Parany Rasamimanana, coordinateur du programme d’Action de Carême à Madagascar

Garantir l’accès à la terre des paysans malgaches

Fribourg, 13 mars 2013 (Apic) Parany Rasamimanana est depuis 2002 l’un des deux coordinateurs du programme de l’Action de Carême à Madagascar. Ce spécialiste en sciences forestières, en développement rural et en gestion des ressources naturelles est l’invité de la campagne œcuménique de Carême en Suisse placée sous le slogan «Sans terre pas de pain». Il explique pour l’Apic la situation des paysans malgaches et leur lutte contre l’accaparement des terres.

Lancé en 1998, le programme financé par Action de Carême dans douze régions de Madagascar vise en priorité à la lutte pour le désendettement. Comme les paysans vivent dans une précarité constante, les éléments contraires comme une mauvaise récolte, un cyclone, un accident, une maladie les précipitent vers les usuriers. L’objectif est de constituer des groupements d’épargne en argent, mais aussi en nature, afin d’assurer l’autosuffisance alimentaire. Un autre axe du travail est la sécurisation de la terre par l’obtention de titres fonciers pour les petits paysans. Il s’agit de leur garantir ainsi l’accès à la terre.

Apic : Comment les groupements paysans dont vous coordonner l’action peuvent-ils être des acteurs pour le développement du pays ?

Parany Rasamimanana : Au-delà de l’épargne visant à améliorer l’autosuffisance alimentaire, ces groupements deviennent aussi des lieux de défense et de revendication de ses droits. Par exemple pour la construction de routes, de ponts ou d’écoles. Ou pour faire face à une corruption très présente à tous les niveaux. Ou encore pour obtenir des prix décents de la part des commerçants de produits agricoles. Nous faisons donc aussi un travail de formation, de sensibilisation et de lobby envers les pouvoirs publics.

Au départ ces groupes sont nés dans les mouvements d’Eglise, catholiques et protestants. Aujourd’hui ils se sont élargis en mouvements de base. Des relations plus ou moins formelles existent avec les évêques et les paroisses, mais n’oublions pas qu’à côté des 60% de chrétiens, il y a encore 40% d’adeptes de la religion traditionnelle à Madagascar.

Apic: Pour planter correctement le décor, et mieux comprendre les enjeux la lutte pour la terre, pouvez-vous nous expliquer les bases du droit foncier à Madagascar ?

La loi malgache stipule que toute terre non attitrée appartient à l’Etat. Aujourd’hui 70 à 80% des terres appartiennent l’Etat. En 2005, pour faciliter l’accès à la terre on a prévu la reconnaissance de la propriété privée non titrée. Cette reconnaissance devait passer par les guichets fonciers des communes chargés d’attribuer un certificat, en se basant sur le droit d’usage. Le problème est que l’installation de ce guichet n’a pas été faite dans nombre de communes, principalement en raison des coûts d’infrastructures. Il fallait en effet pouvoir engager des cartographes et des géomètres, disposer de locaux, de véhicules, de matériel informatique etc. Finalement seules 25% des communes ont leur guichet foncier et la plupart ne fonctionnent pas correctement. Le taux de terres titularisées reste donc très bas. Les familles paysannes ne sont pas protégées contre l’accaparement des terres et les risques d’expulsion. C’est un combat très difficile.

Apic: C’est dire que la question de l’accaparement des terres revêt sur votre île une acuité particulière ?

P.R. : Loin des villes, dans les zones encore exclusivement rurales, il n’y a pas de conflits fonciers. Tout le monde se connaît. Les populations s’arrangent entre elles sous l’autorité des chefs de village. La pression vient de l’extérieur, par exemple lorsque des fonctionnaires locaux ou régionaux, qui connaissent la loi, s’arrangent pour accaparer des terres au détriment des villageois. L’instabilité politique et les conflits internes que vit Madagascar depuis quelques décennies n’arrangent rien.

Apic: Malgré son indépendance acquise en 1960, Madagascar connaît encore un régime de concessions coloniales ?

P.R. : A l’époque de la colonisation, on a attribué aux Français qui vivaient dans le pays des concessions agricoles pour une durée de 99 ans. Ces concessions d’une taille moyenne de 50 à 100 ha ont utilisé les meilleurs terrains, en vue de cultures d’exportation : café, thé etc. L’indépendance et le départ des Français ne les ont pas abolies. Elles ont été confiées à des gestionnaires, locaux ou étrangers. On ne peut pas les vendre, mais on peut les louer. Ces concessions sont exclusives. Elles donnent donc le droit de faire expulser les paysans qui se seraient installés sur ces terres. Ce qui amène à des conflits. Récemment tous les hommes d’un village ont été arrêtés pour avoir résisté à un ordre d’évacuation.

Apic: Depuis quelques années, ce sont les multinationales qui colonisent le pays ?

