Mobilisation aussi dans les chaînes TV: éviter les erreurs du passé

Guerre en Irak: Avec quelle couverture médiatique pour éviter les pièges de 1991?

Fribourg, 19 mars 2003 (Apic) Les dérapages médiatiques, pour ne pas dire les manipulations dont la presse a été victime, à Timisoara, en Roumanie, lors de la chute de Ceausescu ou, plus récemment, durant la Guerre du Golfe en 1991 et celle des Balkans, sont encore dans toutes les mémoires. Quelles leçons les médias ont-ils aujourd’hui tiré, a quelques heures du premier largage de bombes anglo-américaines sur l’Irak? L’Apic s’est interrogée sur les dispositifs mis en place par quelques TV francophones captées sur le réseau romand, pour couvrir les événements à venir.

Il y a quelques jours, l’armée américaine a distribué un petit opuscule de deux pages aux journalistes appelés à se joindre aux soldats sur le terrain des opérations. Avec quelle liberté d’action au service de l’information ces journalistes en treillis pourront-ils agir? Avec quels moyens s’agissant d’affronter la censure du Pentagone ou de la détourner, afin de donner à cette guerre son «véritable visage», sachant que le système médiatique mis place en 1991, et dont CNN s’était fait le champion, avait parlé de guerre «clean». Alors que plusieurs centaines de milliers de personnes, probablement, y trouvèrent la mort. Déjà, le peuple irakien craint d’être coupé du monde, sachant que les Américains s’emploieront dès les premières minutes à couper toute information à l’intérieur de l’Irak, mais aussi vers l’extérieur. Contrairement à 1991, les chaînes de TV européennes, notamment, pourront disposer de nouvelles sources, avec «Al-Jazeera», basée au Qatar, surnommée la CNN du monde arabe. Un autre son de cloche sans doute, dans cette «guerre» dans la guerre» pour occuper le terrain de l’information.

Sur quatre chaînes francophones contactées, Arte, FR 2, TF1, et la TSR, seules deux ont pris le temps de répondre: la TSR et FR2. Cette dernière se contentant de quelques précisions écrites sans rapport direct avec les questions.

Au cours d’un entretien téléphonique, André Crettenand, chef du Département de l’actualité de la Télévision suisse romande assure que sa chaîne sera particulièrement attentive à ne pas prendre au premier degré des images livrées par le Pentagone ou par des instances officielles aux Etats-Unis. «On sera en outre attentifs au vocabulaire: là aussi, il y a des leçons cuisantes pour nous». A un certain moment, reconnaît A. Crettenand, «nous avons véhiculé des expressions telles que «frappes chirurgicales». Et on y croyait. Nous n’avons pas davantage évité de reprendre dans notre vocabulaire l’expression «dégâts collatéraux», inventée par l’OTAN. On sera particulièrement critiques face à ce qui nous parvient. Mais encore une fois, nous ne sommes pas à l’abri d’erreurs».

Partenariat

Pour le reste, commente André Crettenand, s’agissant du dispositif, la TV romande continuera à travailler avec ses partenaires habituels: les agences, et en particulier les agences d’images, ses envoyés spéciaux sur le terrain, les chaînes francophones avec lesquelles la TSR travaille en partenariat, en particulier la télévision belge. «Des reportages seront ainsi partagés. Grâce à ce dispositif, à ce partenariat avec les Belges, on sera présents partout, c’est-à-dire sur tous les lieux importants dans ce conflit, et notamment du côté du Kurdistan irakien. On entrera en Irak lorsqu’il sera possible d’y pénétrer, on sera en Jordanie, au Qatar et au Koweït. Sans parler des correspondants habituels à Washington, Londres ou Jérusalem». En tout y compris les journalistes de la télévision belge, la TSR pourra compter avec une dizaine de professionnels de l’information.

Le chef du département de l’actualité de la TSR estime par ailleurs que les images seront beaucoup plus présentes dans cette guerre que lors du conflit du Golfe. La TSR, relève-t-il, recevra en effet des reportages de journalistes sur le front. Ces derniers suivront les militaires. De quelles chaînes? «Espagnoles, françaises, américaines. qui seront sur le terrain, proches des unités combattantes. C’est évident qu’il nous incombera d’analyser avec soin les images. Les précédentes guerres nous on suffisamment alertés. Autant que possible, les téléspectateurs seront informés sur la provenance des images, sur les sources».

