périodes précédentes réside dans le fait qu’on distribue un peu plus, «mais c’est simplement une politique compensatoire».
Chico Whitaker déplore que l’équipe au pouvoir pense davantage croissance économique que développement. Tout est axé sur les exportations, notamment sur la production de bioéthanol pour remplacer l’essence, ce qui a pour conséquence la diminution de la production d’aliments par les petits agriculteurs qui risquent en outre de perdre leurs terres, des menaces rampantes sur la forêt, etc. «L’économie brésilienne continue d’être totalement tournée vers l’exportation, c’est l’agrobusiness qui équilibre la balance des paiements et pas le marché intérieur!»
L’arme décisive: le programme «Bourse Famille»
L’une des armes de Lula pour maintenir sa base sociale parmi les pauvres est le programme «Bourse Famille», dont bénéficient maintenant 11 millions de familles démunies, soit plus de 40 millions de personnes sur 180 millions de Brésiliens. «Bourse Famille» a remplacé «Faim Zéro», le premier programme en faveur des pauvres. Certes, admet Chico Whitaker, cette petite somme – quelques dizaines d’euros – paraît très faible, mais quand cet argent tombe dans une petite ville de l’intérieur du Nordeste, c’est la fête. Quand plusieurs reçoivent cette somme chaque mois, cela dynamise l’économie locale. Lula a été réélu en bonne partie par les bénéficiaires de cette «Bourse Famille», car les plus pauvres ont tout de même bénéficié d’une amélioration. JB
(*) «Changer le monde, nouveau [nouveau] mode d’emploi», Les Editions de l’Atelier, août 2006 (apic/be)