P.R. :Pour les concessions modernes acquises par des sociétés multinationales, des investisseurs, voire des Etats étrangers, il y a quelques statistiques, mais elles sont incomplètes car elles ne signalent que les contrats établis. On se sait rien des conditions, notamment des surfaces cédées, des durées ou des montants de la rente. On parle ici de concessions de 100 à 200’000 hectares exploitées de manière fortement mécanisée. On est loin de l’époque coloniale. La situation est complexe. Une entreprise italienne a par exemple promis de financer l’installation d’un guichet foncier en contrepartie d’une concession. En outre, les paysans pauvres se laissent souvent séduire et cèdent leurs terres ou leurs arbres contre des compensations financières. Cela amène un peu d’argent momentanément, mais il est vite épuisé. Et les paysans retombent dans le cycle de l’endettement.

Apic: Comment ces concessions sont-elles exploitées ? La région y trouve-t-elle finalement un intétêt ?

P.R. : La majeure partie des terres ainsi colonisées est destinée à la culture du jatropha et de la canne à sucre pour les agro-carburants ou au maïs pour l’alimentation des animaux. Il n’y a pas du tout de production destinée aux marchés locaux. Quant aux perspectives d’emploi pour les populations locales, elles sont plutôt faibles, ou alors pour des salaires misérables, car tout est mécanisé. Une entreprise a par exemple engagé pas mal de monde pour faire des pépinières. Mais une fois que les arbres auront grandi et auront été plantés, il n’y aura plus besoin de main-d’œuvre et ces emplois vont disparaître.

Apic: A cela s’ajoutent les questions environnementales.

P.R. : Malgré la mécanisation, du fait de la pauvreté des sols souvent ferrugineux et des conditions climatiques, les rendements de ces monocultures industrielles risquent d’être assez faibles. Il faudra donc utiliser en quantité des pesticides et des engrais et prévoir une irrigation. Tout cela menace les ressources en eau des villageois. La mécanisation et les labours peuvent enfin détruire définitivement le sol.

En outre les zones non-cultivées servent dans la plupart des régions à la pâture des zébus. Si on les transforme en cultures, les zébus vont manquer de fourrage. Or les paysans malgaches sont généralement plus éleveurs qu’agriculteurs. Ils ne cultivent que des lopins de terre assez restreints pour la consommation locale.

Apic : Face à cette situation difficile et une instabilité politique chronique, quel est l’état d’esprit des paysans ?

P.R. Les sentiments sont mitigés entre espoir, révolte et résignation. On attend toujours le changement ’après les élections’ mais il ne vient pas ou du moins pas assez vite. Les conditions ne sont pas favorables. D’un autre côté, les groupements paysans parviennent au niveau local à faire bouger des choses et à améliorer la vie des populations.

Apic: Vous êtes de passage en Suisse dans le cadre de la campagne œcuménique de Carême, quel bilan en tirez-vous ?

P.R. : Ce n’est pas moi qui ai demandé à venir, mais j’ai répondu à une invitation et je suis content de pouvoir parler de notre situation. Notre action a débuté en 1998 et elle porte des fruits. Nous commençons à être connus, même si nous sommes une ONG qui va à contre-courant. Mes visites dans les paroisses, les mouvements et les écoles ont été très positives et ont suscité beaucoup de questions. J’ai l’impression que les jeunes sont bien sensibilisés à cette problématique.

Madagascar

Située au sud de l’équateur, dans l’océan Indien, au large de l’Afrique, Madagascar est la cinquième île du monde en superficie. La Grande Île, parfois appelée aussi «l’île Rouge»en référence à la latérite qui colore ses plateaux, s’étire sur 1 580 km du nord au sud et 500 km d’est en ouest. Sa population est d’environ 22,5 mios de personnes. 70% de ses habitants sont encore dans les zones rurales et vivent de l’élevage et de l’agriculture. La question de l’accès à la terre y est donc un enjeu primordial.

La campagne œcuménique de Carême

Outre la traditionnelle collecte de fonds en faveur des pays en développement, la campagne œcuménique de Carême, placée cette année sous le slogan «Sans terre pas de pain» vise aussi à sensibiliser les Eglises et la population suisse à la justice et à l’utilisation équitable des ressources naturelles.

Outre l’appui par un soutien financier, il est possible d’agir en Suisse par d’autres moyens rappelle Daniel Tillmans, chargé de la communication de Pain pour le prochain. Le choix de sa consommation, nourriture, énergie, transport etc. a une influence sur la justice mondiale. De même un engagement civique par exemple pour la transparence et la responsabilité des multinationales suisses actives dans l’exploitation des ressources naturelle est important.

Informations sous: www.voir-et-agir.ch

(apic/mp)

13 mars 2013 | 14:59
par webmaster@kath.ch
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