Depuis 2003, le piège emprisonne vainqueurs et vaincus

Genève: Mgr Sleiman, archevêque de Bagdad, raconte le drame de l’Irak

Gladys Théodoloz, responsable de l’information au vicariat épiscopal de Genève

Genève, 17 janvier 2007 (Apic) Archevêque de Bagdad depuis 6 ans, Mgr Jean Benjamin Sleiman partage au jour le jour le drame de ce pays rongé par la violence. Avec courage et lucidité, il en a témoigné devant les jeunes participants du Forum «Amour et Vie», les 13 et 14 janvier, ainsi que devant les agents pastoraux, prêtres et laïcs, qu’il a rencontrés au Sacré-coeur dès son arrivée à Genève, le 12 janvier.

«Quand on visite l’Irak pour la première fois, on a le sentiment d’être dans une immense prison. Et depuis 2003, le piège emprisonne vainqueurs et vaincus», a évoqué l’archevêque de Bagdad. S’exprimant dans un français parfait, le prélat a décortiqué les mécanismes de la violence qui est en train de ravager son pays d’adoption.

Les Irakiens, qu’ils soient chiites, sunnites ou kurdes, sont pris dans de multiples pièges. Dès l’intervention américaine, le pays, qui semblait pourtant très uni, s’est fragmenté au point de vue ethnique, géographique et confessionnel. «L’Etat est géré par des milices, des mini-Etats; il n’y a pas piège plus dangereux». Cette fragmentation sociale, suscitée par «l’unilatéralité» du pouvoir accordé aux chiites, est source de violence – une violence qu’aggrave encore «la réalité rétrograde» du rapport entre la religion et la politique. Ainsi, dans ce pays qui «n’a pas voulu apprendre de l’histoire combien la religion peut faire de dégâts si elle devient politique», chaque communauté n’hésite pas à utiliser la religion en vue soit de conquérir le pouvoir, soit de le conserver, soit de le reprendre, avec toujours la même tentation de la violence.

Le plus fort domine

Autre piège, que Mgr Sleiman qualifie d’anthropologique: le patriarcat qui régit toute la société irakienne, au sein des familles comme dans la religion. Sous une «modernité» de surface, qui se limite à la télévision par satellite ou aux téléphones portables, l’Irak est resté très attaché à cette notion qui donne des armes au tribalisme. «Il n’y a jamais eu de modernité de la pensée, de la culture, la redécouverte de la personne, du droit, de l’Etat au service du bien commun», déplore le prélat.

Régie par le modèle patriarcal, «la conception de la structure» des Irakiens, selon laquelle «les groupes se juxtaposent et le plus fort domine», n’aide pas à l’interaction et au dialogue. Sans doute est-ce pour cela, remarque Mgr Sleiman, que le mariage mixte est si problématique en Irak. Dans une société où le pouvoir est personnalisé et transmis du père aux fils, où la violence, érodant tout de l’intérieur, est considérée comme «le moyen de se procurer le nécessaire, qu’il s’agisse de vivres ou de femmes», où l’affirmation de l’individu ne peut se faire que par la force, les relations entre chrétiens et musulmans sont difficiles. Aux yeux des musulmans, le Christ est un vaincu, un faible.

Comment se réconcilier ?

L’archevêque de Bagdad n’est guère optimiste quant à la réconciliation nationale, que l’actuel gouvernement a pourtant inscrite à son programme: «Une ou deux rencontres ont eu lieu. Mais les actes de violence banalisent la réconciliation. On la veut d’une façon très superficielle. Il faut d’abord se réconcilier avec sa propre société, il faut aussi réconcilier le politique et le religieux, rétablir entre eux une vraie relation. La politique est une façon de mettre en pratique les valeurs de la religion. Sans retour sur soi, l’Irak ne pourra se réconcilier facilement. Les fêtes religieuses chiites sont quasi toutes des célébrations de conflits avec les sunnites. Comment se réconcilier lorsqu’on fait une liturgie d’actes qui ont créé une réparation?»

Quant à l’avenir des chrétiens d’Irak, il n’est guère réjouissant, témoigne Mgr Sleiman. «On va vers la catastrophe. Les chrétiens vivent dans la peur, certains partent. Beaucoup d’églises deviennent des mosquées. Pour les extrémistes musulmans, nous sommes tous des croisés. Si ça continue comme ça, les chrétiens vont disparaître en Irak. Et pourtant, leur présence, qui remonte au premier siècle du christianisme, est en elle-même un ferment, un facteur de réconciliation. Il faut sauver cette présence!»

On ne peut pas faire la paix tout seul

Que pense l’archevêque de la présence américaine? «Ils se sont engagés dans la guerre sans le consensus du monde, mais leur défaite sera celle du monde. C’est pourquoi je ne souhaite pas qu’ils perdent, car s’ils perdent et s’en vont, alors tout le monde perd. Mais il ne faut pas qu’ils restent seuls. L’Europe devrait être plus étroitement associée. Faite la guerre tout seul, c’est possible. Faire la paix tout seul, non». GT

Encadré:

Qui est Mgr Sleiman ?

Natif du Liban et religieux dans l’Ordre des carmes déchaux, donc à la fois Oriental et Occidental, et titulaire d’un doctorat en anthropologie sociale et culturelle de la Sorbonne, Mgr Sleiman est âgé de 60 ans. Occupant le siège épiscopal des latins de Bagdad depuis 2001, il est un témoin privilégié du chaos dans lequel a sombré l’Irak depuis l’offensive américaine de mars 2003. Il est l’auteur de «Dans le piège irakien», un livre où il décrit la condition terrifiante dans laquelle vivent aujourd’hui les chrétiens de ce pays.

(apic/gt/bb)

17 janvier 2007 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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