«Ici, tout suinte encore l’ancienne Union soviétique»

Visite aux catholiques de Transnistrie, un pays qui n’existe pas

Chisinau/Rascov, 29 janvier 2013 (Apic) «Cachez vos caméras quand on passe devant les postes de contrôle!» Le chauffeur nous avertit: les soldats russes, abrités dans de petites casemates ou affairés autour de leurs blindés légers à roues, ne veulent pas être pris en photo. Ils sont là depuis deux décennies, protégeant les ponts sur le fleuve Dniestr, qui sépare la République autoproclamée de Transnistrie (*), entité séparatiste située sur le territoire de la République de Moldavie, à la frontière avec l’Ukraine. Transnistrie ? «C’est un pays qui n’existe pas!», rétorque notre chauffeur.

«Ce que vous voyez là, c’est le contingent de paix russe en Transnistrie», ironise le diacre Edgar Vulpe, qui nous emmène visiter les paroisses catholiques de cette mince bande de terre de 4’163 km² à l’Est de la Moldavie. Ce «pseudo-Etat» compte 555’000 habitants majoritairement russophones, d’origine russe, ukrainienne, polonaise, gagaouze, bulgare…

Une entité sécessionniste

Laissant derrière nous la capitale moldave Chisinau, à une septantaine de kilomètres plus au sud, il nous faut passer une véritable «frontière». L’attente est longue au «Migration Service» pour remplir un visa en caractères cyrilliques, qui nous permet de rester seulement 10 heures dans cette entité reconnue par aucun Etat du globe. L’heure d’entrée est inscrite sur une feuille que le garde-frontière insère dans notre passeport. Il est important de ressortir du «pays» avant l’heure prescrite, sinon ce sont les ennuis qui commencent: il faudra alors se rendre à Tiraspol, la «capitale» de l’entité rebelle, pour négocier…

Un blindé – monument à la gloire de l’Armée rouge – trône sur son socle de béton. Dans cette République moldave du Dniestr (RMD), «tout suinte encore l’ancienne Union soviétique», note notre guide: la faucille, le marteau et l’étoile rouge sur le drapeau, le rouble transnistrien (ou souvoriki) à la place des lei moldaves en vigueur dans le reste du pays, l’alphabet cyrillique toujours en vigueur de ce côté-ci du Dniestr. Même les plaques de voiture sont différentes. Timbres et passeports transnistriens ne servent qu’à l’intérieur de ce petit territoire: pour en sortir, les habitants doivent se procurer un passeport russe ou moldave…

Une guerre sanglante dans les années 90

La guerre entre la Moldavie et la Transnistrie russophone, appuyée par des contingents de cosaques et la 14e armée russe stationnée sur le territoire, a fait des centaines de morts des deux côtés en 1992. «Personne ne connaît le nombre réel de victimes… Mais elles ont été nombreuses, et la Moldavie a perdu à cette occasion le contrôle de la Transnistrie!» A l’époque, cette région sécessionniste – qui ne fut jamais moldave – avait pris prétexte des déclarations de milieux radicaux de Chisinau voulant rattacher la Moldavie à la Roumanie.

Au-delà du Dniestr, aucune paroisse catholique n’est de langue roumaine. On y parle russe, ukrainien, mais aussi polonais. Les ancêtres de ces derniers sont installés depuis le XVIIe siècle dans cette région de Podolie partagée entre la Moldavie et l’Ukraine. Alors que depuis longtemps les Moldaves ont déboulonné les symboles de l’ancienne URSS, les Transnistriens sont fiers de leurs statues de Lénine et les slogans à la gloire du prolétariat n’ont pas été effacés, malgré le monde qui change à toute vitesse autour de cette enclave qui paraît tellement surannée.

La Transnistrie fut, en son temps, l’une des régions les plus industrielles de l’Union soviétique (métallurgie, textile, machines, agroalimentaire), qui y avait beaucoup investi.