Confiance au professionnalisme

Le responsable de l’actualité de la TSR assure en outre que la chaîne s’emploiera à séparer l’information de la communication institutionnelle. «Le noeud du problème, pour la TV est effectivement là. Il est crucial de ne pas mélanger des images d’agence et des images institutionnelles». Question de crédibilité, pour les téléspectateurs.

A propos des moyens mis en place depuis longtemps déjà par les chaînes de TV anglo-saxonnes, omniprésentes sur le terrain, André Crettenand dit ne pas douter de l’honnêteté du travail qu’accompliront les journalistes. «Nous faisons confiance aux équipes de journalistes qui sont sur le terrain. Nous travaillons tout au long de l’année avec des agences et des journalistes à qui nous faisons confiance en diffusant leurs sujets. Je ne vois pas pourquoi nous devrions nous montrer soupçonneux en couvrant cette guerre. Je pars du principe que nos confrères sur le terrain font bien leur travail». De quelque chaîne que ce soit? «Oui».

Le responsable de l’actualité de la TSR refuse de faire un procès d’intention. «On fait un métier difficile. Ne partons cependant pas du principe que les journalistes n’ont pas les moyens de vérifier leurs sources, qu’ils vont se planter C’est vrai que les journalistes sont parfois tombés dans des pièges par le passé. Mais ces expériences vont nous servir pour ces prochains jours. Soyons modestes. Nous ne sommes effectivement pas à l’abri d’erreurs». (PR)

Encadré

A propos des télévisions françaises et alémaniques

FR2 s’est pour sa part contenté d’envoyer des précisions sur le nombre de journalistes et d’équipes qui s’apprêtent à couvrir cette guerre. Selon Anne Laure Mosser, du Département de l’information, la chaîne publique française disposera de deux équipes en Irak, d’équipes et d’envoyés spéciaux au Koweït (4 équipes), au Kurdistan irakien (une équipe + un reporter), au Qatar (une équipe), en Turquie (une équipe), en Iran (une équipe), en Jordanie (une équipe). Sans parler des bureaux dans les différentes capitales, (Washington, Londres, en passant par Israël et certaines capitales européennes. FR2 dispose d’accord avec des chaînes comme CNN ou Al-Jazeera.

Quant à la télévision suisse alémanique (DRS), elle confirme elle aussi avoir renforcé sa rédaction, et mis en place un réseau de traducteurs arabes, d’experts et de journalistes arabes. Le téléspectateur, assure Jürg Lehmann, chef des émissions d’actualité, pourra jouir d’une information donnée en toute indépendance. «C’est du moins ce que nous essayerons de faire». La DRS disposera de ses propres correspondants, à Doha, au Qatar, au Koweït. A l’heure où Jürg Lehmann livrait ces précisions, sa chaîne disposait toujours d’un collaborateur à Bagdad. Trois journalistes assurent en outre l’information depuis la Turquie et Israël. Avec quelle marge de manoeuvre les collaborateurs de la DRS pourront travailler? «Difficile à évaluer. Je suppose qu’à Doha, il n’y aura pas de problème. Contrairement au Koweït, où on prévoit beaucoup de problèmes, sans parler des difficultés pour pénétrer en Irak, sur les lieu des opérations. Pour le reste, il faudra faire confiance à notre expérience journalistique pour vérifier les sources. Et séparer l’information de la propagande, d’un côté comme de l’autre», affirme Jürg Lehmann. PR

Encadré

Le CSA appelle radios et télévisions à la «vigilance»

Le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) a appelé radios et télévisions à une «vigilance particulière» devant «l’imminence d’une intervention militaire» en Irak, dans une recommandation rendue publique mercredi. Cette vigilance, précise le CSA, doit concerner l’ensemble des programmes mais «plus particulièrement» les émissions de débat ou de «libre parole» auxquelles participent invités, téléspectateurs et auditeurs. (apic/ag/pr)

19 mars 2003 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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