Redonner le sourire à une enfance marquée par les bombes
Fribourg: Sr Joséphine témoigne de son engagement dans un Sud Liban dévasté
Bernard Bovigny, Apic
Fribourg, 1er octobre 2008 (Apic) Il y a deux ans, Sr Joséphine Nasr a délaissé l’Université de Beyrouth, où elle avait un poste d’enseignante, pour diriger l’école St-Joseph d’Aïn Ebel, à quatre kilomètres de la frontière israélienne. Dans cette région occupée par Israël jusqu’en 2000, puis dévastée par ses bombardements en 2006, elle tente de redonner le sourire à des enfants qui vivent sans cesse dans la crainte.
Sr Joséphine était de passage à Fribourg, fin septembre, pour y rencontrer des parrains et associations de soutien. Elle était l’invitée de l’Association suisse de Terre sainte, qui parraine depuis plusieurs années cinq familles démunies du Liban, et de Solidarité Liban-Suisse, qui aide l’école par l’engagement d’une orthophoniste et d’une psychologue, et par des achats de matériel.
Sr Joséphine Nasr fait partie de la congrégation des Soeurs des Saints Coeurs de Jésus et de Marie, fondée par les jésuites, et dont la devise est «Tout à tous». Car c’est bien vers tous, sans exceptions, qu’elle se sent appelée. Son école d’Aïn Ebel, un village chrétien dans une région chiite, compte 800 élèves, de la maternelle au baccalauréat, dont 45% de musulmans et 55% de chrétiens.
Elle a été appelée en 2006 pour diriger ce collège, qui appartient à sa congrégation. La région venait de subir durant 33 jours les bombardements d’Israël en riposte à l’enlèvement de deux soldats israéliens par le Hozballah. Mais c’était bien la population civile qui en a été la première victime. «Israël lançait des bombes fragmentaires et des mines par milliers… Les gens n’osaient plus sortir de chez eux pour ramasser leurs récoltes de peur d’être tués par des explosions qui ravageaient toute la région. Même aujourd’hui, beaucoup de bombes n’ont pas encore éclaté. L’ONU tente de déminer la région», explique Sr Joséphine.
La région avait déjà été occupée par Israël jusqu’en 2000. Cette situation était la conséquence de l’accord du Caire de 1969, selon lequel le sud du Liban est une «Fath Land» pour des Palestiniens afin d’effectuer des opérations militaires contre Israël. L’Etat libanais n’osait pas protester à cause de cet accord. Israël a d’abord riposté, puis a carrément occupé la région pour la neutraliser.
Les enfants ne savaient pas sourire
Une des premières tâches de Sr Joséphine à Aïn Ebel a été de redonner confiance à des élèves marqués par la souffrance et la peur. Et d’aider à maintenir la bonne entente qui régnait dans la région, autant parmi les élèves que les parents, entre chrétiens et musulmans. «Quand je suis arrivée, j’ai tout de suite remarqué que les visages des enfants étaient crispés. Ils ne savaient pas sourire. Ils ne répondaient pratiquement pas à mes «’bonjour». Signe de méfiance … Et quand un avion survolait la région, les enfants s’agrippaient à la maîtresse». La religieuse s’est alors efforcée de rester dans la cour durant la récréation pour jouer avec les plus petits, leur distribuer des bonbons, les entraîner dans des rondes, … jusqu’à ce qu’ils retrouvent le sourire. «Ca me changeait beaucoup du milieu universitaire», sourit-elle.
Pourquoi les familles musulmanes de la région envoient-elles leurs enfants dans une école chrétienne? «Elles cherchent une bonne éducation pour eux», explique-t-elle. «Il arrive que des élèves conservent le voile et d’autres non. Celles qui ne le mettent pas se disent qu’il tend à créer une barrière avec les autres élèves. Les musulmans vivent discrètement leur foi au collège.» Par ailleurs, Sr Joséphine conseille aux parents de ne pas faire vivre le ramadan aux plus petits, car ils ne tiennent pas le coup. Mais dans l’école, les musulmans se sentent respectés, valorisés, assure-t-elle. Et même dans la région, il n’y a pas de problèmes dans le dialogue interreligieux.
