Messe pontificale de la Fraternité Saint-Pierre à Wigratzbad |  capture d'écran Youtube
Suisse

Gregory Solari: La liturgie est toujours 'politique'

Dans les querelles autour de la célébration de la messe tridentine d’avant le Concile Vatican II, l’enjeu est bien celui de la vision de l’Eglise, relève Grégory Solari. Pour le théologien, la liturgie peut être comprise comme le miroir d’une culture ou d’une société.  Etre attentif aux récupérations politiques, en Europe comme aux Etats-Unis est nécessaire.

Le théologien Grégory Solari connaît très bien les milieux ‘tradis’ | DR

Vous expliquez que la messe ou la liturgie est un miroir d’une Eglise ou d’une société.
L’attitude corporelle et symbolique de l’assemblée réunie dans la nef n’est jamais neutre. Elle engage une certaine manière d’habiter le monde, de concevoir l’autorité, la participation et la responsabilité. En ce sens, la liturgie est toujours déjà politique : elle façonne des manières d’être-ensemble, met en scène une vision de la cité et éduque silencieusement les corps et les consciences à un certain régime de relations.


C’est en ce sens que la liturgie peut être comprise comme le miroir d’une culture ou d’une société. Sa structuration reflète celle du corps social, qu’elle exprime sous forme symbolique et rituelle. C’est la conscience de ce lien qui constitue l’horizon ecclésiologique et sociologique de la théologie de la liturgie du pape François.

«Le rite tridentin par sa structure, son orientation et la distribution rigoureuse des rôles, déploie une vision du monde ordonnée autour d’un pouvoir central, hiérarchique et sacralisé.»

N’y avait-t-il pas d’abord chez lui le souci de la communion ecclésiale?
Oui, mais pas seulement. Une récupération politique de la liturgie est toujours possible. À mes yeux, rétrospectivement, il y a quelque chose de prophétique dans ce qu’a vu le pape François.

L’enjeu de la réforme de la liturgie issue de Vatican II est celui de la participation des fidèles. Peut-on y voir une option préférentielle pour la démocratie?
Le principe majeur qui a animé la réforme liturgique repose sur le sacerdoce des baptisés, s’exprimant dans la participation active de tous à la liturgie et à la vie de l’Église. Il s’agit de passer d’une attitude passive à une attitude faisant droit à l’exercice de ce sacerdoce baptismal et du sens de la foi des fidèles, dans le cadre de la célébration et au-delà. C’est ce qui se trouve mis en œuvre aujourd’hui dans la synodalité. En ce sens, oui, on peut dire que la réforme synodale en cours fait que l’Église témoigne en faveur de la liberté et de la responsabilité personnelles sur lesquelles repose la démocratie.

Le pape François célèbre la messe lors de son voyage à Genève | Bernard Hallet

Si l’attitude de l’assemblée dans la nef n’est jamais neutre, faut-il en déduire qu’un rite liturgique peut favoriser une vision politique ?
En regard de la théologie de Vatican II, le rite tridentin par sa structure, son orientation et la distribution rigoureuse des rôles, déploie une vision du monde ordonnée autour d’un pouvoir central, hiérarchique et sacralisé. Le peuple y est présent, mais avant tout comme spectateur. La participation existe, mais elle demeure indirecte, médiatisée, essentiellement visuelle et dévotionnelle.
La réforme liturgique issue de Vatican II propose une autre anthropologie politique. En redonnant voix à l’assemblée et en faisant de la participation active une norme, elle affirme que la liturgie est l’affaire de tous et que chacun y porte une responsabilité réelle. On peut y voir le creuset de l’éthos synodal. L’assemblée ne se perçoit plus comme un peuple passif gouverné depuis le sanctuaire ; elle prend conscience, sans brouiller les différences entre pasteurs et fidèles, que la communauté entière est sujet célébrant, acteur du rite, coresponsable de ce qui s’y accomplit. Cela ne peut pas ne pas avoir d’effet sur nos représentations et nos engagements «politiques».

«Toute vision du monde façonnée par une culture se reflète dans une certaine vision de l’Église.»

Comment échapper au risque d’instrumentaliser la liturgie au profit d’une vision ecclésiologique ou politique?
Il convient de ne pas confondre participation authentique et militantisme. Nous participons à la liturgie avant tout pour vivre pleinement notre baptême. La liturgie est un moment théologique, avant d’être un moment politique. Il faut avoir une conscience vive de cette différence et en même temps ne pas ignorer naïvement qu’avec la question d’une liturgie insistant davantage tantôt sur le rôle exclusif du ministre ordonné tantôt sur la participation inclusive de tous les fidèles, hommes et femmes, c’est l’impact d’un rite sur les attitudes et les postures de chacun qui se trouve posée. Et donc aussi de notre rapport avec la société, son organisation, etc. Comme il ne faut pas ignorer, en sens inverse, l’effet des représentations que nous importons avec nous quand nous franchissons le seuil de nos lieux de célébration. Il n’y a pas ici le monde et là l’église. La frontière entre les deux se trouve en nous. C’est l’éthos baptismal qui fait la différence.

Une ambiance pleine de chaleur dans la chapelle des Verrières | © Maurice Page

On en arrive finalement à la vision de l’Eglise et de sa présence au monde.
Oui, fondamentalement, c’est une question d’ecclésiologie, donc aussi une question politique. Dès sa fondation, l’Église se situe dans le monde, et ceux qui la composent y apportent leurs représentations, leurs manières d’être, leur culture, qui influencent nécessairement la manière dont elle se comprend et s’organise. Toute vision du monde façonnée par une culture se reflète dans une certaine vision de l’Église, elle-même exprimée et structurée par la liturgie. Celle-ci peut dès lors apparaître soit comme un miroir de la société contemporaine, soit comme une posture qui lui résiste et la questionne.

