La clameur des pauvres doit être entendue à Rome

G. Gutierrez: Le Synode offre une chance providentielle d’aborder le défi de la solidarité

Lima, 17 novembre 1997 (APIC) Le Synode pour l’Amérique offre une chance providentielle d’aborder le défi de la solidarité, estime le Père péruvien Gustavo Gutierrez, l’une des figures de proue de la théologie de la libération, qui œuvre à Lima, dans la capitale du Pérou. Le théologien s’inquiète cependant des «fortes pressions» qui seront exercées à Rome. Il craint que la tentation sera grande de *rester dans les eaux tranquilles des questions non controversées, dans une ambiance où la clameur des pauvres ne parviendra que de façon amortie et non dérangeante».

L’assemblée spéciale du Synode des évêques pour l’Amérique aura pour caractéristique de faire se rencontrer des Eglises de pays parmi les plus riches de la planète et de pays qui s’appauvrissent chaque jour davantage. Une excellente occasion pour ces Eglises, qui regroupent plus de la moitié des catholiques du monde, «d’analyser leurs situations respectives, leurs relations complexes et inégales et les défis qu’elles doivent affronter pour annoncer l’Evangile», estime le théologien Gustavo Gutierrez.

Le théologien péruvien, qui est l’un des pères de la théologie de la libération, a abordé cette problématique dans une contribution rédigée en vue du Synode pour l’Amérique. Intitulée «Exigences de Communion dans un Monde divisé», celle-ci a été publiée dans «Paginas» et reprise par «Forum Solidaridad Peru». Gustavo Gutierrez y souligne: alors que jusqu’ici le dialogue entre les Eglises du Nord et celles du Sud du continent s’est limité à des relations «sectorielles, quotidiennes et à petite échelle», le Synode leur permettra de le situer «à un niveau plus global et à la fois plus interpellateur».

Parmi les thèmes abordés par le Synode, G.Gutierrez concentre son attention sur «la présence de l’Eglise au monde», une orientation fondamentale depuis Vatican II, «sur laquelle les résistances n’ont certes pas manqué depuis», écrit-il, mais depuis «la situation de la société a connu des changements importants qui nous interpellent».

Une interdépendance asymétrique

G. Gutierrez constate que d’importantes relations existent de longue date entre les pays du Nord et du Sud du continent, qui se sont récemment renforcées. Elles sont «foncièrement inégales et très souvent marquées par la domination et la dépendance économique, politique et culturelle». A quoi s’ajoute un flux migratoire croissant du Sud vers le Nord qui a d’importantes conséquences sociales et économiques pour les deux parties.

Sur le terrain pastoral aussi la relation s’est développée: aux missionnaires et à l’aide du Nord au Sud correspond aujourd’hui la préoccupation pastorale des Eglises du Sud pour leurs compatriotes émigrés à la recherche de travail. Les «Lineamenta» le soulignent: il faut renforcer la solidarité entre les diverses Eglises particulières dans les différents secteurs de l’action pastorale. Mais, ajoute G. Gutierrez, cette solidarité ne peut se vivre sans tenir compte des liens économiques, politiques et culturels qui déterminent en grande partie la vie quotidienne des personnes qui souffrent de la pauvreté, manquent de travail et vivent la discrimination ou quittent leur pays à la recherche d’autres possibilités de survie. C’est là le monde dans lequel l’Eglise se doit d’être présente.

Dans l’encyclique «Sollicitudo Rei Socialis», Jean-Paul Il attirait déjà l’attention sur «l’abîme entre le Nord développé et le Sud en voie de développement», qui «s’accroît de façon accélérée». Gustavo Gutierrez renvoie à ce propos au dernier rapport du PNUD: ces 30 dernières années, le revenu des 20 % des plus pauvres du monde est passé de 2,3 % à 1,4 % du revenu mondial, tandis que celui des 20 % les plus riches passait de 70 % à 85 %. La Conférence générale de l’épiscopat latino-américain de Saint-Domingue (1992) a déjà dénoncé clairement cette situation.

La frontière entre riches et pauvres traverse aussi chaque pays, mais le théologien rappelle qu’une bonne part des plus pauvres du Nord sont des immigrants latino-américains, tandis que les riches du Sud mettent une partie importante de leur fortune à l’abri dans les pays du Nord. Pour Gustavo Gutierrez, «cela représente un fameux défi à la solidarité entre Eglises si elles veulent réellement vivre les exigences de l’Evangile».

Un discernement historique

Le Synode se doit, selon le théologien péruvien, de reprendre et de développer les prises de position antérieures des différentes Eglises et du pape sur ces situations d’inégalité et d’injustice. Il renvoie à ce sujet aux Conférences générales de l’épiscopat latino-américain de Puebla et de Saint-Domingue «redécouvrant les traits du Christ dans les visages des pauvres et des marginalisés».