A quelques encablures de la frontière ukrainienne, tout au nord de cette bande de terre, nous visitons la paroisse Ste-Marthe de Sloboda Rascov, un village de quelque 700 habitants à 70% catholiques. Le Père Dimitri Zelinsky, le curé du village, nous raconte que, dans sa jeunesse, c’était ici l’URSS. «J’ai fait mon service militaire dans l’Armée rouge, et j’ai même failli être envoyé en Afghanistan. Heureusement, c’était l’époque où les troupes soviétiques s’en retiraient… Je l’ai échappé belle!».

La communauté a fait de la résistance du temps des soviets

Le religieux déhonien – il a été formé dans un séminaire près de Cracovie, en Pologne – nous explique qu’ici on parle ukrainien, mais que les élèves suivent l’école en russe. C’est une communauté qui a fait de la résistance au temps où le village se trouvait en Union soviétique: l’église ayant été détruite en 1978, les paroissiens l’on reconstruite clandestinement en 1987 sur un terrain donné par une femme orthodoxe. «Durant la nuit, chacun apportait des briques récupérées au cimetière», relève-t-il.

Une bonne partie des personnes actives ont quitté les villages de la région: à Moscou, en Italie, en France, en Espagne. Les enfants sont souvent laissés aux grands parents. «Les municipalités sont pauvres, les autorités ne font rien pour la population, mais il faut reconnaître qu’elles n’ont aucun moyen…», entend-on partout dans les paroisses qui tentent de soulager la détresse en développant le travail de Caritas. La pauvreté sociale affecte tout spécialement nombre d’enfants dont les mères sont parties travailler à l’étranger, notamment en Italie, comme aides ménagères. Ces enfants sans mères deviennent en quelque sorte des orphelins sociaux.

«Les gens n’ont aucun motif de rester dans les villages»

De l’autre côté de cette «pseudo-frontière» transnistrienne, nous arrivons à Riscani, en plein cœur de la Moldavie du Nord, où nous reçoit le Père Damian Alucacesei, un religieux franciscain, curé de Riscani et Cupcini. Le portrait qu’il nous dresse n’est pas meilleur que dans la partie sécessionniste: «Les gens n’ont aucun motif de rester dans les villages, il n’y a pas de travail, aucune étincelle d’espérance, alors ils partent vers Chisinau, puis plus loin encore. Nous avons les mêmes problèmes de valeurs qu’en Occident, car les jeunes regardent la télévision, ils ont aussi accès aux ordinateurs, aux téléphones portables, à la drogue. Nous préparons les jeunes, mais ils partent, c’est un tonneau des Danaïdes», relève le Père Damian.

Depuis 8 ans que le Père Damian est actif dans ce bourg de 15’000 habitants, peuplé surtout d’orthodoxes, mais également de baptistes et de Témoins de Jéhovah, seule une quinzaine de catholiques participent à la vie paroissiale. Des familles polonaises ou ukrainiennes. «Les femmes viennent à l’église, pas les hommes. Dans l’ensemble, les familles polonaises ne sont pas intéressées, leurs enfants sont passés à l’orthodoxie. Mais nous ne travaillons pas ici pour obtenir des résultats immédiats, nous sommes avec les gens, comme l’était Charles de Foucauld! On nous traite de secte, mais c’est le sort d’une église minoritaire». Le religieux franciscain n’est pas désespéré pour tout autant: «Notre présence ici a du sens, j’ai pu amener des gens au Seigneur!».

(*) République moldave du Dniestr RMD ou en russe Pridnestrovie

Encadré

Moldavie: les catholiques, «juste un petit troupeau»

En Moldavie, les catholiques de rite latin ne sont qu’environ 20’000 dans tout le pays. Un «petit troupeau», avec à sa tête une trentaine de prêtres, dans 17 paroisses, note Mgr Anton Cosa, évêque de Chisinau, capitale de la Moldavie.

Cette ancienne République socialiste soviétique, indépendante depuis 1991, compte une population de 3,6 millions d’habitants, dont un million sont partis à l’étranger, à la recherche de travail ou d’une vie meilleure. D’une superficie équivalant à celle de la Belgique, ce petit pays à majorité orthodoxe est enclavé entre la Roumanie et l’Ukraine.

