Renouer le dialogue avec ceux qui se sont éloignés de l’Eglise

Genève: Une étude fouillée sur les croyants non pratiquants

Genève, 26 octobre 1999 (APIC) Pasteur pendant douze ans, Félix Moser a étudié les croyants occasionnels qui fréquentent l’Eglise seulement aux baptêmes, mariages et enterrements. Aujourd’hui maître d’enseignement et de recherche à l’Université de Genève, l’auteur sort aux éditions Labor & Fides une étude fouillée sur les croyants non pratiquants. Il analyse les attentes de ceux qui campent en marge de l’institution ecclésiale, ainsi que les façons de renouer le dialogue. Interview du Service de presse protestant (SPP).

Pourquoi autant de croyants ne pratiquent-ils pas?

F.M. : En large partie à cause du changement de mode de vie. Les gens ne sont plus rattachés à une communauté villageoise. Ils sont mobiles, avec parfois une double résidence. Le sentiment d’appartenance s’en trouve modifié. De sorte qu’il est devenu extrêmement rare d’entrer à 20 ans dans une institution et d’en sortir à 65 ans avec les honneurs. On préfère s’engager pour une durée limitée en fonction de ses intérêts du moment. De plus, on ne croit plus tant aux grands projets de société. Plutôt que de s’investir dans un grand projet d’Eglise, les gens aspirent davantage à retrouver leurs racines, leur mémoire, leur histoire de vie, ainsi que des réponses à la souffrance, la mort, l’injustice.

On dit aussi que l’Eglise communique mal

F.M. : Je ne crois pas. Les médias ont beaucoup parlé ces derniers temps de la réduction des postes ecclésiastiques et des questions financières. Il n’y a donc pas déficit d’informations. Le problème se situe ailleurs. Il me semble que le message du christianisme s’est banalisé, sa capacité d’interpellation s’est émoussée. Il ne surprend plus personne. Tout le monde pense le connaître et s’imagine qu’il s’agit d’une vérité à prendre ou à laisser.

Quels motifs avancent les croyants non-pratiquants pour expliquer leur retrait de l’Eglise?

F.M. : Ils considèrent la croyance comme une opinion relevant du jardin secret. Ils ne tiennent donc pas à la partager

Mais est-il possible de croire sans pratiquer?

F.M : Non. Il me paraît indispensable de pratiquer si l’on entend garder sa foi vivante. Cela n’implique pas seulement d’aller au culte le dimanche, mais aussi de se confronter au réel, de débattre de sa croyance avec d’autres chrétiens et de demander aux autres quel est le Dieu qui les fait vivre. Sans cette pratique, la foi devient quelque chose d’accessoire, une nostalgie que l’on réveille à Noël et Pâques.

La réticence des croyants non-pratiquants vis-à-vis de l’Eglise s’explique-t-elle aussi par le discrédit qui frappe les institutions en général?

F. M. : Certainement. Un préjugé très courant veut que l’institution soit forcément froide, distante, brimant l’épanouissement personnel. Cette idée est très répandue chez les croyants non pratiquants qui adhèrent à des petits groupes qu’ils croient seuls à même d’être proches des gens. Le problème est que ces petits groupes ne tiennent pas dans la durée et peinent à intégrer de nouveaux membres. Ils ne sont pas assez solides pour créer du tissu social. Rien ne peut remplacer une institution quand il s’agit d’aménager des relations à long terme.

Les croyants non pratiquants recourent occasionnellement à l’Eglise. Dans quelles circonstances?

F.M. : Essentiellement quand ils ont besoin d’un rite, mariage, baptême, enterrement. Mais le champ du dialogue tend à s’élargir. On fait maintenant appel au pasteur sur des questions éthiques: >. Les croyants non pratiquants s’intéressent aussi beaucoup au catéchisme. Ils tiennent à y envoyer leurs enfants pour les prémunir contre les sectes.

Les croyants non pratiquants ne se sentent-ils pas gênés de demander un service à l’Eglise de sept en quatorze?

