Signes avant-coureurs d’une intervention militaire américaine
Haïti: à la veille du dénouement? (080694)
L’ex ministre Bernardin du gouvernement Aristide en est convaincu
Fribourg/Washington, 8juin(APIC) Haïti, le pays «où tout peut se passer,
est à la veille de dénouer son problème». Tous les signes indiquent que
l’île traverse une étape décisive, affirme Renaud Bernardin, enclin à croire qu’une option militaire est en voie de préparation. Une option qu’il ne
rejette pas, contrairement à Aristide, semble-t-il.
Ex-ministre de la Planification et de la Coopération durant les sept
mois du gouvernement Aristide, de février à septembre 1991, Bernardin, exilé aux Etats-Unis avec le président haïtien, appartient au petit groupe des
confidents de Jean Bertrand Aristide. Son analyse de la situation pour
l’Agence APIC, avec l’énumération, selon lui, de signes avant-coureurs que
quelque chose se prépare pour obliger le général Cedras et les siens à
quitter l’ìle.
Après l’intensification de l’embargo contre le gouvernement putschiste
décidée par les Nations Unies et l’annonce du président Clinton d’assouplir
sa politique vis-à-vis des réfugiés antillais, les grandes interrogations
sur un possible dénouement augmentent. Reste que les sanctions internationales appliquées jusqu’ici sont insuffisantes. Et «on ne peut écarter une
intervention militaire qui, malgré les apparences, ne favoriserait pas
forcément Aristide», insiste Bernardin, dans une interview téléphonique accordée de Washington.
Aux rumeurs répandues ces jours par plusieurs médias américains, dont le
«New York Times», laissant entendre que le Père Aristide avait sollicité
une intervention militaire pour renverser le général Raoul Cedras et les
responsables du coup d’Etat, l’ex-ministre oppose un démenti catégorique:
«Le président Aristide n’a jamais sollicité et ne sollicitera jamais une
intervention militaire. Une telle demande serait une atteinte à la Constitution haïtienne, elle irait de plus contre la propre volonté du prêtreprésident».
Cedras comme Eichmann?
En revanche, explique-t-il, le président demande à la communauté internationale et aux Etats-Unis d’assumer leurs responsabilités dans la tragédie que traverse le pays. «Mais, comme dit Aristide, penser substituer
l’invasion militaire à l’embargo – qui est un échec – est une fausse alternative». Vers quel type d’actions faut-il alors se diriger? «Jean Bertrand
Aristide ne l’a encore jamais précisé, convaincu qu’il est que la communauté internationale a les moyens et les ressources pour les décider elle-même».
Ce qui n’empêche pas Renaud Bernardin d’avoir son opinion sur la question, certes éloignée de celle du président: «De la même manière que les
services secrets israéliens ont enlevé Eichmann en Argentine, de la même
manière aussi qu’un commando américain a sorti d’Haïti, peu après le coup
d’Etat de 91, un militaire de haut rang opposé au général Cedras, je pense
qu’on ne doit pas écarter une action contre Cedras et ses principaux collaborateurs».
L’ex-ministre repousse catégoriquement l’hypothèse qu’une action semblable pourrait conduire l’armée haïtienne à répondre par la violence. Il voit
deux réactions possibles: la première, que la nouvelle hiérarchie militaire
ordonne à la troupe de continuer comme jusqu’à présent, ce qui ne manquerait pas, selon lui, de provoquer la désobéissance et, avec elle, l’explosion interne de l’armée; la seconde pourrait «amener les différents corps
d’armée à comprendre le signal et à respecter l’Accord de juillet 1993 favorable au retour d’Aristide».
«Sortir Cedras d’Haïti, insiste-t-il, reviendrait à libérer le pays de
l’étranglement et à créer les conditions au rétablissement de la démocratie. Dans ce cas, il serait très important de voir s’exercer immédiatement
l’aide économique promise afin de créer des postes de travail à même de faciliter la pacification nationale».
Action militaire ou politique?
Au-delà de la position d’Aristide et de son équipe, la perspective d’une
intervention militaire reste ouverte et possible. Bernardin énumère ce qui,
à ses yeux, représente autant de signes avant-coureurs: «En mai, plus de
360 articles de presse sur Haïti – la majorité en faveur d’Aristide – ont
été publiés par les médias américains proche des milieux démocrates ou républicains. Ce qui donne à penser qu’il se construit un consensus favorable
à l’option militaire».
Autre argument avancé: «La forte pression interne, en particulier de la
population noire totalement acquise à la cause d’Aristide, pour que Clinton
ne tarde pas à prendre des mesures. D’un autre côté, ajoute Bernardin, 650
soldats américains ont été récemment mobilisés dans les Caraïbes, dans la
base de Guantanamo, pour une action de manoeuvre différente de celles, routinières, déployées annuellement. Quant à la «Voix d’Amérique», un émetteur de radio particulièrement important en Amérique latine, elle a notablement augmenté la quantité de ses programmes destinés à Haïti: «Tous ces
indices font partie d’un scénario bien préparé».
On ne doit pas non plus oublier, ajoute l’ex-ministre, que si l’invasion
de Grenade (1983) a contribué à augmenter la popularité du président
d’alors, Ronald Reagan, et que si l’intervention du Panama (1989) ou la
guerre contre l’Irak ont renforcé la position de George Bush, on ne peut
écarter que l’actuel président en fasse autant pour Haïti afin de reconquérir le soutien interne perdu. «Et si le président Aristide n’est pas
disposé a entrer dans le faux jeu de l’action militaire, il faut bien admettre que nous n’avons peut-être pas la force nécessaire pour résoudre le
problème haïtien comme nous autres l’entendons et le désirons». (apic/sfpr)