Les rapports de l’Eglise catholique de Moldavie avec les orthodoxes sont bons, à la différence de la situation qui prévaut en Roumanie, où les relations ne sont pas au beau fixe. «Mais cela ne signifie encore pas que nous puissions prier ensemble à l’église. Nous ne sommes pas une menace pour les orthodoxes, car notre nombre est trop insignifiant», relève Mgr Cosa. Les quelque 300 Ukrainiens de rite byzantin ont une paroisse gréco-catholique à Chisinau. Les 500’000 Ukrainiens du pays sont essentiellement orthodoxes. Ils sont frustrés d’avoir la liturgie en langue roumaine.

«Je ne veux cependant pas établir une Eglise en langue ukrainienne pour les accueillir, car il est exclu pour nous de faire du prosélytisme. Cela n’aurait pas de sens d’établir des structures parallèles à celles des orthodoxes quand il n’y a jamais eu de gréco-catholiques. Là où il y avait déjà une communauté ou des familles gréco-catholiques, c’est une autre chose!» Mgr Cosa est bien d’accord de mettre à disposition un centre culturel pour eux, «mais pas de liturgie!»

L’évêque de Chisinau – il est le premier évêque catholique de la capitale moldave – souligne qu’il a beaucoup de jeunes prêtres. Il aimerait cependant disposer de plus de prêtres d’expérience, avec une meilleure formation académique. «Il nous manque des prêtres formés à un haut niveau, pour qu’on ait des professeurs. La moyenne d’âge de nos 30 prêtres n’atteint pas 40 ans. J’aimerais aussi avoir des laïcs formés.»

Ce jeune évêque, né en 1961 à Valea Mare (Bacau), en Roumanie, est depuis plus de onze ans en charge de la petite minorité catholique de la République de Moldavie voisine. Mgr Anton Cosa vient d’une famille de 8 enfants, dont 3 sont prêtres. Il vit désormais en Moldavie, dont il est citoyen depuis 1994 suite à sa nomination comme administrateur apostolique du pays. JB

Encadré

Les relations avec les orthodoxes sont très amicales au plan personnel

Quand Mgr Cosa est arrivé en Moldavie en 1990, il n’y avait qu’une seule paroisse pour tout le pays. Elle était, durant la période soviétique, sous la juridiction de l’archidiocèse de Riga, en Lettonie. L’Eglise catholique moldave partait alors quasiment de zéro, et aujourd’hui, la population catholique forme à peine le 1% de la population. Les Moldaves sont à 93% orthodoxes, mais pour une grande partie, ils sont non pratiquants. On rencontre également dans le pays des «vieux-croyants», des juifs, des pentecôtistes, des musulmans et d’autres petits groupes.

Depuis 1992, il y a deux métropolies orthodoxes en Moldavie, celle de Chisinau et de toute de la Moldavie, qui dépend du Patriarcat orthodoxe de Moscou, et celle de Bessarabie, qui relève du Patriarcat de Roumanie.

Les relations avec les orthodoxes sont très amicales au plan personnel. «Nous collaborons sur le plan pratique, mais l’oecuménisme n’est pas développé comme le voudrait Rome. Les orthodoxes ne nous ont jamais accusés de faire du prosélytisme, et nous n’en faisons pas!» Certains nouveaux catholiques viennent de milieux athées, originairement de familles orthodoxes. «La foi est un choix personnel…», lance-t-il.

Mgr Cosa relève par ailleurs que si les communistes ne sont plus au pouvoir en Moldavie, ce n’est pas pour autant que la situation est facile pour les catholiques. «L’Eglise a du mal à retrouver ses propriétés confisquées sous le régime communiste. Nous sommes prêts à aller au tribunal à Strasbourg pour récupérer nos propriétés. Si des églises ont été rendues, ce n’est pas le cas des terrains et d’autres immeubles». Des compensations financières permettraient à l’Eglise de financer des projets en faveur de la population. JB

Ce reportage a été réalisé dans le cadre d’une visite de projets de l’Aide à l’Eglise en Détresse en Roumanie. Cf. www.aide-eglise-en-detresse.ch. Des photos de ce reportage sont disponibles auprès de l’Apic au prix de CHF 80.– la première, CHF 60.– les suivantes. (apic/be)

29 janvier 2013 | 14:29
par webmaster@kath.ch
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