Le document de Graz invite au travail de la réconciliation

Graz: Deuxième rassemblement oecuménique européen

Bruxelles, 19 juin 1997 (APIC) Les participants du deuxième Rassemblement Oecuménique Européen, qui aura lieu à Graz du 23 au 29 juin, auront à leur disposition, un document de travail, dont la deuxième mouture laisse déjà goûter le fruit d’importants échanges oecuméniques sur le thème du rassemblement : «Réconciliation, don de Dieu, source de vie nouvelle».

Un premier projet de document de travail avait été envoyé à l’automne dernier à toutes les Eglises membres des deux grandes organisations qui ont convoqué le rassemblement de Graz : le Conseil des Conférences Episcopales Européennes (CCEE), qui regroupe 33 Conférences épiscopales ou organisations équivalentes pour l’Eglise catholique, et la Conférence des Eglises Européennes (KEK), qui regroupe 125 Eglises de tradition orthodoxe, protestante et anglicane. Une seconde mouture a été remise sur le métier, sur la base de plus de 400 réactions reçues au premier document.

Trois documents finaux

A Graz, trois documents sont attendus pour la clôture du rassemblement. Le premier sera un bref «message final», qui sera proclamé à l’occasion du culte d’envoi et de bénédiction, le dimanche 29 juin. Ce message sera rédigé sur place et soumis au vote de l’assemblée des 700 délégués officiels. Quant au document de travail, dont la deuxième version a été transmise aux délégués, sa première partie fournira le «texte de base» qui explicite les principaux aspects du thème de la réconciliation et qui en dégage les grandes orientations éthiques. Ce texte de base sera évidemment soumis au vote de l’assemblée.

Dans sa deuxième partie, le document de travail dépasse les pistes d’ensemble pour formuler des «recommandations pratiques». Mais le CCEE et la KEK comptent sur les délégués pour des recommandations concrètes, aussi percutantes que possible en fonction des situations locales. Comme ces recommandations n’auront le même poids d’une Eglise à l’autre, l’assemblée plénière de Graz se contentera d’en prendre acte, sans voter sur le contenu. Néanmoins, selon le règlement du Rassemblement, «voter et prendre acte des documents finaux signifie les accepter dans leur totalité».

Le document de travail s’adresse avant tout aux Eglises, mais ses interpellations englobent les questions politiques, économiques et sociales.

Les chrétiens et la réconciliation

La première partie valorise «le témoignage des chrétiens et le service de la réconciliation». Il n’esquive nullement la question des blessures laissées par les conflits auxquels les Eglises ont été mêlées sur leur propre continent. Mais il n’entend pas non plus laisser un écran de fumée voiler toute l’espérance.

En effet, une communion ecclésiale est déjà à l’oeuvre «en dépit de contradictions majeures», précise le document. La diversité des cultures et des traditions est appréciée. Les chrétiens n’ont pas de mérite à mettre en avant, mais sont invités à reconnaître un «mouvement» qui les dépasse : l’amour d’un Dieu créateur, dont le visage s’est manifesté en Jésus et dont le Souffle a toujours été réconciliateur. Reconnaître cette bonté de Dieu n’est pas faire l’impasse sur les fautes, mais conduit à les confesser. «La réconciliation qui vient de Dieu nous conduit par la porte étroite de la repentance jusqu’à la vallée spacieuse de la vie réconciliée», peut-on lire dans le texte. Celui-ci est un appel à reconnaître le mal qui a été fait et les «effets pervers» qui subsistent. Des exemples typiques sont examinés : les divisions entre les Eglises, les attitudes antijuives des chrétiens, les discriminations à l’égard des femmes, le complexe de supériorité des Européens, les abus commis à l’encontre de la création.

Se réconcilier, à quel prix ?

Marcher vers la réconciliation n’est pas taire les problèmes, ni gommer les différences. Ce n’est pas faire bon marché de la justice. Là où le mal a été commis, il doit être reconnu et réparé pour que «pour que la dignité soit restaurée», insiste le document. Mais l’avenir n’est pas au décompte des préjudices. Il faut que grâce soit faite au-delà de toute mesure pour que s’ouvre une vie nouvelle.

Se réconcilier, c’est comme aimer. Cela s’apprend «à l’école de la miséricorde». Toute communauté peut être cette école, à commencer la famille où s’apprend notamment la réconciliation entre générations et entre sexes. Au-delà de la famille, le document appelle à bâtir des relations de dialogue entre les religions et les cultures ; à promouvoir une économie qui assure la protection des faibles au lieu de miser sur la quête effrénée du profit ; à tirer parti de la politique comme «laboratoire de la paix» ; à gérer au mieux les ressources de la planète sans ravager son écosystème ; à mettre à l’ordre du jour une «péréquation mondiale des charges» à travers le monde.

Le document ne s’en tient pas aux seules perspectives éthiques. Une attitude spirituelle plus fondamentale est au coeur de la réconciliation : elle consiste à «lâcher prise». L’homme n’est pas le nombril du monde ; tout ne se juge pas aux critères des «gagneurs». Des cieux nouveaux et une terre nouvelle s’annoncent à l’horizon : à cause de Jésus, les chrétiens sont appelés à vivre et même à célébrer le don de la réconciliation dans l’attente du Royaume.

Du concret pour s’engager

La deuxième partie du document de travail explicite l’enjeu du rassemblement : arriver à des «recommandations pour des engagements concrets». Les premières pistes concrètes sont regroupées selon les six sous-thèmes du rassemblement : autant de chantiers ouverts aux artisans de réconciliation.

