Genève: Stupéfaction après les propos du cardinal Ratzinger contre le COE

Le Conseil œcuménique des Eglises (COE) accusé d’avoir aidé les mouvements «subversifs»

Rome, le 11 juin 1997 (APIC) Le Conseil oecuménique des Eglises (COE) à Genève, accusé lundi à Rome par le cardinal Joseph Ratzinger, préfet de la Congrégation romaine pour la doctrine de la foi, d’avoir financé des «mouvements de subversion» en Amérique latine, ne veut pas entrer dans une polémique avec le Vatican. Même si, face à une telle accusation indifférenciée, lâchée de plus à la veille du grand rassemblement œcuménique européen de Graz, la stupéfaction était de mise dans de nombreux milieux catholiques et protestants.

Interrogé par l’APIC, le porte-parole du COE à Genève s’est contenté de répondre que les remarques du cardinal Ratzinger «n’étaient pas préparées à l’avance» et qu’il est clair que le cardinal répondait à la question d’un journaliste. «Dans ces circonstances, nous ne désirons pas répondre». Visiblement, soit le COE va demander des explications circonstanciées au Vatican, par la voie de service, sur les informations précises dont il disposerait à propos du financement de groupes subversifs, soit les propos du cardinal Ratzinger sont considérés comme relevant de l’improvisation et de l’impréparation. Dans ce cas, il ne faudrait t pas leur attribuer trop d’importance.

Le cardinal Ratzinger a déclaré lundi, au cours de la présentation du livre «Il Quinto Sigillo» (Le cinquième sceau Apocalypse 6: 9-10), de Nicola Bux, un prêtre italien du diocèse de Bari, que l’aide du COE aux mouvements de subversion a été «réellement très dommageable pour la voie de l’Evangile en Amérique latine». Lors de la conférence de presse étaient présents, outre le cardinal Ratzinger, Mgr Jean-Claude Périsset, secrétaire adjoint du Conseil pontifical pour la promotion de l’Unité des chrétiens, ainsi que le professeur Franco Cardini, historien de l’Université de Florence, et la journaliste de la RAI Angela Buttiglione.

Le livre de Nicola Bux, publié par la maison d’édition du Vatican, porte sur «l’unité des chrétiens vers le troisième Millénaire». Il relève à la page 100 la différence entre le monde catholique et le monde protestant «qui voit l’unité de l’Eglise plutôt en terme de fédération». Puis, sans apporter plus de précision, il affirme que le COE, «jusqu’il y a peu, a privilégié le niveau d’approfondissement théologique des identités respectives, avec des programmes de nature idéologique, sociale ou idéologique. Que l’on pense à certaines campagnes d’aide aux révolutions en Amérique latine et à l’omission du soutien aux chrétiens et aux «Eglises du silence» en Europe de l’Est». Pour l’auteur, cette approche différencie de beaucoup l’œcuménisme catholique de l’œcuménisme protestant.

L’Eglise catholique collabore au sein du COE

Les propos – même «non préparés à l’avance» – du cardinal Ratzinger, un des cardinaux les plus influents de la curie romaine, ont tout de même surpris le COE, une organisation dont le siège est à Genève, et qui compte plus de 330 Eglises membres dans le monde, entre autres les grandes Eglises protestantes, anglicanes et orthodoxes. L’Eglise catholique romaine n’est pas membre, mais collabore activement avec le COE.

A la question d’un journaliste concernant certains paragraphes du livre, le cardinal a alors répondu: «Quant à la question sur le Conseil œcuménique des Eglises, je ne connais pas tout le dossier, mais je peux dire qu’une grande partie des évêques de l’Amérique latine, avec qui je dialogue, se sont plaints du fait qu’en réalité, de la part du Conseil œcuménique des Eglises, dont je respecte toutes les bonnes intentions, est arrivée une grande aide en réalité pour les mouvements de subversion et qu’ils ont fait réellement une aide, peut-être avec de bonnes intentions, mais réellement très dommageable pour la voie de l’Evangile en Amérique latine».

«Entre les années 60 et les années 80, a déclaré à son tour Nicola Bux, en Occident, le mouvement tiers-mondiste coloré de marxisme était très fort. De nombreux secteurs chrétiens, en particulier protestants, ont donné leur appui aux mouvements marxistes, et ont encouragé, à l’intérieur du catholicisme, l’affirmation de la théologie de la libération.»

La théologie de la libération, a ajouté le cardinal Ratzinger, devient véritablement authentique dans le sens indiqué par le Saint-Père, c’est-à-dire une théologie qui guide à cette liberté intérieure, si elle est aussi liberté face à la volonté de pouvoir, et disponibilité d’accepter la persécution pour témoigner de la vérité. «Ainsi coïncident donc la théologie de la libération dans le sens paulinien et la théologie de la persécution».

L’aide aux persécutés

Le Conseil œcuménique des Eglises n’a pas soutenu des mouvements subversifs ces dernières décennies en Amérique latine, mais bien plus les victimes et les personnes persécutées par des régimes autoritaires, rétorque Fernanda Comba, personnalité de l’Eglise vaudoise d’Italie. F. Comba fut de 1975 à 1983 membre du Comité central du COE.

Il est clair, notent plusieurs observateurs catholiques – dont des évêques latino-américains – interrogés par l’APIC, que du point de vue des dictatures militaires d’Amérique latine, appuyées ces dernières décennies par les Etats-Unis, tous les militants des droits de l’homme, syndicalistes ou autres résistants à l’oppression étaient des «subversifs». Certains sont entre-temps devenus Prix Nobel de la Paix, comme l’Argentin Perez Esquivel ou la Guatémaltèque Rigoberta Menchu.

La guerre froide ne semble pas terminée dans les milieux d’Eglise d’Amérique latine

Le Père Charles Antoine, spécialiste de l’Amérique latine et ancien directeur de DIAL – Diffusion de l’information sur l’Amérique latine – se dit indigné par l’amalgame ainsi fait. «Cela ressemble étrangement aux accusations lancées en son temps en France par le Figaro Magazine contre le Comité catholique contre la faim et pour le développement CCFD; comme le CCFD est un organisme rattaché à l’Eglise de France, cela avait fait beaucoup de bruit à l’époque; dix ans après, on retrouve les mêmes accusations à propos du COE», déplore le prêtre français qui vit à Belfort. «Ce sont toujours les mêmes campagnes, avec la différence que la guerre froide est terminée, sauf en Amérique latine dans les milieux d’Eglise!» (apic/imedia/cic/be)

9 avril 2001 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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