En visite au Canada en 1984, Jean-Paul Il s’était inspiré de l’évangile de Matthieu, évoquant à la fois le jugement de Jésus sur le monde et la relation étroite entre Jésus et les pauvres. «Il a été ainsi conduit, relève Gutierrez, à parler explicitement du «jugement» que porteront les pays du Sud, chaque jour plus pauvres, sur ceux du Nord, chaque jour plus riches, et qui les privent de ces biens, s’arrogeant le monopole impérialiste de l’économie et de la suprématie politique aux dépens des autres».

Cette prise de position avait été précédée, un an auparavant, d’un texte vigoureux de la Commission sociale de la Conférence épiscopale canadienne dans lequel étaient affirmée «l’option préférentielle pour les pauvres, ceux qui souffrent et les opprimés». Option reprise par la même commission dans une lettre pastorale de 1996 (»La lutte contre la pauvreté : un signe d’espérance»). Cette façon de voir, inspirée par Jean XXIII, a surgi fortement de la vie et de la réflexion des Eglises latino-américaines, note le théologien. Elle a été aussi assumée par les évêques des Etats-Unis dans leur lettre pastorale «Justice économique pour tous» de 1986.

Toutes les Eglises qui seront présentes au Synode, écrit le théologien, se sont donc préparées à approfondir la vision présentée par Jean-Paul Il au Canada et à juger lucidement «l’interdépendance asymétrique» des pays du continent en la regardant «à partir des plus pauvres, des exclus d’un système économique qui les rejette, de tous les marginalisés à cause la couleur de leur peau, de leur culture et souvent parce que femmes».

Pour le théologien péruvien, il ne s’agit pas seulement de critères pour analyser et juger une réalité humaine, sociale et économique, «mais d’une perspective qui doit inspirer toute notre spiritualité, notre pratique à la suite de Jésus et notre réflexion théologique. C’est un défi impressionnant et qui peut être très fécond».

Célébrer le Jubilé de l’an 2000

Le jubilé, rappelle Gustavo Gutierrez, est un thème biblique très riche et interpellant. Ce temps particulièrement consacré à Dieu est inséparable des aspects bien connus de justice, de liberté et de pardon. En découlent notamment, comme l’a rappelé Jean-Paul Il dans sa lettre «A l’aube du troisième millénaire», la considération de la création comme un bien commun à toute l’humanité et donc la relativisation de la propriété privée. Dans le même document, note le théologien, le pape invite à s’interroger sur sa complicité avec «la violation de droits de l’homme fondamentaux» et sa responsabilité dans des «formes graves d’injustice et de marginalisation». Gutierrez rappelle que nombreux ont été en Amérique latine ceux qui ont donné leur vie par fidélité à Jésus et aux pauvres, dont plusieurs sont nés aux Etats-Unis ou au Canada. Il regrette que cette réalité n’a pas obtenu la reconnaissance qu’elle méritait, ni à Puebla ni à Saint Domingue. Il espère cependant qu’elle l’obtiendra enfin lors du prochain synode.

Dans sa lettre «A l’aube du troisième millénaire», relève enfin le théologien, le pape souligne l’importance d’assumer «de façon plus décisive l’option préférentielle de l’Eglise pour les pauvres et les marginalisés», et ajoute qu’en conséquence «l’engagement pour la justice et la paix dans le monde est un aspect important de la préparation et de la célébration du jubilé».

Le pape cite explicitement le problème crucial de la dette extérieure qui accable les pays pauvres, pour inviter les chrétiens à se faire «la voix de tous les pauvres du monde» afin de promouvoir une remise importante sinon totale de la dette internationale. Pour G. Gutierrez, il serait très important que le Synode se prononce de façon claire sur ce thème. «Cette dette ne peut plus être payée de la vie de tant d’êtres humains des pays pauvres, souligne-t-il,. Même si ceci ne peut manquer de susciter des débats sensibles sur d’autres problèmes socio-économiques*.

Le théologien péruvien pense que la tentation sera grande – et que de fortes pressions seront exercées en ce sens – «de rester dans les eaux tranquilles des questions non controversées, dans une ambiance où la clameur des pauvres ne parviendra que de façon amortie et non dérangeante». «Mais, ajoute-t-il, le passé des Eglises qui se rencontreront à Rome, la solidarité avec les pauvres manifestée par des parties importantes d’entre elles, l’immense pauvreté qui se vit en Amérique latine, les abîmes existant entre les populations du Nord et du Sud et le sang de nos martyrs doivent faire que le synode ait le courage d’assumer la mission de Jésus rappelée par Jean-Paul II : annoncer la bonne nouvelle aux pauvres, libérer les opprimés et proclamer une année de grâce». (apic/cip/pr)

30 avril 2001 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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