Face à la crise, démocratiser la mystique
Genève: Journée d’échanges pour les 40 ans de la Commission tiers-monde de l’Église
De Genève, Michel Bavarel
Genève, 23 novembre 2008 (Apic) « La Terre promise, c’est encore loin » ? Question posée par la Commission tiers monde de l’Église catholique (COTMEC) lors d’une journée organisée à l’occasion de son 40ème anniversaire. Avec les interventions d’orateurs venus de Belgique: le dominicain Ignace Berten, le sociologue et prêtre François Houtard et Thierry Verhelst, juriste et prêtre orthodoxe.
La Commission tiers-monde de l’Église catholique est née à Genève il y a 40 ans. Le moment de « s’interroger et reprendre souffle », toute une journée, au Centre paroissial oecuménique de Meyrin. Avec le concours de trois intervenants de qualité, venus tous trois de Belgique.
Ignace Berten d’abord, un théologien attentif à l’évolution de l’idée européenne. Une idée prophétique à l’issue de la seconde guerre mondiale, alors que les peuples étaient loin d’envisager une réconciliation. Il s’agissait d’établir une paix durable sur le continent. Cependant, l’objectif initial, politique et social, a cédé le pas à la constitution d’un grand marché. D’où la déception des populations. Avec la crise financière et celle du climat, il est temps de réinjecter dans l’Europe les valeurs de solidarité, de démocratie, de protection sociale et de lutte contre l’exclusion, des valeurs qui d’ailleurs figurent dans un texte comme le traité de Lisbonne.
Pour cela, Ignace Berten compte sur une « vigilance citoyenne éthique ». Et refuse de céder au découragement. L’Union européenne a été créée par des hommes et des femmes qui, à l’instar des suffragettes luttant pour le droit de vote des femmes ou des premiers écologistes, « ont osé croire que l’impossible peut devenir possible et ont eu raison ». A l’instar également de Jésus-Christ dont l’échec apparent est d’une étonnante fécondité…
Une crise de civilisation
« L’actuelle crise économique et financière n’est que l’épiphénomène d’un mal plus profond », affirme François Houtard. Pour la surmonter, il ne suffira pas de tenter de colmater les brèches comme tente de le faire un « G 20 ». Et l’orateur d’énumérer les failles béantes du système actuel : crise alimentaire, due notamment à la spéculation, crise énergétique suite à l’épuisement du pétrole, crise sociale avec l’accroissement des inégalités et, par-dessus tout, crise climatique, qui s’est accentuée avec le néo-libéralisme et qui est encore bien plus grave qu’on ne l’imagine communément.
En fin de compte, il s’agit d’une crise de civilisation dont, estime François Houtard, la solution ne se trouve pas dans le cadre du capitalisme. Il préconise quatre objectifs pour ceux qui veulent « changer le monde ». Modifier notre rapport à la nature : la respecter au lieu de l’exploiter. « Privilégier la valeur d’usage sur la valeur d’échange » : ne pas tout transformer en marchandise, comme les services de santé ou l’agriculture, avec une paysannerie obligée de s’effacer devant l’agro-industrie. Instaurer une démocratie participative. Et favoriser la multiculturalité, c’est-à-dire intégrer l’apport de toutes les cultures, au lieu de l’actuelle hégémonie occidentale.
La fin de l’arrogance
Thierry Verhelst pense justement observer, après la période du « glacis néolibéral » dont nous sommes en train de sortir, la fin de l’occidentalisation à outrance. Et de l’arrogance. « L’empire américain se trouve au bord de l’effondrement. »
Au-delà de la crise du capitalisme, il discerne une crise de la modernité, axée sur le progrès et une croissance infinie, « un mauvais infini ». Une modernité qui aboutit aujourd’hui au désenchantement et au désarroi. « Peut-être nous trouvons-nous dans une période axiale de mutation culturelle. Ou nous changeons, ou nous nous heurtons à un mur », avance Thierry Verhelst. Il ne s’agit pas pour lui de retourner en arrière, mais de garder les acquis positifs de la modernité, tout en recourant à la sagesse des sociétés traditionnelles.
Des sociétés également porteuses de spiritualité. Thierry Verhelst se réjouit d’une « renaissance spirituelle », souvent en marge des institutions. Face au fondamentalisme du marché et au fondamentalisme religieux, il préconise une « démocratisation de la mystique ». Une mystique incarnée, alliant la lutte et la contemplation, car « un changement de société passe par un changement personnel ».
Avec ces apports, la COTMEC a du grain à moudre pour continuer sa traversée du désert… (apic/mba/pr)



