«Graves manquements» des forces de l’ordre
Pakistan: Manifestations dans le pays après l’incendie du quartier chrétien de Lahore
Lahore, 13 mars 2013 (Apic) Partout au Pakistan, les manifestations de soutien aux chrétiens de Lahore se multiplient. Toutes les écoles chrétiennes ont fermé leurs portes le 11 mars en signe de protestation. Le Sénat et de l’Assemblée nationale critiquent «les graves manquements» des forces de l’ordre dans l’affaire de Badami Bagh.
Après l’invalidation le 11 mars par la Cour suprême du Pakistan du rapport de la police du Pendjab sur l’incendie d’un quartier chrétien de Lahore par les islamistes, c’est au tour du Sénat et de l’Assemblée nationale de critiquer «les graves manquements» des forces de l’ordre dans l’affaire de Badami Bagh. Les chrétiens et les musulmans s’unissent aux ONG pour demander l’abrogation de la loi anti-blasphème, à l’origine du drame, rapporte l’agence «Eglises d’Asie», qui livre les détails et les suites de cette affaire.
Partout dans le pays, les manifestations de soutien aux chrétiens de Lahore se multiplient. Le 11 mars, toutes les écoles tenues par les Eglises (catholique comme protestantes) étaient fermées en signe de protestation. Les manifestations, qui ont commencé le soir même de l’émeute, se sont poursuivies dans presque toutes les villes importantes du Pakistan. Elles réunissent côte à côte militants des droits de l’homme, responsables chrétiens et religieux musulmans, dans une même demande de «protection des minorités».
Trois jours après les faits, le bilan de l’attaque du ghetto chrétien le 9 mars dernier par une foule d’islamistes a été revu à la hausse: près de 400 familles sans abri, des centaines de blessés, plus de 200 maisons brûlées, tous les véhicules incendiés, ainsi qu’une vingtaine de boutiques, deux églises avec une chapelle et une école attenantes.
Deux attaques se sont succédé à la Joseph Colony, l’un des quartiers chrétiens de Lahore situé à Badami Bagh. La police locale affirmait que l’émeute avait été déclenchée par les propos blasphématoires d’un chrétien du quartier, Sawan Masih, agent d’entretien, âgé d’une trentaine d’années. Dans la soirée du 6 mars (ou du 5 mars selon les sources), il se serait disputé avec un certain Shahid Imran, un barbier musulman, alors qu’ils étaient ivres tous les deux. Il aurait tenu des propos «offensants» au sujet de Mahomet, ce qui a incité Shahid Imran à porter plainte contre lui au titre de la loi anti-blasphème.
Dénonciation de blasphème par les haut-parleurs de la mosquée
Jeudi 7 mars, alors que la police se montrait réticente à enregistrer sa plainte, Shahid Imran serait allé dénoncer Sawan Masih à la mosquée. Le lendemain, vendredi 8 mars, vers 4 heures du matin, le quartier musulman était informé par les haut-parleurs de la mosquée que le chrétien Sawan Masih avait blasphémé contre le prophète Mahomet. Des centaines de musulmans se ruaient alors vers le quartier chrétien, lançant des pierres contre les habitants, les frappant violemment, les menaçant de les brûler et vandalisant plusieurs maisons et magasins. Cette première attaque avait eu pour conséquence la fuite dans la nuit du 8 au 9 mars de 150 familles de la Joseph Colony.
Ce n’est qu’après cet incident que la police aurait enregistré la plainte de Shahid Imran afin d’»éviter le lynchage des chrétiens». Sawan Masih s’est ensuite rendu aux policiers, après le passage à tabac de son père, très âgé.
Mais, malgré l’arrestation du coupable présumé, le samedi 9 mars au matin, une foule de près de 3’000 musulmans dévastait entièrement la Joseph Colony avant de mettre le feu à plus de 200 habitations. L’attaque avait commencé par un pillage organisé, les assaillants récupérant les biens de quelque valeur (motocyclettes, argent liquide, etc.) avant de détruire les habitations et «tout ce qui pouvait permettre à la communauté de survivre». La mise à sac et l’incendie a duré des heures, sous les yeux des policiers qui «n’ont pas bougé», affirment les victimes, dont plusieurs, frappées ou gravement brûlées, ont dû être hospitalisées. Parmi les blessés figurait Mgr Akram Gill, évêque évangélique de Lahore, qui a confirmé l’inaction des forces de l’ordre lors de l’attaque.
Un autre élément qui intrigue les institutions d’Etat chargées de l’enquête sur l’incident est le fait que la police ait demandé aux chrétiens d’évacuer le quartier le vendredi 8 mars au soir, sans aucune explication mais sans non plus prendre de mesures de protection concernant la Joseph Colony. C’est notamment sur ce dernier point que le président de la Cour suprême, Iftikhar Muhammad Chaudhry a interrogé le chef de la police du Pendjab le 11 mars à Islamabad.
L’affaire de Lahore était également à l’ordre du jour le 12 mars au Sénat et à l’Assemblée nationale. Après une séance houleuse, l’Assemblée a voté une résolution condamnant l’incident de Badami Bagh et demandant une enquête transparente ainsi que l’arrestation immédiate des coupables. Le Sénat a conclu de son côté à «une dérive très nette de l’application de la loi anti-blasphème», tout en soulignant les «manquements avérés» de la police dans la gestion du drame. Depuis l’incident du 9 mars, quatre responsables de la police du Pendjab ont été mutés pour «négligence grave».
Répression des manifestations chrétiennes par la police
Mais les accusations envers les forces de l’ordre ne s’arrêtent pas là. La police réprimerait très violemment les manifestations de soutien aux chrétiens qui se tiennent dans le pays depuis le 9 mars. Des vidéos circulent sur internet où l’on voit les policiers tirer à balles réelles et charger les manifestants à coups de matraques et de bombes lacrymogènes. Lundi 11 mars, un sit-in pacifique à Lahore a dégénéré en affrontement lorsque la police a dispersé par la force la foule «qui bloquait l’artère principale de la ville». Elle arrêté près de 300 manifestants pour «dégradation de biens publics» et participation à un «rassemblement non autorisé». De semblables incidents ont été rapportés à Karachi, Faisalabad ou encore Islamabad et Rawalpind où la police a frappé la foule et arrêté de nombreux manifestants, chrétiens comme musulmans.
Aux côtés des évêques catholiques, qui ont dénoncé avec fermeté ces nouvelles violations graves du droit des minorités à être protégées et les abus de la loi anti-blasphème, les leaders musulmans ont été nombreux à qualifier l’incendie du ghetto chrétien d’»acte criminel et non musulman».
Le 12 mars, le ministre des Affaires religieuses du Pendjab a annoncé que, sur la proposition conjointe du Conseil des oulémas et de leaders chrétiens (dont Paul Bhatti, conseiller du Premier ministre chargé de l’Harmonie), une «Journée de la tolérance» aurait lieu vendredi 15 mars, en solidarité avec la communauté chrétienne. (apic/eda/bb)