F.M. : Ils l’étaient il y a 15 ans. Cela n’est plus vrai aujourd’hui. Ils expriment leurs besoins sans complexe ni culpabilité. Ils n’hésitent pas à sortir des cadres traditionnels avec, par exemple, des mariages sur un bateau ou en pleine nature.

Comment doit réagir l’Eglise face à ces demandes atypiques?

F.M. : Le pasteur doit répondre aux demandes inhabituelles en tentant de savoir par quel cheminement les gens en sont venus là. Il doit entrer dans l’histoire de la demande et aider son interlocuteur à comprendre pourquoi il veut un certain type de cérémonie. Est-ce pour faire plaisir aux parents? En fonction d’un souvenir de catéchisme?

Le pasteur doit donc faire réfléchir ?

F.M. : Oui. Il doit oser interpeller. Pour ma part, quand je prépare un mariage avec des croyants non pratiquants, je leur dis que cette cérémonie est l’amorce d’un projet de vie nécessaire pour affronter la durée. A l’occasion d’une discussion sur le baptême, je peux manifester mon désaccord vis-à-vis de parents qui veulent laisser à l’enfant le libre choix de sa confession. J’essaie aussi de faire comprendre à mes paroissiens que l’Eglise attend quelque chose d’eux. Les gens réagissent en général positivement à de tels propos Ils sont contents d’être pris au sérieux.

Lorsque les croyants non pratiquants recourent aux services de l’Eglise pour un rite – baptême, mariage, enterrement, disparaissent-ils ensuite dans la nature ou bien maintiennent-ils des contacts avec l’Eglise?

F.M. : On rencontre les deux situations. Mais je constate que la préparation et la célébration du rite peut avoir un effet à long terme sur les croyants non pratiquants, enclencher chez eux une réflexion fondamentale sur le sens de leurs actes et leur rapport à autrui. Et l’Eglise peut les aider dans leur démarche avec l’éclairage de la tradition chrétienne.

Vous dites que le rite déclenche une prise de conscience. Est-ce également le cas des activités d’entraide de l’Eglise dans lesquelles beaucoup de laïcs s’engagent?

F.M. : Absolument. Quand on opère dans le domaine de la solidarité, on se heurte tôt ou tard à des questions de fond. Car on a beau distribuer du riz à la Somalie ou des confitures au cartons du coeur, cela reste une goutte d’eau dans un océan de détresse. D’ailleurs, même si on donnait toute sa fortune, cela ne suffirait pas. Dans ces conditions, à quoi bon donner? Et si je donne sans compter, n’est-ce pas moi qui vais m’épuiser? Sur tous ces points, L’Evangile constitue une référence utile. Il traite du problème de la charité en montrant bien que les élans de générosité ponctuels ne suffisent pas.

Comment faire pour redonner envie aux croyants non pratiquants de s’investir dans l’Eglise?

F.M. : Je crois que l’Eglise doit devenir une communauté d’apprentissage ouverte aux interpellations des gens qui évoluent dans le monde actif. Elle a déjà évolué dans ce sens en offrant des programmes de formation théologiques solides et adaptés aux interrogations des non pratiquants. Dans le même ordre d’idée, on voit aussi apparaître des groupes de >, c’est-à-dire des personnes qui renouent avec l’Eglise après une période d’interruption.

Plus largement, il reste à convaincre nos contemporains que les 2000 ans écoulés sont incompréhensibles sans l’apport de la culture chrétienne. Même à l’heure où le christianisme semble en perte de vitesse, on s’aperçoit que les grands symboles, telle la croix, sont loin de disparaître. Ils pullulent dans la mode et les jeux vidéos. Ils reçoivent, et c’est là le problème, une toute autre signification. Je crois qu’on a besoin de retrouver le sens originel de ces symboles afin de se les réapproprier et de mieux les articuler avec la vie quotidienne. C’est un premier pas en vue de rapprocher les gens de l’Eglise. (apic/spp/jop/ba)

27 octobre 1999 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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