Gertrud von Le Fort, une subtile plume d’ange contre le nazisme
Gertrud von Le Fort (1876-1971) a été, dans une posture discrète et prudente, l’une des grandes figures de l’opposition chrétienne à l’idéologie nazie. Après la défaite du IIIe Reich, la pensée de l’autrice allemande a contribué à la reconstruction morale de l’Europe.
Dans L’Enfant étranger (Das Fremde Kind, 1961), Jeskow, ancien officier SS rentré de la guerre, raconte à sa cousine comment il est encore hanté par le regard d’une petite fille juive exécutée sous ses ordres. La nouvelle de Gertrud von Le Fort contient peut-être sa plus forte dénonciation des horreurs du nazisme, un thème qui traverse toute son œuvre, depuis le début des années 1930.
«Dans ces jours où l’on croit que la sécurité de l’État repose sur l’abandon de la conscience individuelle, la peur devient maître, et la foule appelle au sacrifice de l’innocent pour son propre salut», relève l’un de ses personnages dans le roman La Dernière à l’échafaud, sorti en 1931. Gertrud von Le Fort est à cette époque bien consciente que le parti nazi est proche de s’emparer du pouvoir et va projeter son pays dans les Ténèbres. Même si la phrase fait référence à la Révolution française, le mécanisme de l’oppression totalitaire est visé. La romancière y dénonce la logique qui sacrifie l’individu à la raison d’État, la peur comme instrument de contrôle, la fabrication de boucs-émissaires.
Amie d’Edith Stein
Chez Gertrud von Le Fort, le rejet du totalitarisme a été intimement lié à son intense foi chrétienne. Celle-ci a d’abord pris l’apparence du protestantisme, puisqu’elle est née en 1876 dans un Royaume de Prusse à forte tradition calviniste. Son installation dans la catholique Bavière, dans les années 1920, a eu des répercussions sur son cheminement religieux. Elle y a notamment rencontré le jésuite Erich Przywara. Ce dernier n’était autre que le directeur spirituel d’une autre grande figure féminine catholique allemande: Edith Stein.
«Après la guerre, l’oeuvre de Gertrud von Le Fort est largement relue comme un témoignage de résistance spirituelle au totalitarisme»
Sous l’influence du prêtre, Gertrud von Le Fort s’est convertie au catholicisme en 1926. Mais elle ne suivra pas le même destin que son amie Edith. La sainte, née juive mais passée à la foi catholique, a en effet été arrêtée par les nazis en 1942 et est morte à Auschwitz peu après.
Résistance prudente
L’autrice a sans doute échappé au sort d’Edith Stein en restant assez discrète et furtive pour échapper à la machine de répression nazie. Elle ne s’est pas engagée dans des mouvements et résistance et n’a pas publié de pamphlets. La critique, dans sa littérature, bien que virulente, restait voilée.
Les autorités du IIIe Reich ne la percevaient pas comme une menace prioritaire. Ses œuvres, sans être interdites, étaient marginalisées. Certaines, écrites avant 1933, étaient techniquement accessibles sous le régime nazi, mais dans des cercles restreints. Elles ne faisaient l’objet d’aucune politique de diffusion active et les tirages restaient faibles. La presse généraliste sous emprise nazie dédaignait presque totalement l’écrivaine.
Gertrud von Le Fort n’était pas pour autant certaine que des hommes en uniforme ne viendraient pas un matin frapper à sa porte. Contrairement à d’autres écrivains, elle a fait le choix de rester durant toute la guerre sur le territoire allemand.
Pas une femme sur les barricades
Elle ne sera finalement jamais arrêtée. Après 1945, son œuvre est rapidement redécouverte. Elle est largement relue comme un témoignage de résistance spirituelle au totalitarisme, en particulier à travers le thème du martyre et de la liberté de conscience. La Dernière à l’échafaud est republié en 1946 et connaît un grand succès. L’œuvre est saluée comme une critique prophétique du totalitarisme moderne et Gertrud von Le Fort considérée comme une conscience chrétienne restée intacte.
Elle n’a pourtant jamais été et ne sera jamais femme à monter sur les barricades, pancarte à la main. Même une fois la menace des camps de la mort écartée, elle poursuit son œuvre d’écriture et distille dans son coin ses idées sur l’homme, le monde, la société, la religion.
Dans les années 1950, alors que la Guerre froide fait rage, elle s’élève contre les armes atomiques. Mais au-delà d’indignations publiques ponctuelles, son combat restera moral, religieux et culturel, mené par la littérature, la réflexion, et non l’action politique.
Le paradoxe de la faiblesse
Malgré l’extrême discrétion de la romancière, ses idées sont assez fortes pour marquer le processus de reconstruction axiologique de l’après-guerre. Pour Helena M. Tomko, professeure de littérature à l’Université de Villanova (États-Unis), Gertrud von Le Fort a grandement influencé les cercles catholiques littéraires de cette période, inscrivant l’œuvre «dans une réévaluation post-nazie d’ordre moral plutôt que politique».
«Elle considérait que la prudence de Pie XII n’était pas de la passivité»
L’un de ses apports philosophiques peut-être les plus durables a été l’idée que le totalitarisme n’est pas seulement une erreur politique mais une «pathologie religieuse». Dans ses essais et récits, elle fait apparaître l’État totalitaire comme un faux absolu, une tentative de remplacer Dieu par la race, l’histoire, la nation…
Dans une Europe traumatisée par la glorification de la force, l’écrivaine propose une philosophie paradoxale de la faiblesse. Elle proclame que le martyre n’est pas une défaite, que la souffrance librement acceptée devient résistance, et que le sacrifice révèle la limite de toute domination. Cette idée est directement enracinée dans la logique évangélique du Sermon sur la montagne. Les pauvres en esprit, les doux, les persécutés, ceux qui renoncent à la puissance, hériteront de la terre.
Pie XII, attentiste ou réaliste?
Sa pensée nourrira une éthique de la non-violence spirituelle et de la résistance non armée au sein du monde catholique et au-delà. Elle influencera des auteurs tels que Simone Weil ou Hans Urs von Balthasar, ainsi que certains courants de la philosophie morale catholique post-conciliaire.
De manière générale, elle a contribué à refonder une conviction centrale de la philosophie européenne d’après 1945, selon laquelle aucune reconstruction politique n’est viable sans une reconstruction morale et spirituelle de la personne.
Gertrud von Le Fort décède en Bavière en novembre 1971 avec un héritage toutefois controversé. Notamment dans son roman Silence, elle a défendu le refus de Pie XII de condamner ouvertement l’extermination des juifs. Elle considérait que cette prudence n’était pas de la passivité, mais une forme de courage subtil, visant à protéger la vie humaine dans des circonstances extrêmes. Elle rappelait que la manifestation publique de condamnations trop radicales aurait pu aggraver la persécution des catholiques et des juifs convertis, voire des institutions religieuses.
L’autrice allemande avait donc sa propre idée du combat contre le mal, qu’elle voyait davantage comme une action à exercer avec subtilité, intelligence et conviction, plutôt qu’avec violence et provocation. (cath.ch/livredesmerveilles/arch/rz)
Au cours de l’histoire, de nombreuses personnalités catholiques, certaines méconnues, ont contribué à la civilisation dans divers domaines. cath.ch propose d’en mettre certaines en lumière à travers une série bimensuelle.