Dès le noviciat, les religieuses de sa congrégation sont préparées au dialogue interreligieux. Et c’est même une spécificité des Soeurs des Saints Coeurs de Jésus et de Marie que de s’installer dans des régions frontalières du Liban, qui sont des lieux souvent pauvres, peu stables et marqués par une présence de différentes communautés confessionnelles et religieuses. De même les soeurs sont préparées à vivre selon trois rites: maronite, grec-catholique et latin. Puis leurs communautés adoptent le rite majoritaire du lieu où elles sont installées.
La congrégation compte aussi des collèges dans des plus grandes villes, comme à Beyrouth, là où les familles n’ont pas de peine à verser leur écolage. Ce qui lui permet de subvenir aux besoins de certaines régions plus démunies, dont celle de Aïn Ebel. L’été dernier, Sr Joséphine n’avait pas pu payer ses professeurs car les parents n’arrivaient pas à verser l’écolage. La région continue en effet de souffrir de la guerre de 2006, qui a ravagé une grande partie, si ce n’est la totalité, des récoltes. Et si rien ne pousse, les cultivateurs ne gagnent rien.
Une situation de paix fragile
Actuellement, le Liban vit une situation de paix fragile. Le Hezbollah est diversement apprécié par la population. L’entente qu’a faite le général Aoun avec le Hozballah a quelque peu apaisé la population. Quant à la toute récente rencontre entre les représentants du Hezbollah et ceux du Courant du futur, une autre formation politique musulmane, il est signe d’une unité bienvenue dans la communauté islamique, à l’intérieur de laquelle il y a encore des tensions, selon la religieuse.
En considérant que le Liban a connu la guerre entre 1975 et 1991, les jeunes actuels n’ont connu que des situations de tension durant leur enfance … Est-ce une «génération sacrifiée»? Non, au contraire, répond Sr Joséphine. La souffrance fait partie de la vie de ces jeunes adultes. Elle leur donne davantage de courage. Ils sont comme le phénix, qui renaît de ses cendres. C’est le sort de ce pauvre pays…
«D’ailleurs, on ne peut pas dire que la guerre s’est terminée en 1991», précise la directrice du Collège St-Joseph. «En réalité, elle a continué. Sur les plans économique et politique, la situation s’est empirée. Mais les Libanais ne baissent pas les bras». L’exil des Libanais, par exemple, a aujourd’hui des motifs davantage économiques. Les jeunes se rendent dans les pays arabes environnants, où ils peuvent avoir du travail et où ils seront bien mieux rétribués. Puis beaucoup retournent au Liban. Quant à ceux qui sont partis autrefois aux Etats-Unis et en Europe, ils ne reviendront sans doute plus. «Et c’est dommage pour le Liban», estime Sr Joséphine.
Encadré:
Les familles reviennent dans la région
L’école St-Joseph compte 70 professeurs et quatre collaborateurs dans la direction. Elle accueille 800 élèves, nombre qui va encore augmenter en raison de la situation redevenue relativement calme dans le sud, ce qui permet le retour de nombreuses familles. Beaucoup d’entre elles avaient quitté la région en 2006.
L’école est propriété de la congrégation des Soeurs des Saints Coeurs de Jésus et de Marie. Le bâtiment a été construit en partie en 1981. Au départ il s’agissait d’un centre d’aide pour les femmes et leurs enfants. Actuellement, 13 villages des environs sont reliés à l’école. Les élèves les plus éloignés mettent presque une heure de bus pour se rendre à l’école.
Parmi le corps enseignant, il n’y a que deux religieuses (dont Sr Joséphine) et trois musulmans.
Encadré:
Solidarité Liban – Suisse
C’est dans le contexte de la guerre dite «civile» de 1975 – 1991 qu’a été lancé «Solidarité Liban – Suisse» au Collège St Fidelis de Stans (Nidwald) en 1988. Ce mouvement s’est d’abord donné pour mission de reconstruire le Collège des Apôtres à Jounieh, au nord de Beyrouth. Cette école catholique, dirigée par une communauté des pères Missionnaires Libanais, avait subi des bombardements et était très gravement endommagée.
En 2005, Solidarité Liban-Suisse se constitue en association. Elle étend son engagement et son soutien aux écoles et institutions qui viennent en aide aux enfants et aux jeunes marqués par les différentes guerres traversées par le pays. Dans un pays marqué par une grande diversité religieuse, confessionnelle et ethnique, elle se donne pour but d’éduquer la jeunesse à une coexistence pacifique et à la gestion non violente des conflits religieux et ethniques.
Site internet: www.solisu.org
(apic/bb)