On invoque souvent l’argument de la «Tradition de toujours» pour critiquer une liturgie reflétant le monde contemporain.
C’est un argument non fondé. Parce que la tradition n’est pas un corpus de documents mais un acte vivant de transmission. Elle est la vie même de l’Église qui, en son magistère, transmet sans cesse la Parole de Dieu qui la fonde. C’est la correction fondamentale opérée par Vatican II dans Dei Verbum. On ne peut figer un moment de l’Église pour l’ériger en norme: la tradition est précisément ce mouvement qui la fait vivre et croître. C’est ce qu’a très bien vu John Henry Newman, que Léon XIV a déclaré Docteur de l’Église en novembre 2025 : l’Église est toujours en cours de développement, comme un organisme vivant.

Ou alors on oppose le caractère traditionnel du Concile de Trente, au XVIe siècle, à la modernité Vatican II.
Face au mouvement de la Réforme, le Concile de Trente a agi dans l’urgence plus que dans une perspective de refondation ou de réforme authentique. Faute de temps et de données documentaires suffisantes pour revenir aux sources patristiques comme il l’envisageait, le concile n’a pas pu restaurer la messe romaine. Il s’est contenté de fixer avec une rigueur quasi mathématique la norme tridentine de la célébration dans le ritus servandus. Il faut se rendre compte du caractère éminemment moderne d’une telle mesure : le missel tridentin comporte un «logiciel» qui fait fonctionner le rite. Ce qui fait du ritus servandus comme un «discours de la méthode» avant l’heure.
Le très «traditionnel» missel tridentin anticipe la révolution cartésienne, paradigme de la modernité. En réalité, c’est le missel romain réformé par Vatican II qui constitue le témoin de la tradition liturgique. Le concile a accompli le travail que Trente n’avait pu mener à terme : retrouver, derrière les strates héritées notamment de l’époque carolingienne, les formes plus anciennes du rite romain. Ce sont elles qui avaient accentué la dimension «monarchique» de la liturgie romaine antérieure au concile.

«On ne devient pas amoureux fou de la démocratie en participant à la messe de Paul VI, ni amoureux fou de la monarchie en assistant à la messe tridentine»

Vous parlez à ce propos d’une «tentation carolingienne» aujourd’hui, notamment aux États-Unis, autour du regain d’attrait pour le rite tridentin.
Le rapprochement entre cette tentation et l’intérêt pour le rite tridentin ne relève pas d’une analogie esthétique. Nous avons d’un côté une remise en question de la démocratie issue des Lumières et de l’autre la vision du politique que véhicule l’imaginaire liturgique tridentin. Par sa distribution pyramidale des rôles et l’invisibilisation de l’assemblée comme sujet agissant, l’ancien ordo fournit un imaginaire cohérent avec cette critique de la démocratie.
La «tentation carolingienne» ici désigne une possible instrumentalisation politique du rite tridentin, analogue à ce qu’entreprit Charlemagne quand il imposa la liturgie romaine pour unifier l’Empire romain-germanique. Par certains aspects, ce phénomène se laisse apparenter à l’Action française du 20e siècle, où le religieux était instrumentalisé au nom de la politique. On se souvient d’ailleurs que l’Action française a été condamnée par le pape Pie XI en 1926 comme relevant d’un «nationalisme païen». Mais réhabilité par Pie XII ensuite…

Messe traditionnelle au Noirmont | DR

La question du rite tridentin ne se limite donc pas à une question de sensibilité liturgique
Ni à la question de la tradition. Ce glissement correspond d’ailleurs en partie à une pensée marquée par le rejet des Lumières et plus en amont de la Réforme protestante. On peut lire le pontificat du pape François comme une tentative de clarifier ces confusions.
Oublions sa manière abrupte. Derrière Traditionis Custodes, il y a le souci de réarticuler, au-delà des usages liturgiques, le lien profond entre forme rituelle et vision politique. Par ailleurs, on peut avoir une tendance chrétienne-sociale authentique et aimer le rite tridentin. C’était le cas de Benoît XVI, à qui l’on doit Summorum Pontificum. Pourtant Joseph Ratzinger n’a jamais remis en cause l’héritage de l’Aufklärung, comme en témoigne son dialogue avec Jürgen Habermas. Cela montre que la question de la liturgie tridentine ne peut être enfermée dans un simple débat rituel.

Comment un rite peut-il corriger une vision politique ?
Tout simplisme doit être évité. Un exemple: on ne peut pas opposer mécaniquement l’imaginaire politique que reflète ou génère le rite tridentin à la liberté et à la responsabilité personnelles issues des Lumières. Rappelons que c’était ce rite qui était célébré à l’époque de la Révolution française, et pas seulement par les Chouans de Vendée. On ne devient pas amoureux fou de la démocratie en participant à la messe de Paul VI, ni amoureux fou de la monarchie en assistant à la messe tridentine. Il n’y a pas de causalité automatique. Ce que la liturgie nous montre comme dans un miroir, c’est d’abord ce que nous avons dans le cœur. Plutôt que nos idées politique, nos visions du monde, nos représentations de l’Église, c’est le visage du Ressuscité vainqueur du joug impérial romain – de tout joug politique, économique, etc. – que nous devons annoncer. Toute la théologie de la liturgie du pape François repose sur cette exigence – notamment Desiderio desideravi –, y compris ses aspects les plus sévères à l’endroit de toute forme d’instrumentalisation idéologique de la liturgie. On ne joue pas avec le Mystère de la foi. (cath.ch/mp)

Messe pontificale de la Fraternité Saint-Pierre à Wigratzbad | capture d'écran Youtube
7 avril 2026 | 17:00
par Maurice Page
Temps de lecture : env. 8  min.
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