1. La recherche de l’unité visible des Eglises a conduit à des signes majeurs de réconciliation dans le dialogue oecuménique. Mais on a aussi enregistré de nouvelles incompréhensions et oppositions, et même de nouveaux signes de «zizanie» provoqués par le manque d’ouverture, l’intolérance ou l’excès de zèle. Il n’est certes pas de solution simple à des problèmes chargés d’histoire. Raison de plus, suggère le document, pour apprendre, sur le terrain, à se reconnaître et à s’apprécier mutuellement en s’unissant dans tout ce qui est possible : dans la prière, la formation, la collaboration à des projets sociaux, etc. Il convient d’agir, notamment, «pour que les Eglises majoritaires abandonnent toute prétention à l’exclusivité et à tout sentiment de supériorité».

2. Le dialogue entre religions et cultures est un autre enjeu de réconciliation. Terre d’accueil et de brassage de diverses cultures, l’Europe est devenue plurielle. Mais que d’échecs dans les rencontres et dans l’ouverture aux patrimoines respectifs ! Prôner la tolérance n’est qu’un premier pas. «Il ne suffit pas simplement de supporter la différence d’autrui. La pluralité ne constitue pas encore par elle-même une valeur. Si le fait de la diversité doit devenir une source de richesse, offerte à tous, il faut réconcilier en elle les oppositions latentes ou patentes.» Tel est le défi du dialogue interreligieux, spécialement avec le judaïsme et avec l’islam. Dans un continent où leur influence décroît, le témoignage des Eglises «implique le respect inconditionnel de la liberté d’opinion, de conscience et de religion».

3. L’engagement pour la justice sociale, notamment pour vaincre la pauvreté, l’exclusion et d’autres formes de discrimination est le troisième champ où faire oeuvre de réconciliation. La justice, souligne le document, est un «fil d’or» de la tradition chrétienne. Le premier rassemblement oecuménique européen, en mai 1989 à Bâle, avait d’ailleurs associé la Justice à la Paix et à la Sauvegarde de la Création comme objectifs communs à poursuivre par tous les chrétiens. Mais depuis 1989, la chute du mur de Berlin a fait apparaître une situation neuve, avec quelques questions aiguës. Par exemple : Dans leur lutte pour la justice, de quels outils disposent les Eglises de l’Est ? L’Est et l’Ouest ne sont-ils pas en train de s’éloigner à cause des disparités économiques ? Et qu’en est-il des questions fondamentales que posent le partage du pouvoir, la répartition des richesses, l’égalité des hommes et des femmes dans une société, le droit de tous à un «chez soi?»

4. L’engagement pour la réconciliation entre les peuples et la promotion de méthodes non violentes de résolution des conflits prolonge, de manière significative, le souci d’engagement pour la justice. Car si, après deux grandes guerres mondiales, on n’a pas dû en déplorer une troisième, «la grande paix n’est pas venue non plus», constate le document de Graz. En outre, même si l’on ne peut parler de «guerres de religion», dans nombre de conflits armés, «outre les causes économiques, ce sont les facteurs ethniques et religieux qui jouent un rôle déterminant».

Cette situation somme les Eglises d’être vigilantes pour ne pas en rajouter dans les tensions, mais pour prévenir les conflits et aider à les résoudre dans la négociation et le dialogue. Leur propre oecuménisme devrait aussi les pousser à ouvrir des chemins de compréhension entre les peuples, notamment en appuyant la création et le travail de centres de formation à la non-violence. Ce faisant, elles feraient grandir le souci premier des victimes.

5. Une pratique nouvelle de la responsabilité écologique, eu égard en particulier aux générations futures, est une exigence primordiale aux yeux des Eglises, qui entendent témoigner d’un Dieu qui mène sa Création à son achèvement. La responsabilité à l’égard des générations à venir implique concrètement «le devoir de renoncer à ce qui dépasse notre horizon de responsabilité». Mais la responsabilité écologique embrasse davantage : savoir mettre la science et la technique à leur juste place, s’ouvrir à la beauté de la création, veiller au respect de la diversité des espèces et à la protection du climat. Mais l’interpellation la plus forte reste peut-être à venir : «Si difficile qu’en soit la leçon, il faut comprendre que le défi qui nous est lancé est de changer foncièrement l’ordre du monde. […] Un style de vie conforme à la création et une politique qui lui fassent justice commencent par un réajustement de notre système de valeurs.»

6. Le partage équitable avec les autres régions du monde n’est pas cité en finale comme s’il intervenait au dernier moment, mais parce qu’il s’inscrit dans la logique d’une ouverture universelle à la réconciliation. C’est une invitation à boucler la boucle : «La maison européenne n’existe pas pour elle toute seule ; elle fait partie d’un village mondial». En tant que membres d’un «peuple de Dieu» aux dimensions du monde, les chrétiens ne peuvent vivre authentiquement sans se soucier du développement de la planète. Que signifient pour les uns et les autres la mondialisation de l’économie, la démocratie, le partage du pouvoir ? «Aux forces de la mondialisation doit répondre et correspondre la force d’un oecuménisme mondial», souhaite le document de Graz. Pourquoi cet oecuménisme ne se concrétiserait-il pas dans la lutte pour les droits humains, dans la recherche de «nouvelles formes de prêts et de promotion de projets» pour que nul ne soit exclu, bref dans la recherche de nouvelles solidarités. (apic/cip/mp)

9 avril 2001 | 00:00
par webmaster@kath.ch
Partagez!